M. de Lomas eut un haut-le-corps.

«Oui, mon cher, vous vieillissez: vous répétez vos mots, vous

n'inventez plus rien. Autrefois les femmes raffolaient de vous;

maintenant, ah! maintenant, je veux être sincère, elles vous....

recherchent un peu moins. Je crois, entre nous, que votre profession

d'homme à la mode vous fatigue; enfin je ne m'étonnerais pas si l'on

m'apprenait que vous songez à vous marier.

--Nous y voilà, pensa Lionel; elle aura su par Pouliche, à qui Maxime

l'aura dit en confidence, que j'avais des vues sur Béatrix Borel.

--Eh bien! qu'avez-vous donc? reprit la courtisane, vous semblez

interloqué.

--En effet, je suis ahuri. Je cherche à vous comprendre. Je vois bien

qu'il y a dans vos regards, dans votre ton une animosité contre moi;

mais je ne me l'explique pas.»

Ils s'observaient tous deux avec défiance.

Le visage de la courtisane avait en cet instant une expression sévère,

presque vindicative.

Placée dans un autre milieu, avec son intelligence, ses passions

ambitieuses, ses facultés complexes, Lucrèce de Courcy, autrement dite

Catherine Lemoine, eût été vraiment une femme remarquable. Sur un

trône, elle eût fait peut-être une Catherine de Russie ou une

Élisabeth.

Sa beauté était incontestable. Un profil de camée, un menton sensuel

et proéminent, de grands yeux fermes ou tendres, secs ou veloutés,

sagaces ou naïfs, selon les sentiments qu'elle voulait exprimer, une

bouche fine et caustique, des épaules superbes, un buste antique et une

attitude pleine de noblesse, c'était plus qu'il n'en fallait pour lui

faire parmi les plus belles une célébrité.

Son esprit sceptique, moqueur devenait au besoin sérieux ou

sentimental. Il savait prendre, ainsi que son visage, tous les masques

et tous les tons.

Positive comme un agent de change, elle était cependant susceptible

d'enthousiasme et de générosité. Elle disait avoir eu quelques

faiblesses et de réelles amours.

Dévoyée, cette femme devait produire autant de mal qu'elle eût pu

produire de bien en se développant dans des circonstances favorables.

Car souvent ces puissantes organisations destinées à agir dans une

large sphère, quand elles sont resserrées dans d'étroits milieux, ne

s'ouvrent des issues qu'en produisant d'effroyables malheurs.

Intrigante, véritable diplomate, possédant une grande connaissance du

monde, elle avait entrepris de régner dans une certaine société. Son

salon, en effet, avait acquis une notoriété artistique et même

littéraire. Quelques-uns de ses admirateurs l'avaient appelée Ninon

II. Les plus fanatiques l'acclamaient Lucrèce Ire.

Mais en vieillissant, elle avait vu diminuer le nombre de ses assidus.

Alors, pour retenir son monde, elle avait fait jouer; et, ne comptant

plus guère sur ses propres charmes, elle recourait aux attraits de plus

jeunes. Elle avait produit de la sorte deux ou trois femmes qui

obtinrent une renommée passagère dans ce monde interlope.

À quarante-deux ans, elle s'était liée avec M. de Lomas, un homme

taré de cœur comme de conscience. Cette fange morale l'avait attirée.

Quoique sans fortune, il était bien posé parmi l'aristocratie jeune et

élégante. Elle espérait le faire servir à son ambition; car elle le

tenait dans une véritable dépendance par des services que ses besoins

de luxe et ses embarras d'argent le forçaient d'accepter.

«Songerait-il réellement à se marier? pensa Lucrèce. J'éclaircirai

cela; mais ce n'est pas le moment. Voyons, cher, reprit-elle avec un

accent de tendresse, vous dites que vous m'aimez; je veux bien vous

croire, mais alors prouvez-le-moi en montrant un peu plus de ferveur

dans mon service.

--Parlez; je suis, comme toujours, à vos ordres.

--Eh bien! Mme de Beausire a juré qu'elle ferait tomber mon salon.

D'abord elle a pris mes jours. Elle est intrigante, adroite. Par haine

contre moi, M. de Barnolf la soutient à outrance. M. de Saint-Julien,

Mme de Saint-Ange m'ont déjà fait infidélité. Le duc de Cerny vient

de lui acheter un magnifique hôtel rue de la Madeleine. Elle a des

salons superbes. On y joue un jeu d'enfer.

--Reçoit-elle des artistes, des littérateurs?

--Ah bien oui! vous savez qu'elle est ignorante comme une grue. Ce sont

ses cheveux rouges qui l'ont mise à la mode, et ses yeux brun clair qui

l'ont fait surnommer, comme une héroïne de Balzac, _la Fille aux yeux

d'or._ Mais elle n'a ni esprit ni distinction; ce n'est qu'une fille, et

du plus mauvais genre. Sa mère, marchande à la toilette, rue

Saint-Roch, a été autrefois écaillère à la halle. Sa bouche molle,

son regard inexpressif et son teint blafard lui donnent en effet quelque

chose du mollusque que sa mère a passé sa jeunesse à contempler.

Comme elle est massive et sans grâce, ses admirateurs la comparent à

une femme de Rubens. Comme elle a des pieds énormes, j'entendais dire

l'autre jour à l'un de ses fervents que la beauté réside dans la

proportion, et que rien n'est plus laid qu'un pied trop petit. Voilà ce

que c'est que la vogue. Si elle était boiteuse, on la comparerait à

Mlle de la Vallière. On prétend qu'elle reçoit les plus jolies femmes

de Paris, et ne me laisse que les rebuts, les rossignols. À ce propos,

M. de Barnolf disait hier que mon salon ressemble à une galerie de

figures de cire, tellement les femmes sont badigeonnées; ou bien encore

à une exposition de fossiles, et qu'il demanderait à l'Académie la

permission de me présenter au prochain concours paléontologique. Eh

bien! Lionel, cela ne vous indigne pas? Vous m'écoutez avec un

calme....

Lionel prit un air de courroux concentré.

--Ce Barnolf!... soyez tranquille, j'en fais mon affaire.

--Vous battre avec lui ce serait bête; car il est très-fort à

l'escrime. Mais il a dans quelque coin une femme qu'il cache, m'a-t-on

dit. Je vous charge de me découvrir cela. Nous nous vengerons sur la

belle mystérieuse. Enfin il me faut des femmes jeunes et des hommes

jeunes. Ce que je veux surtout, c'est une femme plus jeune, plus belle

que la Beausire, une femme enfin capable de l'éclipser. Je la

désirerais blonde comme elle, avec plus de distinction et de tenue.

J'ai un duc fort riche qui se chargerait de la lancer. Voyez donc; il me

semble que cette petite Lilloise que je viens d'entrevoir et que vous

connaissez ferait notre affaire. N'est-ce pas vous déjà qui avez

inventé Fleur-de-Botte et Pouliche?

--Je les ai découvertes, c'est vrai; mais je les ai ramassées dans le

ruisseau; c'était déjà gangrené jusqu'à la moelle; tandis que

Geneviève Gendoux est une très-honnête fille.

--Vous aurait-elle résisté?

--Depuis que je vous connais, Lucrèce, les autres femmes n'existent pas

pour moi.

--J'en suis persuadée, mon cher, fit Lucrèce avec un sourire ironique;

cependant, s'il le fallait absolument, je vous permettrais.... un

semblant d'infidélité.

--C'est difficile, vous dis-je. Elle a été élevée par des parents

qui passent pour les plus braves gens de Lille.

--Mais elle est pauvre, seule à Paris, et ne m'avez-vous pas dit

qu'elle cherche à s'occuper?

--Oui.

--Eh bien! envoyez-la chez ma couturière, Mme Thomassin, à qui je vais

la recommander chaudement. Là, en un mois, au contact de toutes ces

petites ouvrières, elle sera vite dégourdie.

--J'essayerai.

--Il faut réussir.

--Alors je réussirai,» répondit-il en baisant la main de la

courtisane.

Elle se leva.

«À ce soir, dit-elle. Le lansquenet sera très-animé. Nous aurons des

Brésiliens riches comme.... des Brésiliens. Je vous les recommande. M.

de Vaumal sera là.»

S'arrêtant:

«Et comme homme, ne m'amènerez-vous personne?»

Lionel cherchant:

«Si! je tâcherai de vous amener le beau-frère de ma sœur, un jeune

homme à former.

--Et vous n'y pensiez pas! Vous voyez bien que vous me négligez.

--C'est naïf, candide, sentimental.

--Vous ne connaissez plus que des gens comme cela. Je ne désespère pas

de vous voir entrer à la Chartreuse. Ce jeune bipède a-t-il au moins

des plumes?

--Albert sera plus riche que M. Daubré, car il héritera d'une tante

allemande qui l'a élevé et qui raffole de lui.

--Oh! avec nous, les espérances.... Il nous faut du comptant, espèces

sonnantes et ayant cours: Combien a-t-il à dépenser par an?

--Soixante mille.

--Il a de quoi vivre, voilà tout. Est-il rangé?

--C'est une demoiselle.

--On connaît cela: une eau dormante, des passions qui couvent sous la

cendre. Est-il joli garçon?

--Joli comme une jolie femme: des yeux tendres et pensifs et le sourire

d'un enfant qui rêve; une barbe et des cheveux châtains.

--Amenez-le-moi donc; c'est une trouvaille, ce garçon-là. Il amusera,

ou peut-être fera-t-il des passions. À propos, que devient Maxime?

--Maxime est amoureux de ma sœur.

--Comment! vous êtes au cœur de la place et vous tolérez cela? Maxime

amoureux en dehors de notre monde est un homme perdu pour nous.

J'aimerais autant apprendre qu'il se marie. Vous savez bien que je tiens

à Maxime. Il a de l'esprit, de l'entrain, il est beau joueur, il amuse

enfin. Comment n'y avez-vous pas songé? Vous voyez bien que vous

oubliez tout à fait mes intérêts, qui cependant sont un peu les

vôtres. Adieu! rappelez-vous toutes mes instructions; ce soir, je

compte sur vous pour un éreintement complet de la Beausire. Je rédige

un petit bout d'article bien pimenté, que j'espère faire passer dans

un petit journal. Il faut qu'avant l'hiver prochain elle ait quitté la

place.

--Soyez tranquille, ma belle Lucrèce, nous écraserons votre ou plutôt

notre rivale; car je ne saurais souffrir qu'on eût la prétention

d'éclipser mon étoile.»

Au moment de sortir, Lucrèce se retourna.

«Sachez donc aussi à qui appartiennent les beaux yeux noirs que j'ai

vus tout à l'heure. La blonde parlait à la brune: elles doivent se

connaître.

--Je tâcherai.

--À propos, ajouta la courtisane, votre affaire avec Pinsard est-elle

en règle?

--Pas encore.

--Ne vous en occupez pas, je chargerai mon homme d'affaires de terminer

cela.»

Après le départ de Mme de Courcy, Lionel descendit chez sa sœur, et

là il apprit la visite de Madeleine Bordier.

«C'est elle que Lucrèce a rencontrée, pensa-t-il. Le sort en est

jeté: l'occasion est trop belle, je serai amoureux de cette fille-là.

Et il engagea fortement Mme Daubré à aller le soir même chez Mme

Borel retenir Madeleine comme institutrice de sa fille.

Le Calvaire des Femmes · 第 17 / 51 题