Cette femme monta rapidement l'escalier.
C'était la Lucrèce qu'attendait M. de Lomas.
«Quelles jolies créatures je viens de rencontrer sous votre porte
cochère! exclama-t-elle en entrant. Une blonde ravissante et une brune
avec des yeux grands comme ça qui jettent des rayons. Je me suis dit
tout de suite: Cela sort de chez de Lomas; mais où a-t-il déniché ces
oiseaux rares?
--Vous vous trompez, ma chère enfant,» dit Lionel.
En raison de ses quarante-cinq printemps, Lucrèce aimait à s'entendre
appeler «ma chère enfant.»
«Ah! attendez, reprit-il; cette blonde portait un paquet. Je viens en
effet de rencontrer tout à l'heure, chez M. Daubré, une de ses
anciennes ouvrières qui est maintenant à Paris, et à laquelle ma
sœur porte quelque intérêt.
--Et à laquelle vous n'êtes pas non plus tout à fait indifférent,
ajouta vivement Lucrèce.
--Que vous êtes sceptique et prompte à vous alarmer!
--Je vous assure, Lionel, que je ne m'alarme pas. Ah ça! voyons!
Croyez-vous donc que je me fasse illusion? Je connais trop le cœur
masculin en général et le cœur de mon Lionel en particulier pour
m'abuser sur sa fidélité. Je ne suis plus une ingénue. Si je vous
disais que j'ai vingt-neuf ans, vous souririez, n'est-ce pas? et dans
votre for intérieur vous m'en donneriez au moins trente-neuf. J'ai donc
encore du bénéfice à être sincère, puisque je n'en ai que
trente-sept. Or, à trente-sept ans, on a quelque expérience, et l'on
sait ce qu'il faut croire de toutes ces comédies sentimentales entre
amants qui depuis trois ans déjà se jurent une fidélité éternelle.
--Où veut-elle en venir? se demandait Lionel avec perplexité.
Ménage-t-elle une rupture? Non, puisqu'elle n'accuse que trente-sept
ans. Voudrait-elle m'éprouver? Tenons-nous ferme.
--L'amour n'a pas d'âge, répliqua-t-il. C'est toujours un enfant. Mais
c'est à tort qu'on le représente avec un bandeau sur les yeux. L'amour
est très-clairvoyant au contraire, puisqu'il découvre dans l'être
aimé des perfections inaperçues par le vulgaire.
--Tiens! c'est assez joli ce que vous dites là.
--À voir cette petite main potelée, reprit-il en la baisant, d'une
blancheur nacrée et rose en dedans comme une coquille, à voir ces yeux
toujours si lumineux et si tendres, et ces dents éclatantes, et vos
lèvres vermeilles, qui peut songer à s'inquiéter de votre âge? Et
celui qui a eu le bonheur d'être distingué par vous, peut-il se
demander depuis combien de temps il vous aime? Auriez-vous donc
découvert quelque langueur dans mon amour? Et tenez, tout à l'heure
encore, j'éprouvais toutes les fièvres de l'attente. Avez-vous jamais
eu un fervent plus soumis, plus respectueux? Car je vous respecte,
Lucrèce.»
Lucrèce écoutait Lionel, le regard attaché sur les arabesques de la
tapisserie. À ces mots: «Je vous respecte,» ses paupières eurent une
légère contraction.
«Bon! je fais fausse route, elle ne tient pas au respect, pensa Lionel,
qui aperçut le mouvement des yeux. Je respecte en vous, reprit-il, un
esprit vraiment supérieur, mais j'adore la femme. Que parlez-vous de
jeunes filles? Est-ce assez fade? assez ennuyeux? Une jeune fille
peut-elle avoir la saveur d'une femme de trente ans, qui connaît tous
les raffinements de la coquetterie, et qui possède, comme vous l'avez
au suprême degré, le génie de l'amour?
--Ouf! s'écria Lucrèce en riant d'un rire juvénile, dites ouf! je le
veux, vous l'avez bien gagné. En voilà une tartine! Lionel,
regardez-moi en face. Vous avez reçu ce matin du papier timbré,
n'est-ce pas? Vous avez, je le sais, le créancier très-sentimental.
Mais, pour le moment, trêve de sentiment et parlons raison. Je rêve de
ces deux charmantes filles que j'ai rencontrées tout à l'heure sous
votre porte cochère. Il nous faudrait quelques belles femmes comme
celles-là pour ramener dans mon salon la vogue qui s'en va, qui s'en
va! Lionel, nous ne pouvons nous faire illusion. La baronne de Villarès
retenait bien quelques habitués indécis; car elle avait de l'esprit
comme un démon: un prince russe nous l'enlève. Ah! la Russie nous fait
bien du mal. Elle ensevelit dans ses glaces nos plus jolies fleurs. Le
boyard est à la hausse. Aujourd'hui une femme à la mode regarde
l'existence comme incomplète, tant qu'elle n'a pas traversé la
Bérésina. Si elle ne reste pas ensevelie dans les glaces, elle
revient pauvre et fanée, sans compter qu'elle a couru le risque d'avoir
le nez gelé. Tandis qu'à Paris, avec un peu de conduite, elle aurait
pu amasser des lingots.
--Vous avez raison, dit Lionel; pour une jolie femme, il n'y a que
Paris.
--La beauté, reprit Lucrèce, ne suffit pas pour réussir. Il faut
avoir de l'esprit et rester maîtresse de son cœur. Moi, à dix-huit
ans, après la mort de mon père, un vieux commandant de la vieille, au
sortir d'un pensionnat où j'avais reçu une éducation brillante, peu
en rapport avec mes moyens d'existence, je me trouvai sur le pavé de
Paris sans un sou vaillant. J'aurais pu sans doute épouser
vertueusement un employé à quinze cents francs qui m'adorait; j'aurais
pu encore obtenir, dans le fond d'une province, un bureau de poste où
je ne serais pas tout à fait morte de faim; mais, pourvue de quelque
intelligence, je fis ce raisonnement: deux voies me sont ouvertes, celle
du vice et celle de la vertu. Que me rapportera la vertu? quinze cents
francs de rente, au maximum, c'est-à-dire la médiocrité, pire pour
moi que la misère; une vie terne, effacée, douloureuse, pour moi pire
que la mort; les petits tracas, les humiliations de la pauvreté, toutes
mes aspirations refoulées. Il est vrai que je jouirais de l'estime du
petit monde au milieu duquel je serais condamnée à vivre. Mais quel
monde! j'aimais autant ses dédains. D'un autre côté, c'était le
vice, c'est-à-dire l'aventure, l'inconnu, la possibilité d'épouser un
prince et de gagner des millions; c'était la vie enfin, la vie
brillante et joyeuse; c'était un monde élégant, artiste, spirituel.
Ah! je savais bien que cette vie-là peut avoir aussi ses revers. Les
moralistes nous montrent la courtisane vieillie avec une hotte et un
crochet. Voilà ce que j'éviterai, me dis-je. J'étais ambitieuse.
Étant données les exigences de mon organisation, je ne pouvais me
résoudre à passer ma vie dans une condition inférieure. Il fallait un
aliment à mon activité et à mon intelligence. Il me fallait une
position élevée, la richesse surtout qui est aujourd'hui la seule
puissance.
«Or, dites-moi, quelle carrière honnête notre société ouvre-t-elle
à l'ambition d'une femme pauvre? Il n'y en a qu'une, absolument qu'une,
le trafic de ses charmes, soit par contrat indissoluble, soit par
engagement temporaire. De quel côté se trouve réellement la vertu,
c'est-à-dire la sincérité dans la qualité de la marchandise? Bien
habile serait celui qui pourrait résoudre ce problème.
«Je savais que j'allais divorcer avec une partie de la société; mais
je m'appliquerais à gagner l'estime de l'autre. Je calculai qu'on ne
peut vivre complètement à Paris dans ce monde-là à moins de cent
mille francs de rente. Je gagnerais donc cent mille francs de rente;
après quoi je me retirerais des affaires.»
Elle fit une pause.
«Eh bien! dit Lionel, qui ne comprenait pas où Lucrèce voulait en
venir avec ce long préambule.
--Eh bien! ce but n'est pas encore atteint. J'ai éprouvé des pertes,
j'ai eu des déboires. J'ai failli, vous le savez, épouser le prince
Dorowski. J'ai consacré à gagner sa confiance et son affection une
partie de ma jeunesse. C'eût été une grande position; mais le prince
est mort au moment même où le mariage allait se conclure. Il m'a fallu
recommencer le travail de ma fortune. C'est alors que j'ai ouvert un
salon qui a obtenu une grande vogue et m'a donné une véritable
notoriété. Mais aujourd'hui nos actions baissent, et je n'ai pas
encore mes cent mille francs. Lionel, vous ne m'aimez plus. Vous jouez
la comédie,» ajouta-t-elle en changeant brusquement de conversation.
Lionel, à cette apostrophe, fit un soubresaut, et, avec un air de
dignité offensée:
«Madame, je ne vous comprends pas.
--Bon! tout à l'heure c'était le sentiment, maintenant c'est la
révolte. Voilà le second acte. Mon pauvre Lionel, je les connais
toutes, vos petites ficelles. Ne prenez donc pas tant de peine. Après
cela, est-ce beaucoup de peine? Vous devez le savoir par cœur?
--Quoi?
--Le rôle. Eh bien! moi aussi. Causons donc là gentiment, en vieux
camarades. Lionel, je trouve que vous vieillissez.»