Mme Daubré, née de Lomas, était une Lilloise blonde et frêle, avec
de grands yeux vert de mer, un peu rêveurs et couverts; des yeux
perfides, des yeux félins en un mot. La figure fine, allongée, le nez
aquilin, d'une courbe délicate, la narine nerveuse et transparente, des
mains diaphanes, blanches et effilées, en faisaient un type vraiment
aristocratique. Tout cet ensemble accusait une impressionnabilité
presque maladive, jointe à une grande sécheresse de cœur, résultats
ordinaires d'une vie oisive et du développement excessif de la
personnalité.
Mme Daubré posait en vaporeuse, ce qui, malgré les tendances
ultra-réalistes de notre époque, est encore bien porté, dans
certaines provinces du moins. Elle affectait donc de s'envelopper de
gaze, de tulle et d'étoffe légère. Ce goût pour le nuage tenait-il
à la disposition poétique de son esprit? Non, elle était maigre et
cherchait à fondre des lignes un peu trop anguleuses.
Cette femme n'était ni bonne, ni mauvaise, ni vieille, ni jeune, ni
laide, ni jolie, ni sotte, ni spirituelle. Et cependant, à force
d'artifices, de poudre, de cold-cream et de mots appris, elle
réussissait à passer pour une jeune et jolie femme de beaucoup
d'esprit.
Mme Daubré avait trente-huit ans, et, sentant que son règne allait
bientôt finir, elle redoublait de soins et de coquetterie pour le
maintenir quelques années encore. Son amour pour Maxime, le dernier
peut-être, était devenu presque une passion. Cependant elle avait
adopté cette devise, que pour conserver sa beauté, il ne faut aimer,
pleurer et rire qu'à moitié, trois choses, ajoutait-elle, qui plissent
horriblement.
Comme son frère, nature très-mobile, elle portait la même ardeur dans
la coquetterie, et montrait la même dureté de cœur quand l'amour
s'éteignait. C'était le même goût pour le luxe et la même morgue
aristocratique.
À Lille, il y a fort peu d'aristocratie. Elle est pauvre et d'autant
plus entichée de ses titres de noblesse. Malgré son horreur pour la
roture, à trente ans, Mlle de Lomas avait épousé M. Daubré. En
philosophe elle avait jugé qu'un million vaut bien une particule.
Mme Daubré se montrait à Lille fort exigeante pour la composition de
son salon; mais à Paris elle prenait plus de latitude et allait dans
toutes les maisons où elle pouvait trouver des admirateurs.
Elle avait rencontré dans le monde Maxime Borel, et par l'attrait des
contrastes sans doute, elle s'était éprise de ce bouillant jeune
homme, dont l'esprit sceptique et les façons de sportsman l'avaient
subjuguée.
Coquette même devant sa femme de chambre, Mme Daubré n'avait pas voulu
paraître aux yeux de Madeleine sans avoir fait un bout de toilette.
Madeleine attendait anxieusement. C'était la première fois qu'elle se
présentait en solliciteuse. Elle éprouvait au cœur cette angoisse qui
rend les mains moites, dessèche les lèvres et contracte si
douloureusement l'organisme.
Au bout d'un quart d'heure, on l'introduisit au salon.
Albert Daubré, le jeune admirateur de Mlle Borel, s'y trouvait assis,
plongé dans une rêverie si profonde qu'il ne s'aperçut pas de
l'arrivée de la jeune fille.
Madeleine prit un fauteuil, et comme Albert, qu'elle n'avait vu qu'une
fois, gardait le silence, elle s'approcha de la table pour feuilleter un
album.
À ce mouvement, M. Daubré sortit de sa méditation, tourna la tête,
et voyant Madeleine debout devant lui, il demeura stupéfait.
La jeune fille s'excusa de l'avoir dérangé.
«Mademoiselle, balbutia-t-il, vous me voyez interdit. Je croyais faire
un rêve. C'est bien vous que j'ai rencontrée hier chez M. Borel?
--C'est bien moi, répondit Madeleine en souriant.
--Excusez, je vous en prie, mon impolitesse. C'est que, voyez-vous, je
suis un rêveur. Élevé en Allemagne, j'ai pris du caractère allemand,
les manières gauches, la timidité et jusqu'à l'esprit nuageux. Or, à
l'instant même, je pensais à Mlle Borel, dont l'intelligence
remarquable et les idées généreuses m'ont vivement impressionné. Je
pensais.... Mais pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensais à vous
aussi qui aviez le courage de l'applaudir.
--Ah! monsieur, quel courage faut-il pour approuver ce qui est noble et
juste?» interrompit Madeleine.
Albert la contempla un instant avec respect, puis il ajouta:
«Donc, mademoiselle, je pensais à vous, et, comme un Allemand
superstitieux que je suis, j'ai cru, en vous voyant, que ma pensée
avait évoqué votre fantôme. Mais, puisque vous n'êtes pas un pur
esprit, fit-il gaiement, veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.»
En ce moment, on vint prévenir Madeleine que Mme Daubré était levée
et l'attendait dans sa chambre à coucher.
La coquette, enveloppée d'une élégante robe de chambre, se tenait sur
une chaise longue, dans une attitude languissante. Une guipure était
jetée négligemment sur ses cheveux blonds et crêpés, qui formaient
autour de son front comme une auréole.
Les rideaux de mousseline, abaissés, ne laissaient arriver qu'un
demi-jour propre à adoucir les angles, à dissimuler les rides ou les
taches de la peau.
En pénétrant dans ce sanctuaire parfumé, en voyant cette femme
vraiment belle alors et séduisante, Madeleine ressentit un mouvement de
jalousie qui lui fit monter le rouge au visage.
Elle pensait à Maxime.
«Comment ne l'aimerait-il pas! se dit-elle.
--C'est vous, mademoiselle? fit Mme Daubré d'une voix dolente;
pardonnez-moi de vous avoir fait attendre. Ma femme de chambre s'était
mal expliquée d'abord, et l'on vous a reçue dans l'antichambre.»
Madeleine lui exposa sommairement sa requête.
Un instant, Mme Daubré resta pensive, inquiète même; elle observait
Madeleine.
Avec sa finesse, son instinct de femme jalouse, elle avait cru deviner
le penchant de Madeleine pour Maxime.
«Pourquoi cette étrange détermination, se demandait-elle? Serait-ce
pour me surveiller?»
Elle la questionna adroitement sur les motifs de sa démarche.
Madeleine lui exposa avec tant de candeur et de simplicité sa position
délicate, la situation précaire de sa famille, son désir de la
soulager, que Mme Daubré ne conserva aucune défiance.
Toutefois, elle hésitait encore: Madeleine si jolie, si jeune surtout,
lui paraissait une dangereuse rivale. D'un autre côté, en la laissant
chez les Borel, elle craignait que Maxime, qui la voyait chaque jour, à
toute heure, n'en tombât amoureux.
Cette dernière considération l'emporta.
«Je serai très-flattée, mademoiselle, dit-elle avec une grâce
charmante, que vous veuillez bien m'accorder vos bons soins pour
l'éducation de mon enfant; mais c'est à la condition que Mlle Borel y
consentira.
--C'est ainsi que je l'entends,» repartit Madeleine qui prit congé de
Mme Daubré.
Depuis une heure qu'elle était là, le temps avait changé. Il faisait
une de ces tempêtes passagères si fréquentes en mars, et elle
retrouva sous la porte cochère Geneviève, qui attendait la fin de la
bourrasque.
Madeleine prit aussi le parti d'attendre.
Elles étaient là toutes deux regardant tomber la grêle que fouettait
le vent.
Mais si le ciel s'était assombri, leurs cœurs comme leurs visages
s'étaient rassérénés. Elles semblaient maintenant soulagées,
presque heureuses.
Madeleine se souvint que sa sœur lui recommandait de chercher du
travail pour Claudine. À qui s'adresser? Elle ne connaissait personne
à Paris capable de la renseigner. Elle glissa son regard dans le paquet
que portait Geneviève. Il contenait du linge neuf. Ce devait être une
ouvrière. Elle engagea donc la conversation.
Geneviève, qui était une nature confiante, s'abandonna à la sympathie
que lui inspirait Madeleine. Elle la renseigna sur son travail et sur sa
manière de vivre.
«Au surplus, mademoiselle, ajouta-t-elle, il y a de la place dans notre
garni, et si la personne à laquelle vous vous intéressez veut y
descendre, mon amie et moi nous la traiterons en voisine.
--Veuillez alors me donner votre adresse.
--Rue de Venise, n° 37, répondit Geneviève. Ce n'est pas une belle
rue, tant s'en faut; mais elle est située dans le quartier Saint-Merry,
à deux pas de la rue de Rivoli. C'est central, et les logements n'y
sont pas chers.»
Au moment où les deux jeunes filles se séparaient en se saluant
amicalement, un élégant coupé s'arrêtait devant la porte. Une femme
encore belle en descendit. Son embonpoint, modéré il est vrai,
accusait une jeunesse problématique. Elle était mise avec cette
recherche coûteuse qui dénote presque toujours des mœurs galantes.
En passant, elle donna un regard aux deux jeunes filles, et parut
frappée de leur beauté, car elle se retourna pour les regarder encore.