VII

Mme Daubré, née de Lomas, était une Lilloise blonde et frêle, avec

de grands yeux vert de mer, un peu rêveurs et couverts; des yeux

perfides, des yeux félins en un mot. La figure fine, allongée, le nez

aquilin, d'une courbe délicate, la narine nerveuse et transparente, des

mains diaphanes, blanches et effilées, en faisaient un type vraiment

aristocratique. Tout cet ensemble accusait une impressionnabilité

presque maladive, jointe à une grande sécheresse de cœur, résultats

ordinaires d'une vie oisive et du développement excessif de la

personnalité.

Mme Daubré posait en vaporeuse, ce qui, malgré les tendances

ultra-réalistes de notre époque, est encore bien porté, dans

certaines provinces du moins. Elle affectait donc de s'envelopper de

gaze, de tulle et d'étoffe légère. Ce goût pour le nuage tenait-il

à la disposition poétique de son esprit? Non, elle était maigre et

cherchait à fondre des lignes un peu trop anguleuses.

Cette femme n'était ni bonne, ni mauvaise, ni vieille, ni jeune, ni

laide, ni jolie, ni sotte, ni spirituelle. Et cependant, à force

d'artifices, de poudre, de cold-cream et de mots appris, elle

réussissait à passer pour une jeune et jolie femme de beaucoup

d'esprit.

Mme Daubré avait trente-huit ans, et, sentant que son règne allait

bientôt finir, elle redoublait de soins et de coquetterie pour le

maintenir quelques années encore. Son amour pour Maxime, le dernier

peut-être, était devenu presque une passion. Cependant elle avait

adopté cette devise, que pour conserver sa beauté, il ne faut aimer,

pleurer et rire qu'à moitié, trois choses, ajoutait-elle, qui plissent

horriblement.

Comme son frère, nature très-mobile, elle portait la même ardeur dans

la coquetterie, et montrait la même dureté de cœur quand l'amour

s'éteignait. C'était le même goût pour le luxe et la même morgue

aristocratique.

À Lille, il y a fort peu d'aristocratie. Elle est pauvre et d'autant

plus entichée de ses titres de noblesse. Malgré son horreur pour la

roture, à trente ans, Mlle de Lomas avait épousé M. Daubré. En

philosophe elle avait jugé qu'un million vaut bien une particule.

Mme Daubré se montrait à Lille fort exigeante pour la composition de

son salon; mais à Paris elle prenait plus de latitude et allait dans

toutes les maisons où elle pouvait trouver des admirateurs.

Elle avait rencontré dans le monde Maxime Borel, et par l'attrait des

contrastes sans doute, elle s'était éprise de ce bouillant jeune

homme, dont l'esprit sceptique et les façons de sportsman l'avaient

subjuguée.

Coquette même devant sa femme de chambre, Mme Daubré n'avait pas voulu

paraître aux yeux de Madeleine sans avoir fait un bout de toilette.

Madeleine attendait anxieusement. C'était la première fois qu'elle se

présentait en solliciteuse. Elle éprouvait au cœur cette angoisse qui

rend les mains moites, dessèche les lèvres et contracte si

douloureusement l'organisme.

Au bout d'un quart d'heure, on l'introduisit au salon.

Albert Daubré, le jeune admirateur de Mlle Borel, s'y trouvait assis,

plongé dans une rêverie si profonde qu'il ne s'aperçut pas de

l'arrivée de la jeune fille.

Madeleine prit un fauteuil, et comme Albert, qu'elle n'avait vu qu'une

fois, gardait le silence, elle s'approcha de la table pour feuilleter un

album.

À ce mouvement, M. Daubré sortit de sa méditation, tourna la tête,

et voyant Madeleine debout devant lui, il demeura stupéfait.

La jeune fille s'excusa de l'avoir dérangé.

«Mademoiselle, balbutia-t-il, vous me voyez interdit. Je croyais faire

un rêve. C'est bien vous que j'ai rencontrée hier chez M. Borel?

--C'est bien moi, répondit Madeleine en souriant.

--Excusez, je vous en prie, mon impolitesse. C'est que, voyez-vous, je

suis un rêveur. Élevé en Allemagne, j'ai pris du caractère allemand,

les manières gauches, la timidité et jusqu'à l'esprit nuageux. Or, à

l'instant même, je pensais à Mlle Borel, dont l'intelligence

remarquable et les idées généreuses m'ont vivement impressionné. Je

pensais.... Mais pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensais à vous

aussi qui aviez le courage de l'applaudir.

--Ah! monsieur, quel courage faut-il pour approuver ce qui est noble et

juste?» interrompit Madeleine.

Albert la contempla un instant avec respect, puis il ajouta:

«Donc, mademoiselle, je pensais à vous, et, comme un Allemand

superstitieux que je suis, j'ai cru, en vous voyant, que ma pensée

avait évoqué votre fantôme. Mais, puisque vous n'êtes pas un pur

esprit, fit-il gaiement, veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.»

En ce moment, on vint prévenir Madeleine que Mme Daubré était levée

et l'attendait dans sa chambre à coucher.

La coquette, enveloppée d'une élégante robe de chambre, se tenait sur

une chaise longue, dans une attitude languissante. Une guipure était

jetée négligemment sur ses cheveux blonds et crêpés, qui formaient

autour de son front comme une auréole.

Les rideaux de mousseline, abaissés, ne laissaient arriver qu'un

demi-jour propre à adoucir les angles, à dissimuler les rides ou les

taches de la peau.

En pénétrant dans ce sanctuaire parfumé, en voyant cette femme

vraiment belle alors et séduisante, Madeleine ressentit un mouvement de

jalousie qui lui fit monter le rouge au visage.

Elle pensait à Maxime.

«Comment ne l'aimerait-il pas! se dit-elle.

--C'est vous, mademoiselle? fit Mme Daubré d'une voix dolente;

pardonnez-moi de vous avoir fait attendre. Ma femme de chambre s'était

mal expliquée d'abord, et l'on vous a reçue dans l'antichambre.»

Madeleine lui exposa sommairement sa requête.

Un instant, Mme Daubré resta pensive, inquiète même; elle observait

Madeleine.

Avec sa finesse, son instinct de femme jalouse, elle avait cru deviner

le penchant de Madeleine pour Maxime.

«Pourquoi cette étrange détermination, se demandait-elle? Serait-ce

pour me surveiller?»

Elle la questionna adroitement sur les motifs de sa démarche.

Madeleine lui exposa avec tant de candeur et de simplicité sa position

délicate, la situation précaire de sa famille, son désir de la

soulager, que Mme Daubré ne conserva aucune défiance.

Toutefois, elle hésitait encore: Madeleine si jolie, si jeune surtout,

lui paraissait une dangereuse rivale. D'un autre côté, en la laissant

chez les Borel, elle craignait que Maxime, qui la voyait chaque jour, à

toute heure, n'en tombât amoureux.

Cette dernière considération l'emporta.

«Je serai très-flattée, mademoiselle, dit-elle avec une grâce

charmante, que vous veuillez bien m'accorder vos bons soins pour

l'éducation de mon enfant; mais c'est à la condition que Mlle Borel y

consentira.

--C'est ainsi que je l'entends,» repartit Madeleine qui prit congé de

Mme Daubré.

Depuis une heure qu'elle était là, le temps avait changé. Il faisait

une de ces tempêtes passagères si fréquentes en mars, et elle

retrouva sous la porte cochère Geneviève, qui attendait la fin de la

bourrasque.

Madeleine prit aussi le parti d'attendre.

Elles étaient là toutes deux regardant tomber la grêle que fouettait

le vent.

Mais si le ciel s'était assombri, leurs cœurs comme leurs visages

s'étaient rassérénés. Elles semblaient maintenant soulagées,

presque heureuses.

Madeleine se souvint que sa sœur lui recommandait de chercher du

travail pour Claudine. À qui s'adresser? Elle ne connaissait personne

à Paris capable de la renseigner. Elle glissa son regard dans le paquet

que portait Geneviève. Il contenait du linge neuf. Ce devait être une

ouvrière. Elle engagea donc la conversation.

Geneviève, qui était une nature confiante, s'abandonna à la sympathie

que lui inspirait Madeleine. Elle la renseigna sur son travail et sur sa

manière de vivre.

«Au surplus, mademoiselle, ajouta-t-elle, il y a de la place dans notre

garni, et si la personne à laquelle vous vous intéressez veut y

descendre, mon amie et moi nous la traiterons en voisine.

--Veuillez alors me donner votre adresse.

--Rue de Venise, n° 37, répondit Geneviève. Ce n'est pas une belle

rue, tant s'en faut; mais elle est située dans le quartier Saint-Merry,

à deux pas de la rue de Rivoli. C'est central, et les logements n'y

sont pas chers.»

Au moment où les deux jeunes filles se séparaient en se saluant

amicalement, un élégant coupé s'arrêtait devant la porte. Une femme

encore belle en descendit. Son embonpoint, modéré il est vrai,

accusait une jeunesse problématique. Elle était mise avec cette

recherche coûteuse qui dénote presque toujours des mœurs galantes.

En passant, elle donna un regard aux deux jeunes filles, et parut

frappée de leur beauté, car elle se retourna pour les regarder encore.

Le Calvaire des Femmes · 第 15 / 51 题