* * * * *
Le 24 mars 1774, Mlle Arnould, par un pur caprice, refusa de chanter,
et ce jour-là elle eut la hardiesse de se montrer à l'Opéra, en disant
«_qu'elle venait prendre une leçon de Mlle Beaumesnil_.» Les
directeurs se plaignirent au duc de la Vrillière, qui, au lieu d'envoyer
cette actrice rebelle au Fort-l'Evêque, se contenta de la réprimander.
Des spectateurs de mauvaise humeur allèrent à l'Opéra le mardi suivant
pour la siffler; mais ils n'en eurent pas le courage, et la séduction de
son jeu leur fit oublier ce projet.
* * * * *
Le duc de F.[48] ne pouvant obtenir les faveurs d'une jeune personne
aussi sage que belle, ne trouva pas d'autre expédient que de l'enlever
après avoir mis le feu à la maison. On racontait l'événement devant
plusieurs vieilles coquettes qui se récrièrent beaucoup sur les
circonstances de ce rapt. «_Hélas!_ dit Sophie, _les libertins enlèvent
les belles, mais le temps plus cruel enlève la beauté_.»
[48] Ce jeune seigneur avait un précepteur que son père, le duc de R.,
trouva un jour en tête à tête avec sa chère moitié. _Que n'étiez-vous
là, Monsieur?_ lui dit la duchesse avec dignité; _quand je n'ai pas mon
écuyer je prends le bras de mon laquais_.
* * * * *
Le _notaire_ Clauze, grand amateur de filles et fort inconstant, eut,
dit-on, les prémices de Mlle Dorival, l'une des plus jolies danseuses
de l'Opéra, et peu de temps après il quitta cette nymphe pour un nouvel
objet. Dorival pleurant la perte de son infidèle, Sophie lui dit pour la
consoler: «_Fais_ un acte _de contrition, pauvre innocente, et
souviens-toi qu'à Cythère on ne fait point de_ bail à vie.»
* * * * *
Lorsque Dorat fit jouer sa comédie de _la Feinte par amour_, il était
attaché au char de Mlle Dupuis de l'Opéra. Cette actrice s'étant
amourachée d'un jeune mousquetaire, supposa une longue indisposition
pour être plus libre chez elle. Quelque temps après Dorat demanda à
Sophie si Mlle Dupuis avait été réellement malade. «_Non_,
répondit-elle, _c'est une FEINTE par amour_.»
* * * * *
Le baron du Hou.... avait fait dans ses terres, en Normandie, une _coupe
de bois_ de 80,000 liv., afin de mieux payer les faveurs d'une
courtisane nommée _Bréman_. Ce fou fieffé étant venu à l'Opéra dans un
costume magnifique, Mlle Arnould dit à quelqu'un: «_Regardez donc le
baron comme il porte bien son BOIS._»
* * * * *
Les _ponts_ ont singulièrement influé sur la vie de Mme Dubarri.
Cette célèbre courtisane naquit à Paris au _Pont-aux-Choux_, et dès
l'âge le plus tendre elle exerça ses talens sur le _Pont-Neuf_; le
_Pont-Royal_ la vit le sceptre en main, et à la mort de son illustre
amant elle fut exilée au _Pont-aux-Dames_. Après avoir émigré en
Angleterre elle revint à Paris en 1793, et finit sa vie près du _Pont de
la Révolution_. Sophie apprenant la mort de Louis XV et l'exil de Mme
Dubarri, dit en regardant tristement ses camarades: «_Nous voilà
orphelines de père et de mère._»
* * * * *
P. n'ayant pu faire jouer sa comédie des _Courtisanes_, attaqua
juridiquement la troupe des comédiens français, et publia une épître
intitulée: _Remercîmens des Demoiselles du monde aux Demoiselles de la
Comédie-Française, à l'occasion des_ Courtisanes, _comédie_. Cette
satire ameuta contre lui toutes les prêtresses de Vénus. Quelqu'un
disait à Sophie que P.[49], si méchant dans ses écrits, était pourtant
un bon homme. «_Ne vous y fiez pas_, reprit-elle, _il a des griffes
jusque dans les yeux_.»
[49] Ce littérateur disait à Chénier que deux concurrens pour une place
à l'Institut lui avaient passé sur le corps: _Mon ami_, répondit le
poëte, _vous êtes le pont aux ânes_.
* * * * *
Une figurante jeune et jolie se fit quelque temps remarquer par sa
conduite sage et réservée; elle résista au torrent qui entraînait ses
camarades, et pour se faire une égide contre les traits de la séduction,
elle prit un mari. Quelqu'un admirant les moeurs de cette danseuse,
disait qu'elle avait beaucoup de vertus. «_Hé bien_, reprit Sophie,
_elle a cela de commun avec les SIMPLES_.»
* * * * *
Mlle Laguerre se promenait dans les coulisses de l'Opéra, entourée de
quelques adorateurs. Sophie s'approcha de cette nymphe, et lui touchant
son ventre qui s'arrondissait visiblement: «_Voilà_, dit-elle, _le
recueil de ces messieurs_.[50]»
[50] Allusion plaisante à un ouvrage qui, sous ce titre, jouissait alors
d'une certaine vogue.
* * * * *
Un _procureur_ au parlement qui s'était presque ruiné au service de
Mlle Duplant, vint un soir au foyer de l'Opéra. Quelqu'un qui le
reconnut dit à voix basse:--_Voici un dindon que_ Duplant _a bien
plumé_.--_Cela ne l'empêche pas de voler_, répartit Sophie.
* * * * *
Une dame de _Hunolstein_[51] s'engoua tellement de Sophie qu'elle avait
vue dans le rôle d'_Iphigénie_, qu'elle en était devenue presque
amoureuse. Celle-ci voulant en marquer sa reconnaissance, lui envoya un
chapeau fort galant qu'elle nomma _chapeau à l'Iphigénie_. La jeune dame
ne pouvant parvenir à ajuster cette coiffure à son goût, envoya chez
l'actrice un laquais balourd qui fit plaisamment sa commission. Il
trouva Sophie à sa toilette entre le prince d'Hénin son amant payant, et
un coiffeur son amant payé; il lui dit:--Mademoiselle, Mme la
comtesse vous remercie du chapeau que vous lui avez envoyé, mais elle ne
peut réussir à l'arranger comme vous, et elle vous prie de lui envoyer
celui qui vous le met.--_Iphigénie_ alors se tournant avec majesté vers
ses deux favoris, leur dit le plus gravement du monde: «_Hé bien, qui
est-ce qui marche aujourd'hui?_»
[51] Cette dame était une jeune et jolie femme attachée à la duchesse de
Chartres. Le marquis de la Fayette qui en était épris, ne pouvant
réussir auprès d'elle, de dépit passa chez les insurgens, et elle devint
indirectement le principe de sa fortune et de sa gloire.
* * * * *
Le 22 février 1774, l'Académie royale de Musique donna la première
représentation de _Sabinus_, tragédie lyrique en quatre actes, qui avait
été représentée à Versailles pour les fêtes de la cour le 4 décembre
1773; le poëme est de Chabanon, la musique de Gossec. Cet opéra n'eut
pas plus de succès à la ville qu'à la cour; on ne s'aperçut pas même de
l'attention que les auteurs avaient eue de le réduire en quatre actes
après l'avoir donné d'abord en cinq; ce qui fit dire à Mlle Arnould
que «_le public était un ingrat de s'ennuyer quand on se mettait en
QUATRE pour lui plaire_.»
* * * * *
Elle rencontra, en se promenant au bois de Boulogne, un médecin de sa
connaissance qui cheminait avec un fusil sous le bras.--_Où allez-vous
donc ainsi armé?_ lui demanda Sophie.--Je vais à Longchamp voir un
malade.--_Il paraît_, reprit-elle, _que vous avez peur de le manquer_.
* * * * *
Une jeune danseuse s'était avisée de devenir amoureuse folle d'un violon
de l'Opéra. Sa mère s'en plaignit amèrement en présence de Sophie, qui
dit à la novice:--_Mademoiselle, vous n'avez point l'esprit de votre
état; on vous passe de céder à quelque caprice, pourvu que cela ne fasse
pas de bruit; mais une demoiselle d'Opéra ne doit avoir ouvertement un
coeur que pour la fortune._--C'est bien parlé, s'est écriée la mère. Oh!
Mademoiselle, que ma fille n'a-t-elle votre esprit! Il n'est pas
surprenant que vous soyez si riche.
* * * * *
En 1775 on donna à l'Opéra _Cythère assiégée_, opéra-comique de Favart,
remis en musique par Gluck. Cette pièce est le triomphe de la beauté sur
la force; malheureusement Favart a tiré un mauvais parti de ce sujet.
Lors de la première représentation les guerriers, pour monter à
l'assaut, apportaient des échelles. On demanda à quoi bon. Sophie
répondit que «_c'était pour afficher un nouvel opéra_.»
* * * * *
Mlle Grandi s'était liée avec un Américain qu'elle trouva un matin
couché avec une jeune négresse. Cette infidélité piqua son amour-propre,
et ses camarades en furent bientôt instruites. Sophie lui dit pour la
consoler: «_Ah! ma chère, les hommes sont des caméléons qui changent de
couleur pour tromper toutes les femmes._»
* * * * *
Elle était dans un cercle où plusieurs académiciens faisaient assaut
d'esprit; c'était un vrai cliquetis de pointes et de saillies. «_Ne
trouvez-vous pas_, dit-elle à une de ses voisines, _que les
beaux-esprits sont comme les roses; une seule fait plaisir, un grand
nombre entête_.»
* * * * *
Mlle Duthé[52], originairement figurante à l'Opéra, puis aux
promenades nocturnes du Palais-Royal, fut la première maîtresse du duc
de Chartres, et elle devint ensuite celle du comte d'Artois. Un peintre
nommé Perrin voulut se signaler, en 1775, par le portrait de cette
célèbre courtisane; il en avait fait deux qu'il montrait aux amateurs;
l'un très-grand, où il la représentait en pied, parée de tout le luxe
des vêtemens à la mode; l'autre plus petit, où il la montrait nue, avec
le détail de tous ses charmes. Quelqu'un s'écria en voyant ce dernier
tableau:--Voici une charmante Danaé.--_Dites plutôt_, reprit Sophie, _le
tonneau des Danaïdes_.
[52] En 1775 le comte d'Artois ayant eu part aux faveurs de cette
nymphe, les plaisans dirent que ce prince venait à Paris prendre _du
thé_ quand il était gorgé de biscuit de _Savoie_. On sait que la
comtesse d'Artois était une princesse de Savoie.
* * * * *
Il parut en 1775 une facétie intitulée _les Curiosités de la Foire_, où
les filles les plus célèbres de Paris étaient désignées allégoriquement
sous des noms d'animaux rares; elles en furent cruellement offensées,
mais ne purent se venger de l'auteur anonyme. Le sieur Landrin, poëte
voué au théâtre d'Audinot, imagina de composer une petite pièce sur ce
sujet et sous le même titre. Mlle Duthé assistant à la première
représentation, s'y reconnut si sensiblement, qu'elle en tomba en
syncope. Cet événement fit grand bruit parmi les filles du haut style.
Les partisans de cette nymphe crièrent au scandale, et le duc de Dur.,
son amant, obtint, malgré l'approbation de la police et les désirs du
public, que cette pièce ne fût plus jouée. Mlle Arnould, piquée
contre quelques seigneurs de la cour qui commentaient cette satire, dit:
«_Pourquoi n'a-t-on pas mêlé quelques courtisans parmi les courtisanes?
Dans une ménagerie, les mâles doivent figurer à côté des femelles._»
* * * * *
M. _Poisson_ de Malvoisin recherchait les bonnes grâces d'une jeune
figurante, qui le rebutait toujours à cause de son âge. Sophie dit à
cette novice: «_Ce ne sont pas les années qu'il faut compter; dans les
mariages que fait Plutus, on voit presque toujours jeune chair et vieux
POISSON._»
* * * * *
Elle passa pour avoir été en mariage réglé, pendant huit jours, avec M.
Bertin, que les nymphes de l'Opéra appelaient _Bertinus_. Un jour deux
hommes se trouvant sur le théâtre de l'Opéra derrière Sophie, sans le
savoir, plaignaient beaucoup M. Bertin des infidélités et des mauvais
procédés qu'il avait essuyés de la part de ces demoiselles, ajoutant
qu'il ne le méritait pas, qu'il était généreux, aimable, facile, etc.,
etc. Sophie se retourne et dit: «_On voit bien que ces messieurs ne
l'ont pas eu._»
* * * * *
Mlle Levasseur, en entrant à l'Opéra, changea de nom comme toutes ses
compagnes, et prit celui de _Rosalie_; mais la comédie intitulée _les
Courtisanes_ la dégoûta de son choix. L'une des héroïnes de cette pièce
s'appelle _Rosalie_, et Rosalie actrice ne voulant pas être confondue
avec Rosalie courtisane, reprit son premier nom. Sophie disait de
Mlle Levasseur qui était passablement laide: «_Cette Rosalie, au lieu
de changer de nom, aurait bien dû changer de visage._»
* * * * *
La duchesse de Chaulnes ayant épousé un maître des requêtes nommé de
Giac, perdit par cette mésalliance le tabouret qu'elle avait à la cour;
elle disait à ceux qui s'étonnaient qu'elle eût sacrifié son rang à de
folles amours:--_J'aime mieux être couchée qu'assise._--Cette dame était
connue pour être fort galante. Un jour elle rencontra Mlle Arnould et
lui demanda comment allait le métier. «_Assez mal_, répondit-elle,
_depuis que les duchesses s'en mêlent_.»
* * * * *
Le goût des noms supposés a produit parfois les scènes les plus
plaisantes, et il n'était pas rare de voir se présenter à la porte de
l'Opéra une pauvre journalière couverte de haillons, pour réclamer sa
fille ou sa nièce que le jour précédent elle avait vue dans un brillant
équipage. Mlle Dorival éprouva cette humiliation. Un soir qu'elle
avait dansé dans _Ernelinde_, la mère ayant pénétré jusqu'au foyer, se
jeta dans les bras de sa fille qui la reçut avec dignité en l'appelant
_madame_. A ce titre la tendresse maternelle se changea en fureur, et
cette comédie eût fini par un drame, si le marquis de Chabrillant, amant
de la danseuse, n'eût pas entraîné la mère dans un cabinet où on lui fit
boire force rasades pour appaiser son ressentiment. Mlle Arnould,
présente à cette scène bachique, et voyant cette bonne mère vider tous
les flacons que l'on apportait, dit au marquis: «_En vérité, c'est une
MÈRE A BOIRE que cette femme-là._»
* * * * *
_Le Barbier de Séville_ est le mieux conçu et le mieux fait des ouvrages
dramatiques de Beaumarchais; les caractères en sont bien marqués et
assez soutenus pour le genre de l'_imbroglio_. Cependant le public
accueillit froidement cette comédie: elle fut d'abord jouée en cinq
actes (le 23 février 1775), mais l'auteur en supprima un, et l'intrigue
y gagna. Quelqu'un ayant dit à Sophie que Beaumarchais allait mettre sa
pièce en quatre actes: «_Il ferait bien mieux_, reprit-elle, _de mettre
ses actes en PIÈCES_.»
Le marquis de Bièvre fut le premier amant de Mlle R., comme le comte
de L. fut celui de Mlle Arnould. L'intimité qui régna pendant quelque
temps entre ces deux actrices, lia naturellement M. de Bièvre avec
Mlle Arnould, et c'est dans sa société qu'il reçut le sobriquet de
_marquis Bilboquet_, par allusion à son adresse à jouer de cet
instrument et à la frivolité de son caractère. Sa manie des calembours
le rendit célèbre, et plus d'un bel esprit tâcha de l'imiter. Un soir
qu'il était chez Sophie Arnould, une jolie femme lui dit en
souriant:--Faites donc un calembour sur moi.--_Attendez donc qu'il y
soit_, reprit Sophie.
* * * * *
Mlle Cr. après avoir fait par précaution trois quarantaines de suite,
entra au couvent des Carmélites où elle devint enceinte à force de
travailler à oublier le monde avec le directeur de cette maison.
«_Cette vieille fille_, disait Sophie, _s'est retirée du monde par
dépit, s'est mise au couvent par ennui, et s'y est fait faire un enfant
par habitude_.»
* * * * *
Mlle Arnould avait l'art dangereux de saisir les ridicules et d'en
faire le sujet de ses plaisanteries; aussi recevait-elle parfois des
épigrammes dont elle ne se vantait pas. On lui faisait un jour des
complimens sur son esprit. Quelqu'un crut la mortifier en disant:--Bah!
maintenant l'esprit court les rues.--Elle répartit aussitôt:--_Monsieur,
c'est un bruit que les sots font courir._
* * * * *
Le duc de Bouillon fut tellement épris des charmes de Mlle Laguerre,
qu'il dépensa pour elle 800,000 liv. dans l'espace de trois mois. Cette
excessive prodigalité à l'égard d'une impure révolta tous les créanciers
du duc; leurs plaintes parvinrent aux pieds du trône, et ce seigneur fut
exilé dans une de ses terres. Peu de jours après quelqu'un s'informa de
la santé de Mlle Laguerre[53]. «_J'ignore comment elle va
maintenant_, répondit Sophie; _mais le mois dernier la pauvre enfant ne
vivait que de BOUILLON_.»
[53] Cette actrice n'espérant plus rien de son amant, l'abandonna à son
malheureux sort. M. de Bièvre fit à ce sujet les vers suivans:
Vous êtes surpris que Laguerre
Ait quitté le pauvre Bouillon?
Depuis que Turenne est en terre
La paix est dans cette maison,
Et le bon duc hait tant _la guerre_
Qu'il en redoute jusqu'au nom.
Aux fêtes de Longchamp, en 1775, les filles entretenues tenaient le
premier rang[54]. La fameuse Duthé s'y fit voir dans une voiture
élégante attelée de six chevaux blancs, dont les harnais étaient de
maroquin bleu, recouverts d'acier poli réfléchissant de toutes parts les
rayons du soleil. «_Quand on observe un tel luxe_, dit Sophie, _doit-on
être surpris si tant de grandes dames se dégoûtent de l'état d'honnêtes
femmes_.»
[54] En 1768 Mlle G., que Marmontel appelait _la belle damnée_,
s'était montrée aux promenades de Longchamp dans un char d'une élégance
exquise. On remarqua surtout les armes parlantes qui en décoraient les
panneaux. Au milieu de l'écusson se voyait un marc d'or d'où sortait un
gui de chêne; les Grâces servaient de support, et les Amours
couronnaient le cartouche.
Le comte Dubarri possédait aux environs de Paris une petite maison de
campagne où il élevait en cachette une jolie villageoise nommée _Barbe_.
Le chevalier de G. découvrit la cachette, et dit à Mlle Arnould qu'il
avait profité de l'absence du comte pour lui souffler sa maîtresse.
«_Vous êtes bien heureux_, répondit-elle, _que ce n'ait pas été son jour
de BARBE_.»
* * * * *
Le baron de Grimm n'était pas riche en agrémens extérieurs, mais sa mise
était toujours fort recherchée, et pour corriger les défauts de son
visage, il y mettait du _rouge et du blanc_. Mlle Fel de l'Opéra, à
laquelle il faisait une cour assidue, parlait un jour de la laideur de
son soupirant. «_De quoi te plains-tu_, lui dit Sophie, _n'est-il pas
fait à peindre?_»
Elle rencontra sur l'escalier du théâtre une très-agréable chanteuse des
choeurs qui tenait par la main une petite fille.--_Mon Dieu, le joli
enfant! à qui est-il?_--A moi, mademoiselle.--_A vous? mais il me semble
que vous n'êtes pas mariée._--Non, mademoiselle, mais je suis de
l'Opéra.
* * * * *
On lui racontait l'histoire singulière d'un curé de la Guienne, qui,
pour avoir gardé une continence trop parfaite, éprouva une longue
maladie à laquelle il eût succombé sans une demoiselle qui voulut bien
être son médecin. «_Tel est l'empire de notre sexe_, dit Sophie; _la
femme est comme la grâce à laquelle on peut résister, mais à laquelle on
ne résiste jamais_.»
* * * * *
Le lundi gras 1775, Mme Dugas, femme d'un gentilhomme lyonnais,
suivit pendant quelque temps, au bal de l'Opéra, un masque habillé en
vieille femme, qu'un jeune cavalier accompagnait. Croyant reconnaître la
reine à laquelle le comte d'Artois donnait le bras, Mme Dugas se
précipita à ses genoux et lui demanda la permission de lui baiser la
main.--Vous ne me connaissez pas, Madame, répondit le masque.--Mettez la
main sur mon coeur, s'écria Mme Dugas, et sentez à ses battemens s'il
méconnaît des maîtres pour lesquels il est passionné.--En même temps
elle prit la main du masque, la porta à son coeur et la baisa. Le masque
embarrassé s'esquiva dans la foule, et Mme Dugas se releva au milieu
d'un concours nombreux attiré par la nouveauté du spectacle, et
l'accompagnant de mille battemens de mains. Le masque que Mme Dugas
avait pris pour la reine était Sophie Arnould, qui s'en est fort amusée
avec ses amis.
* * * * *
Mlle Dubois, de la Comédie-Française, laissa en mourant plus de
25,000 l. de rentes. C'était, en son temps, une des courtisanes les plus
citées pour leur cupidité et l'art d'escroquer les dupes; du reste elle
avait toujours été médiocre au théâtre, et n'avait pas su tirer parti
des heureux moyens que la nature lui avait donnés. Un jour elle se
plaignait d'approcher de trente ans, quoiqu'elle en eût davantage.
«_Console-toi_, lui dit Sophie, _tu t'en éloignes tous les jours_.»
* * * * *
Dans le cours de ses folies amoureuses, Mlle Laguerre n'eut qu'une
seule fille, qui mourut en bas âge[55]. Lorsque Sophie apprit que sa
camarade était enceinte, elle s'écria: «_Ah! tant mieux, nous verrons
les fruits de LA GUERRE._»
[55] Barthe dit à ce sujet, dans ses Statuts pour l'Opéra:
Donnons ordre à ces demoiselles
De n'accoucher que rarement;
En deux ans une fois, une fois seulement:
Paris ne goûte point ces couches éternelles.
Dans un embarras maudit
Ces accidens-là nous plongent:
Plus leur taille s'arrondit
Plus nos visages s'allongent.
* * * * *
Le duc de D., abandonné à toutes les suites malheureuses d'une mauvaise
conduite, fut exilé pour ses déportemens. Ce jeune seigneur, avant de
partir, alla avec plusieurs amis souper chez Mlle Arnould, et jura
entre ses mains qu'il conserverait son coeur à toutes les nymphes de
l'Opéra. «_Quelle injustice!_ s'écria Sophie; _on exile ce pauvre duc
parce qu'il s'est ruiné pour quelques jolies femmes; mais il n'a fait
que suivre l'usage_.»
* * * * *
Dorat[56] dissipa une fortune assez considérable en magnifiques éditions
de ses ouvrages; celle de ses Fables lui coûta 30,000 fr. et se vendit
mal. Des malins en coupèrent les estampes, les payèrent au libraire et
lui laissèrent les vers. Ces mortifications ne le rebutèrent pas; il
rassembla toutes les poésies qui lui restaient en porte-feuille, et en
intitula le recueil: _Mes nouveaux Torts_. Sophie lui dit: «_C'est de
tous vos ouvrages celui qui remplit le mieux son titre._»
[56] Ce poëte mourut à Paris d'une maladie de langueur, le 29 avril
1780. On lui fit cette épitaphe:
De nos papillons enchanteurs
Emule trop fidèle,
Il caressa toutes les fleurs,
Excepté l'immortelle.
* * * * *
Lorsque Lekain mourut (le 8 février 1778), on dit que ce tragédien, en
passant l'_Achéron_, avait laissé ses talens sur _la rive_. En effet,
Larive possédait à un degré éminent tous les talens de la déclamation.
En 1775 il mit au théâtre _Pygmalion_, scène lyrique de J.-J. Rousseau,
et joua ce monologue avec un charme qui lui fit beaucoup de partisans.
Mlle R. ayant dans cette pièce représenté la statue, Sophie dit que
«_c'était le meilleur rôle qu'elle eût encore fait_.»
Un mélomane proposa sérieusement de mettre en opéra les douze travaux
d'Hercule. Un jour qu'on dissertait sur les hauts faits de ce demi-dieu,
un plaisant dit qu'il fallait qu'Hercule sût la physique pour opérer
tant de prodiges. «_En ce cas_, répartit Mlle Arnould, _il était
impossible de résister à un savant de cette force-là_.»
* * * * *
M. Dupin, fils de l'ancien fermier général de ce nom, avait été l'élève
de J.-J. Rousseau, et c'était un des plus mauvais sujets que l'on pût
voir; il entretenait une danseuse de l'Opéra qui l'aimait beaucoup.
Quelqu'un s'étonnant que cette fille eût pu s'attacher à un amant si peu
généreux: «_Il paraît qu'elle n'est pas sur sa bouche_, répondit Sophie;
_elle est contente pourvu qu'elle ait Dupin_ (du pain).»
Un jeune mousquetaire, connu par plus d'une gasconnade, racontait qu'il
s'était un jour battu avec un _comte italien_, et qu'avec la pointe de
son épée il lui avait enlevé un oeil, lequel était resté au bout du fer
comme un bouton de fleuret. Tout le monde se mit à rire, et Sophie lui
dit: «_Bah! c'est un CONTE BORGNE que vous faites là._»
* * * * *
Un acteur de l'Opéra s'était marié à une jolie personne de province; ses
camarades étant allés visiter sa nouvelle compagne, Mlle Arnould
s'amusa surtout à lutiner la mariée, qui lui dit naïvement:--Je vous
assure que c'est un fort bon acteur.--_Vous confirmez sa réputation_,
répartit Sophie; _il a toujours passé pour bien entrer dans son
personnage_.
Mlle C.[57] des Italiens était une femme superbe, mais
prodigieusement grosse et grande; elle eut beaucoup d'amans, entr'autres
le duc de Fronsac. Satisfaite de sa fortune, elle quitta la scène au
moment même où les plaisirs et la gloire l'environnaient. Un jeune homme
vivement épris de cette courtisane ne se lassait pas d'en vanter les
talens et les grâces. Sophie ennuyée de cette apologie, s'écria: «_Tout
le monde connaît son grand mérite, Monsieur; mais on s'est si souvent
étendu sur ce sujet-là qu'il devrait être épuisé._»
[57] Cette actrice chantait ordinairement fort bien dans _la Fausse
Magie_ l'ariette qui commence par ces mots: _Comme un éclair_. Elle
venait de finir assez mal ce morceau, lorsqu'un amateur arrive tout
essoufflé dans une loge, et demande vivement:--A-t-elle chanté _Comme un
éclair_?--Non, Monsieur, elle a chanté _comme un cochon_.
* * * * *
Elle assistait à une partie de pêche où il se trouva un de ces bavards
ennuyeux qui se croient propres à tout, et qui ressemblent en tout à la
mouche du coche. Cet homme s'approcha de Mlle Arnould, et lui demanda
avec sa loquacité ordinaire, la permission de _pêcher_ avec elle. «_Eh
quoi! Monsieur_, répartit Sophie, _vous voulez PÊCHER et vous n'avez pas
le FILET_.»
* * * * *
Marmontel travailla pour les trois principaux théâtres; il aimait
beaucoup les femmes et était fort entreprenant auprès d'elles; Mlle
Arnould faisant allusion à ses travaux dramatiques et galans, disait:
«_Je ne voudrais pas combattre avec cet homme-là, il est armé de toutes
PIÈCES._»
* * * * *
On donna en 1776 un ballet intitulé _les Romans_. Cet ouvrage rappelant
les anciens tournois fut exécuté avec beaucoup de pompe et d'appareil.
On y remarqua Mlle Duplant déguisée en homme sous les traits de
FERRAGUS, prince de Castille, et elle remplit à merveille ce rôle fier
et vigoureux. Cette actrice dit en rentrant au foyer:--En vérité, la
moitié du parterre m'a prise pour un homme.--_Qu'est-ce que cela fait_,
reprit Sophie, _si l'autre moitié sait le contraire_?
* * * * *
Champfort, après avoir composé quelques comédies, voulut s'élever sur un
ton plus haut et donna sa tragédie de _Mustapha et Zéangir_. Quelqu'un
annonçant la première représentation de cette pièce dit qu'elle avait
brouillé Thalie avec l'auteur. «_Il paraît_, répartit Sophie, _que
Champfort prend la chose au tragique_.»
* * * * *
Mlle Coupé[58], retirée depuis longtemps de l'Opéra, vivait avec M.
Rollin, fermier général. Elle vint un soir à l'Opéra et causa avec des
actrices. Quelqu'un s'informa quelle était cette dame: «_Eh quoi!_
répondit Sophie, _vous ne la reconnaissez pas? C'est l'histoire ancienne
de M. Rollin._»
[58] Cette actrice avait été fort jolie et méritait le quatrain suivant:
Coupé, mille Amours sur vos traces
Viennent entendre vos chansons;
Vous les attirez par vos sons,
Et les retenez pas vos grâces.