Une grande dame se trouvant au Concert spirituel près de Mlle
Arnould, dit après s'être informée du nom de l'actrice:--On devrait bien
distinguer par des marques honorables toutes les femmes
honnêtes.--_Madame_, répartit Sophie, _pourquoi voulez-vous mettre les
filles dans le cas de les compter_?
* * * * *
Deux mousquetaires courtisaient Mlle Granville de l'Opéra. L'un d'eux
dit à Sophie en parlant de son camarade:--Nous sommes rivaux et nous
vivons en frères.--_Oui_, répondit-elle, _mais vous vous aimez comme
deux frères qui ont une succession à partager_.
* * * * *
Mlle Laguerre n'étant que fille des choeurs fut, dit-on, trouvée en
flagrant délit dans une loge. Cette aventure amusa beaucoup les
habitués de l'Opéra; mais comme ce n'était pas la première de ce genre,
l'affaire n'eut aucune suite. Quelques jours après, par un temps
très-froid, cette actrice parut à la répétition avec une robe toute
garnie de fleurs. «_Bon Dieu!_ lui dit Sophie, _tu as l'air d'une serre
chaude_.»
* * * * *
Un anglomane lisait une traduction qu'il avait faite de la tragédie de
Macbeth, et en vantait beaucoup les beautés. «_Quel sujet noir et
froid!_ s'écria Sophie; _c'est une nuit d'hiver que cette pièce-là_.»
* * * * *
Les cheveux étaient un des genres de beauté qui brillaient en Mme
Dubarri, et qu'elle soignait davantage; elle avait appartenu dans sa
jeunesse au coiffeur Lamet, et c'est d'elle que sont venus depuis,
lorsqu'elle fut dans le cas de faire exemple, les chignons adoptés par
les femmes du plus haut parage. Cette mode fit naître des chansons et
des caricatures aux auteurs desquelles la bonté de la favorite pardonna
toujours; mais un jour Sophie fut menacée de Sainte-Pélagie, pour avoir
dit au sujet d'une prochaine disgrâce de Mme Dubarri: «_Quand le
BARIL roulera, le chancelier aura les jambes cassées._»
* * * * *
Le marquis de Pezai, surnommé le singe de Dorat, portait des talons
rouges et se donnait tous les airs d'un grand seigneur. Une dame à
laquelle il faisait la cour demanda à Mlle Arnould si elle
connaissait sa famille.--_Certainement_, répondit-elle, _c'est le fils
de Scarron_.--Vous plaisantez, sans doute?--_Non, vraiment; Scarron
n'a-t-il pas fait le MARQUIS RIDICULE?_
* * * * *
Le docteur Léger, médecin renommé parmi les vierges de l'Opéra,
s'étonnait de ce que les femmes galantes donnaient plus d'amour qu'elles
n'en prenaient. «_C'est comme les bons médecins_, dit Sophie, _qui ne
prennent jamais de médecine_.»
* * * * *
Le boucher Colin, après avoir fait pendant six ans les honneurs de la
cuisine de Mlle Duplant, se trouva totalement ruiné, et fut obligé de
se mettre à l'année chez un confrère qu'il avait lui-même occupé dans sa
splendeur. Pendant une répétition, on laissa par mégarde aller sur le
théâtre de l'Opéra un gros chien de boucher. Sophie appela aussitôt sa
camarade, et lui dit: «_Tiens, Duplant, voici le coureur de ton amant._»
* * * * *
Le marquis de Lettorière[41], cet aimable roué qui ruina tant de femmes,
et dont la dépense aurait tari les sources du Pactole, avait été mis aux
arrêts pour avoir battu un de ses créanciers. Il perça pendant la nuit
le mur de sa prison et alla coucher avec une nymphe de l'Opéra. A cette
nouvelle Sophie dit: «_Cet étourdi paie joliment ses dettes; il fait un
trou pour en boucher un autre._»
[41] Ce jeune militaire étant de service à Versailles, gagna la petite
vérole de Louis XV, et en mourut. On l'enterra comme un homme qui
n'avait plus rien; on l'oublia comme un ruban dont la mode est passée.
* * * * *
Mlle Duperrey, charmante danseuse de l'Opéra, pleine de grâces et de
talens, se mit au couvent par dépit de n'avoir pu fixer le danseur
Dauberval qu'elle voulait épouser. Quelques jours avant cette fugue,
Sophie lui avait dit: «_Ma chère Duperrey, la femme qui se marie met la
main dans un sac où il n'y a qu'une anguille sur une centaine de
serpens; il y a cent à parier contre un qu'au lieu de l'anguille c'est
un serpent qu'elle prendra._»
* * * * *
M. *** avait le défaut de bredouiller; un jour qu'il faisait de grands
complimens à Mlle Arnould sur son esprit et ses talens: «_Ménagez
mon amour-propre_, lui dit-elle, _et souvenez-vous qu'en fait de
flatterie on aime mieux le peintre que le barbouilleur_.»
* * * * *
Les Fables de Dorat ont des grâces que ce genre semble proscrire, et
l'affectation du bel esprit en écarte presque toujours la simplicité et
la naïveté du fabuliste. On a dit qu'il voulait rire comme La Fontaine,
mais qu'il n'avait pas la bouche faite comme lui. Mlle Arnould
disait, en faisant allusion aux gravures prodiguées dans les Fables de
ce poëte musqué: «_Ce pauvre Dorat se sauve par les planches._»
* * * * *
Un de ces petits maîtres en soutane qui fourmillaient alors dans toutes
les sociétés, et qui, comme l'abbé Pellegrin, dînaient de l'autel et
soupaient du théâtre, se lia avec Sophie, et voulut goûter le plaisir
des élus: _«O ciel! que me proposez-vous là_, s'écria-t-elle; _vous ne
savez donc pas que j'ai rayé de mes tablettes l'histoire
ecclésiastique?_»
* * * * *
C'est le 5 février 1772, dit le baron de Grimm dans sa correspondance,
que le duc de la Vauguyon alla rendre compte au tribunal de la justice
éternelle de la manière dont il s'était acquitté du devoir effrayant et
terrible d'élever un dauphin de France, et recevoir le châtiment de la
plus criminelle des entreprises, lorsqu'elle ne s'accomplit pas au gré
de toute la nation. Le lendemain de son décès, l'Opéra donna _Castor et
Pollux_. Le ballet des diables ayant manqué, et messieurs les démons
dansant tout de travers, Sophie Arnould dit: «_Qu'ils étaient si
troublés par l'arrivée de M. le duc de la Vauguyon que la tête leur en
pétait._»
* * * * *
M. ***, intendant du prince de Guémené, devait sa fortune à celle de son
maître, dont il n'avait pas mal embrouillé les affaires. Cet homme avait
de l'esprit, faisait des vers et travaillait à un opéra. Un de ses amis
ayant communiqué l'ouvrage à Mlle Arnould, elle lui dit: «_Je trouve
que l'auteur a un peu pillé; mais au surplus c'est digne d'un_ VOLTAIRE
(vole terre).»
* * * * *
Mlle Rey avait entrepris de dégourdir un grand jeune homme qui était
_clerc_ de notaire. Un jour cet aimable précepteur se plaignit à Sophie
de la bêtise de son élève: «_Tu ne savais donc pas_, lui répondit-elle,
_que les plus grands clercs ne sont pas les plus fins_.»
* * * * *
L'abbé Terray fut nommé contrôleur général des finances en 1769. Peu de
ministres se sont trouvés dans une position plus difficile et plus
orageuse, et ceux dont il avait blessé les intérêts particuliers pour
sauver la fortune publique s'en vengèrent par mille quolibets. Ce
ministre ayant paru, à l'entrée de l'hiver, avec un superbe manchon,
Mlle Arnould dit: «_Qu'a-t-il besoin d'un manchon? il a toujours les
mains dans nos poches._»
* * * * *
Mlle R...., née en 1756, débuta à la Comédie-Française en 1772, avec
le plus grand éclat. Ses talens excitèrent la jalousie de ses
camarades, et Mlle Vestris, maîtresse du maréchal duc de Duras, forma
contre elle une cabale affreuse. Un jour qu'elle jouait l'_Emilie_ de
Cinna, un chat qui se trouvait dans la salle se mit à miauler. «_Je
parie_, dit Sophie, _que c'est le chat de la Vestris_.»[42]
[42] En 1779 il parut une chanson sur les actrices de la
Comédie-Française. Voici le premier couplet:
_Air des trois Fermiers._
La VESTRIS achète à grand prix
Les bravo de la populace;
A force d'art et de grimace,
Elle fait applaudir ses cris.
Mais elle ne vaut, à tout prendre, (_bis_
Pas un sou,
Pas un sou,
Pas un soupir tendre. _bis._)
On sait que M. Masson de Pezai prenait le titre de marquis afin
d'augmenter ses qualités. Un jour que ce poëte signait devant Sophie, en
y joignant sa nouvelle seigneurie, elle lui dit: «_Prenez garde à ce que
vous faites, le sobriquet de_ marquis _pourrait bien vous rester_.»
* * * * *
Le prince _d'Hénin_, capitaine des gardes du comte d'Artois, n'était pas
fort considéré. Champcenetz l'appelait le _Nain des princes_. Ce
seigneur étant devenu amoureux de Mlle Arnould, employa tous ses
moyens pour lui plaire. Un jour qu'il s'efforçait vainement d'obtenir un
tendre aveu, Sophie excédée rompit enfin le silence, et lui dit: «_Vous
ne savez donc pas qu'il est souvent aussi difficile de faire parler une
femme que de la faire taire._»
Mlle Cléophile sortit de chez Audinot pour entrer danseuse à l'Opéra;
elle appartenait en 1773 au comte d'Aranda, qui lui donnait trois cents
louis de fixe par mois; ce qui la mit dans le cas de représenter
convenablement. Cette nymphe, qui avait le regard un peu _rude_, ayant
fait faire son portrait, conduisit Mlle Arnould chez son peintre.
L'artiste dit à celle-ci:--Croiriez-vous, mademoiselle, que je suis
amoureux de mon modèle?--«_En ce cas_, répondit Sophie, _faites-lui donc
les yeux DOUX_.»
* * * * *
Le président de..., auteur d'assez mauvais ouvrages, après avoir vécu
dans la dissipation, se retira du monde pour cultiver dévotement les
lettres. Quelqu'un disait, en parlant de lui:--Voilà donc le président
devenu ermite; il a enfin renoncé à _Satan_ et à ses _pompes_.--Mlle
Arnould répartit: «_Il devrait bien aussi renoncer à ses oeuvres._»
* * * * *
M. de Buzençais, et le prince de Nassau qui n'était pas reconnu en
Allemagne, s'étaient battus en duel: on disait devant Sophie que le
premier avait fait beaucoup de façons avant de s'y déterminer, et que
c'était d'autant plus singulier qu'il passait pour bien manier l'épée.
«_C'est que_, reprit-elle, _les grands talens se font toujours prier_.»
* * * * *
Un auteur lui remit un opéra en cinq actes, en la priant de l'examiner
et de lui en donner son avis. Il ajouta que dans cette composition il
n'avait pas voulu suivre la route ordinaire, et qu'il s'était surtout
appliqué à éviter le style du langoureux _Quinault_ et du philosophe
_Voltaire_. «_Monsieur_, lui répondit Sophie, _éviter Voltaire et
Quinault, c'est s'asseoir par terre entre deux beaux siéges_.»
* * * * *
M. Jacquemain, joaillier de la couronne, avait fait des folies pour
mademoiselle Granville, de l'Opéra. Sophie ayant vu cette nymphe en
petite loge avec M. de Joinville, maître des requêtes, lui demanda le
lendemain: «_Si elle avait changé de metteur en oeuvre._»
* * * * *
Mlle C... naquit à Venise en 1754, mais elle fut élevée en France;
elle dansa d'abord dans les ballets de la Comédie-Italienne et se fit
remarquer par sa beauté. Le lord Mazarin en devint éperduement amoureux
et voulut l'enlever. Ce danger fit quitter le théâtre à la belle C...;
ses parens l'emmenèrent en province, où elle perfectionna les dons
précieux que la nature lui avait accordés; elle revint ensuite à Paris,
et elle fut reçue à la Comédie-Italienne en 1773. Ses charmes
maîtrisaient tous les coeurs; son jeu, sa voix, son maintien, tout
séduisait en elle, et chaque jour poëtes et financiers déposaient à ses
pieds le tribut de leur adoration. Cette charmante actrice avait peu
d'esprit. Un jour elle dit à Mlle Arnould:--On m'adresse souvent des
vers; je voudrais bien apprendre à m'y connaître.--_Rien n'est plus
facile_, répondit Sophie; _dis toujours qu'ils sont mauvais, et tu ne te
tromperas guère_.
* * * * *
Le volume des Fables de Dorat se vendait un louis dans sa
nouveauté[43]. Quelqu'un se récriait sur la chèreté de cet ouvrage.
«_Examinez donc bien_, dit-elle, _le papier, les gravures et les
vignettes; vous verrez que les vers sont pour rien_.»
[43] Lorsque ce poëte fit paraître son poëme des _Baisers_, Guichard lui
adressa ce quatrain:
Pour vingt baisers sans chaleur, sans ivresse,
Prendre un louis! y penses-tu?
Eh, mon ami! pour un écu
J'en aurai cent de ta maîtresse.
* * * * *
Un danseur entretenait une jeune figurante dont la complexion était fort
maigre, et lorsqu'il était avec elle il ne l'appelait jamais que _mon
chou_. Ce mot souvent répété fit dire à Sophie: «_Il paraît que cet
homme-là ne fait pas ses CHOUX gras._»
On a vu dans le même temps figurer à l'Opéra trois soeurs qui portaient
toutes les trois des noms de fleurs; l'une s'appelait _Rose_, l'autre
_Hyacinthe_, et la dernière _Marguerite_. Comme on les nommait devant
Sophie, elle s'écria: «_Bon Dieu! quelle plate-bande!_»
* * * * *
Un musicien, un peu gascon, se vantait d'être aimé d'une femme charmante
qui demeurait dans le faubourg Saint-Marceau.--Oh! oh! dit un plaisant,
il y a bien de la boue dans ce quartier-là.--Cela n'empêche pas, reprit
l'artiste, que ma conquête y fait _du bruit_.--_En ce cas_, reprit
Sophie, _je gage que votre belle a des sabots_.
* * * * *
Un jeune mousquetaire qui croyait sans doute que l'amour tient lieu de
tout, faisait une cour assidue à une jolie danseuse, mais dont le coeur
ne s'ouvrait qu'avec une clef d'or. Un jour qu'il se plaignait de
n'obtenir de sa belle que de vaines promesses, Mlle Arnould lui dit:
«_Il faut être bien novice pour ignorer que l'amant qui ne dépense qu'en
soupirs n'est payé qu'en espérances._»
* * * * *
Ce qui a surtout nui à l'abbé Terray[44] dans l'esprit des Parisiens,
c'est qu'il montrait dans ses réponses trop de mépris pour l'opinion
publique. On lui reprochait un jour qu'une de ses opérations
ressemblait fort à prendre l'argent dans les poches. «_Et où voulez-vous
donc que je le prenne?_» répondit-il. Une autre fois on lui disait, une
telle opération est injuste. «_Qui vous dit qu'elle est juste?_»
répliqua-t-il. Un coryphée de l'Opéra étant allé solliciter près de lui
le paiement des pensions de plusieurs de ses camarades, revint
tristement dire à Sophie que l'abbé Terray l'avait fort mal accueilli.
«_Je n'en suis point surprise_, répondit-elle; _comment paierait-il ceux
qui chantent, quand il ne paie pas ceux qui pleurent_.»
[44] Lorsqu'on porta les sacremens à ce ministre, une poissarde se mit à
dire: _On a beau lui porter le bon Dieu, il n'empêchera pas que le
diable ne l'emporte._
* * * * *
Un jeune poëte paraissait indécis sur le genre de composition dramatique
dont son génie devait s'occuper.--Conseillez-moi, disait-il à Mlle
Arnould, où dois-je me fixer, et quel modèle prendrai-je?--_Croyez-moi_,
répondit-elle, _fixez-vous au Théâtre-Français, et tâchez d'y prendre
RACINE_.
* * * * *
En 1773 le Palais-Royal, bien différent de ce qu'il est aujourd'hui[45],
renfermait un jardin beaucoup plus vaste. Une allée d'antiques
marronniers formant le berceau, présentait un agréable spectacle par la
brillante compagnie qui s'y rassemblait trois fois par semaine; des
concerts délicieux qui se prolongeaient jusqu'à deux heures du matin,
ajoutaient aux charmes des belles soirées d'été. Sophie occupait alors
un appartement qui donnait sur ce jardin. Voulant tirer un feu
d'artifice à l'occasion de la naissance du duc de Valois, elle écrivit
au duc d'Orléans la lettre suivante:
[45] C'est en 1781 que le duc de Chartres fit construire le nouveau
Palais-Royal; on y afficha les vers suivans:
Le prince des gagne-deniers,
Abattant des arbres antiques,
Nous réserve sous ses portiques,
Au travers de petits sentiers,
L'air épuré de ses boutiques
Et l'ombrage de ses lauriers.
«MONSEIGNEUR,
«Suivant un usage antique, à la naissance des rois on apportait de
l'or, de la myrrhe et de l'encens; l'or aujourd'hui serait une
offrande trop vile pour un grand prince comme vous; la myrrhe est, je
crois, un aromate peu agréable; quant à l'encens, tant de mains
délicates le font fumer devant vous que je n'ai garde de m'en mêler.
Par la position de ma demeure sur le jardin de votre palais,
Monseigneur, je me trouve à portée de faire parvenir jusqu'à l'auguste
accouchée l'éclat et le bruit de notre hommage. Le dédaignerez-vous?
Je n'ai à présenter à Votre Altesse qu'un petit feu, une explosion
vive et beaucoup de fumée; celui dont brûlent nos coeurs pour Votre
Altesse est plus durable et ne s'éteindra qu'avec nos vies.
«Je suis, etc.»
Le duc d'Orléans accorda la demande, et Sophie fit tirer son petit feu,
à la grande satisfaction de tous ceux qui en furent témoins.
* * * * *
Le marquis de L. ayant eu du goût pour Mlle Grandi, danseuse à
l'Opéra, celle-ci peu cruelle l'admit à sa couche et fit les choses
très-généreusement, s'en rapportant à la munificence du seigneur, et
n'imposant aucune condition. Le lendemain son amant lui demanda ce qui
lui faisait plaisir. Elle parla de _chatons_, qui s'assortiraient à
merveille avec un collier qu'elle avait. Le surlendemain il arriva à
Mlle Grandi une corbeille pleine de petits chats. Cette facétie fit
beaucoup rire, et lorsque Sophie revit sa camarade, elle lui dit: «_Je
ne suis point surprise de ce qui t'arrive, ma chère Grandi; tes SOURIS
doivent attirer les CHATS._»
* * * * *
Une actrice de l'Opéra qui faisait la prude amena un soir au foyer une
petite fille de sa façon, qu'elle appelait sa nièce. Cette jolie enfant
était remplie de grâces, et chacun la faisait jaser. Quand ce fut au
tour de Sophie, elle lui dit: «_Ma petite, il y a longtemps que je n'ai
eu le plaisir de te voir; comment se porte mademoiselle ta mère?_»
Le duc de la Vrillière[46] avait pour maîtresse une femme d'un excessif
embonpoint, qui avait beaucoup d'empire sur son esprit. Un jeune homme
ayant besoin de la protection de ce ministre, demanda à Mlle Arnould
le moyen de lui présenter un placet. «_Adressez-vous à sa maîtresse_,
répondit-elle; _on parvient à tout par le canal des GRASSES_.»
[46] Ce ministre s'était successivement appelé Phélippeaux,
Saint-Florentin et la Vrillière. On lui a fait cette épitaphe:
Ci-gît, malgré son rang, un homme fort commun,
Ayant porté trois noms et n'en laissant aucun.
* * * * *
Mlle Allard s'étant plus occupée de ses plaisirs que de ses intérêts,
se trouva sur la fin de sa brillante carrière sans fortune et sans
amans; elle acquit avec les années un embonpoint excessif, et
l'énormité de sa taille éloigna peu à peu tous ses adorateurs. «_Pauvre
Allard_, disait Sophie, _elle s'agrandit sans garder ses conquêtes_.»
* * * * *
Le chevalier de C., vivement épris des charmes de Mlle Arnould, lui
jurait un amour éternel, et ne demandait en retour qu'une heure de
complaisance. «_Le désir vous aveugle_, lui dit-elle; _une femme dont on
sollicite les faveurs est comme une énigme dont on cherche le mot: dès
qu'on a pénétré l'une et l'autre, elles sont bientôt oubliées_.»
* * * * *
Mlle Jude était une danseuse surnuméraire de l'Opéra, qui, à la
faveur de ce titre, à l'abri des persécutions de ses parens et des
recherches de la police, se livrait au culte de Vénus avec tant
d'ardeur, d'intelligence et d'économie que malgré qu'elle fût très-jeune
encore, elle avait déjà des rentes, de l'argent comptant et un fort beau
mobilier. Ayant pris un abbé pour son coadjuteur, elle eut des scrupules
sur un tel choix. «_Rassure-toi_, lui dit Sophie; _il est bien défendu
aux prêtres d'avoir des femmes; mais aucun canon n'a interdit aux femmes
l'usage des prêtres_.»
* * * * *
On donna en 1774, pour les fêtes de la cour, l'opéra de _Céphale_. Le
poëme est de Marmontel et la musique de Grétry. Cette pièce obtint un
grand succès à Versailles, mais elle trouva des juges sévères à Paris.
Le mot latin _aura_, que le poëte crut devoir conserver en français, fit
naître le jeu de mots _ora pro nobis_, et Sophie eut la malice de dire
«_que la musique de_ Céphale _lui paraissait beaucoup plus française que
les paroles_.»[47]
[47] LE CONCERT CHAMPÊTRE.
Qu'ils me sont doux ces champêtres concerts
Où rossignols, pinsons, merles, fauvettes,
Sur leur théâtre, entre des rameaux verts,
Viennent _gratis_ m'offrir leurs chansonnettes!
Quels opéras me seraient aussi chers?
Là n'est point d'art, d'ennui scientifique:
Gluck et Rameau n'ont point noté les airs;
Nature seule en a fait la musique,
Et _Marmontel_ n'en a point fait les vers.