A. D.

Mlle Peslin était une des plus vigoureuses danseuses de l'Opéra; elle

eut beaucoup d'amans, et le marquis de F. fut un de ceux qu'elle

affectionna davantage. Elle se fâcha contre Sophie, parce qu'elle avait

répandu quelques propos sur son compte.--Je te prie, lui dit-elle

sèchement, de ne plus parler de moi ni en bien ni en mal.--_Ah! ma

chère_, reprit sa camarade, _je ne pourrai jamais t'obéir qu'à moitié_.

* * * * *

M. de Sartines, lieutenant de police, voulut un jour savoir le nom de

plusieurs grands personnages auxquels Mlle Arnould avait donné à

souper la veille; il fait venir la reine de l'Opéra et lui

dit:--Mademoiselle, où avez-vous soupé hier?--Je ne me le rappelle pas,

monseigneur.--Vous avez soupé chez vous?--Cela est possible.--Vous

aviez du monde?--Vraisemblablement.--Vous aviez entr'autres des

personnes de la première qualité?--Cela m'arrive quelquefois.--Quelles

étaient ces personnes?--Je ne m'en souviens pas.--Vous ne vous souvenez

pas de ceux qui étaient à souper chez vous?--Non, monseigneur.--Mais il

me semble qu'une femme comme vous devrait se rappeler ces

choses-là.--_Oui, monseigneur_, répartit Sophie; _mais devant un homme

comme vous je ne suis pas une femme comme moi_.

* * * * *

Mlle Arnould ayant été détenue pendant vingt-quatre heures au

Fort-l'Evêque, pour avoir répondu peu respectueusement au lieutenant de

police, trouva dans cette prison un père de famille arrêté pour une

dette de dix mille livres. Le désir de faire en sa faveur une bonne

action lui suggéra l'idée de proposer à ses amis une loterie à cinq

louis le billet, d'une prétendue _chaîne_, dont elle disait vouloir se

défaire. Les billets furent bientôt placés; elle rassembla chez elle

tous les actionnaires, et lorsqu'on fit le tirage des numéros, il sortit

un billet sur lequel était écrit:

Un vieillard, pour dette arrêté,

N'avait pas la moindre espérance,

Et seule, en vain j'aurais tenté

De lui donner sa délivrance;

Mais dans ses fers, grâces à vous,

Il n'est plus rien qui le retienne,

Et, de concert, chacun de vous

Brise un des anneaux de sa _chaîne_[23].

[23] Ce couplet est extrait de la pièce de _Sophie Arnould_.

Aussitôt parut le vieillard, que Sophie avait secrètement tiré de sa

prison. Tout le monde applaudit à ce joli tour, et la fille de cet

infortuné fut encore dotée par la bienfaisance de l'assemblée, qui

doubla la valeur des mises.

Cette anecdote a fourni à MM. Barré, Radet et Desfontaines le sujet

d'une comédie intitulée _Sophie Arnould_, pièce qui fut représentée pour

la première fois à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, en pluviôse an

13.

* * * * *

L'amant de Mlle Durancy alla un matin lui souhaiter sa fête; et, pour

mieux placer son bouquet, il lui enleva son fichu. La belle, prise au

dépourvu, voulut se fâcher. «_Calme-toi_, lui dit Sophie, qui entra dans

ce moment-là, _ne sais-tu pas qu'un jour de fête on découvre les seins_

(saints).»

* * * * *

Le docteur Barthès se trouvant au foyer de l'Opéra, une jeune figurante

tirait en folâtrant son énorme perruque: «_Finis donc, espiègle_, lui

dit Mlle Arnould; _tu enlèves à monsieur toute sa réputation_.»

* * * * *

Une actrice avait joué un mauvais tour à un de ses favoris, nommé _de

Pierres_, lequel la menaça de la dévisager s'il la rencontrait. Sophie

ayant invité cette nymphe à venir avec elle à la promenade, elle s'y

refusa dans la crainte de rencontrer son adversaire: «_Sois tranquille_,

lui dit sa camarade; _je te mènerai par un chemin où il n'y a pas DE

PIERRES_.»

* * * * *

Elle aimait beaucoup le spectacle et manquait rarement d'assister aux

nouveautés. Se trouvant à une représentation de Guillaume Tell, tragédie

de Le Mierre, et n'y voyant presque pas de spectateurs, mais beaucoup

de personnages suisses sur le théâtre, elle dit: «_C'est ici l'inverse

du proverbe, point d'argent point de Suisses; on y voit plus de Suisses

que d'argent._»

* * * * *

Mlle Doligny[24], élève de Molé, débuta au Théâtre-Français en 1763.

Beaucoup de naturel, de sensibilité, d'intelligence, lui concilièrent

les suffrages; mais un ton pleureur et monotone, une figure froide et

triste, ont toujours déplu en elle aux vrais connaisseurs. Cette actrice

a donné pendant quelque temps l'exemple d'une vertu rare au théâtre. Le

marquis de G., éperduement amoureux d'elle, lui fit d'abord des offres

brillantes qu'elle refusa; il poussa la folie au point de la demander en

mariage et de lui envoyer le contrat prêt à signer: elle répondit

prudemment qu'elle s'estimait trop pour être sa maîtresse, et trop peu

pour être sa femme.--Ce trait est unique dans les fastes de l'Opéra,

s'écria un vieux routier; en vérité la femme est un être

indéfinissable.--_Pardonnez-moi_, répartit Mlle Arnould, _la femme

est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on endort avec des

louanges, et qu'on séduit avec des promesses; Doligny y sera prise comme

tant d'autres_.

[24] Dorat adressa à cette charmante actrice le quatrain suivant:

Par tes talens, unis à la décence,

Tu te fais respecter et chérir tour à tour:

Si tu souris comme l'Amour,

Tu parles comme l'Innocence.

* * * * *

Le comte de L. ayant fait la conquête de Mlle Robbe, revint peu à

peu à sa chère Sophie. Il était un soir assis près d'elle au foyer de

l'Opéra, et conversait avec vivacité. Mlle Robbe en conçut de la

jalousie, et tira M. de L. par son habit. Sophie qui s'en aperçut, dit à

la danseuse: «_Mademoiselle, vous voulez que tout soit pour vous;

cependant chacun est bien aise d'avoir son COMTE._»

* * * * *

Mlle Clairon avait pris sous sa protection un jeune homme de seize

ans, d'une charmante figure; elle voulait en faire un acteur, et lui

donnait elle-même des leçons de déclamation. Ses talens se développaient

ainsi que sa beauté; elle l'avait surnommé _l'Amour_, et il n'était

connu que sous ce nom; mais ce jeune sujet s'étant hasardé à prendre des

leçons d'un autre genre et d'une autre maîtresse, la jalousie s'alluma

dans le coeur de la moderne Calypso, et elle renvoya _l'Amour_ nu,

comme on peint ce dieu. Une conduite aussi inhumaine fit dire à Sophie

«_qu'on voyait bien que la reine du théâtre n'était pas la mère de

L'AMOUR_.»

* * * * *

Poinsinet était de l'Académie de Dijon; mais il perdit cette place à la

suite d'un procès singulier qu'il eut avec Mlle Duprat, qui

l'accusait de lui avoir escamoté une montre d'or. Un jour que ce poëte,

si souvent mystifié, lisait une comédie composée, selon sa coutume, de

traits pillés çà et là, tout à coup un chien se mit à japper. «_Voyez_,

dit Sophie, _comme cet animal aboie au voleur_.»

* * * * *

Mlle Laville était une fort jolie personne à laquelle un jeune

artiste de l'Opéra enseignait la musique vocale. Cet artiste vantait un

jour à Sophie les charmes de son écolière. «_Ah! fripon_, lui dit-elle,

_je gage qu'en donnant vos leçons vous avez un oeil AU CHANT et l'autre

A LA VILLE_.»

* * * * *

Un censeur atrabilaire étant au foyer de l'Opéra, blâmait l'inconduite

de certaines femmes galantes qui semblent braver toutes les lois de la

bienséance; il critiquait surtout le luxe scandaleux des courtisanes et

des actrices. Mlle Arnould, ennuyée de cette diatribe, lui dit

sèchement: «_Eh! monsieur, laissez-les jouir de la perte de leur

réputation._»

* * * * *

Mlle G., par une charité bien rare chez les danseuses de l'Opéra,

répandait les largesses de ses amans sur des familles infortunées

qu'elle allait chercher embéguinée dans une coiffe noire, avec tout

l'attirail d'une dévote consommée. L'hiver de 1768 fut fort rude; elle

distribua en un seul jour une somme de 10,000 liv. que le prince de

Soubise lui avait donnée pour ses étrennes. Sophie Arnould voulant

marcher sur ses traces, alla visiter les pauvres malades de

l'Hôtel-Dieu. Etant parvenue dans la salle des femmes en couche, elle

dit aux soeurs qui l'accompagnaient: «_Ce n'est pas ici que vous

regrettez votre voeu de virginité?_»

* * * * *

Un homme de la cour, entiché de la métromanie, lui adressa un madrigal

de sa façon. Cette petite pièce avait coûté à l'auteur beaucoup plus

qu'elle ne valait. Un de ses amis ayant demandé à Mlle Arnould ce

qu'elle en pensait, elle répondit: «_Ces vers ressemblent aux eaux de

Versailles; ils ne coulent pas de source._»

* * * * *

M. Dangé, fermier général, étant à l'Opéra, rencontra M. de Béranger,

lieutenant général; il le prit pour un de ses amis, et lui donna un

soufflet en signe de familiarité. Le traitant s'apercevant de sa méprise

se sauve; le militaire veut courir après; Sophie l'arrête et lui dit:

«_Ah! monsieur, qu'allez-vous faire? Vous ne savez donc pas quel DANGÉ

vous courez?_»

* * * * *

Mlle Beaumenard, dont le luxe avait scandalisé tant de duchesses,

avait la sotte manie d'avoir des amans à ses gages; elle donnait d'une

main ce qu'elle recevait de l'autre, et Belcourt acheva, en l'épousant,

de ruiner ses épargnes. Sophie disait à son sujet: «_Il est des femmes

qui regardent les amans du même oeil que les cartes; elles s'en servent

pour jouer quelque temps; elles les rejettent ensuite, en demandent de

neuves, et finissent par perdre avec les neuves tout ce qu'elles ont

gagné avec les vieilles._»

* * * * *

Elle eut une discussion fort vive avec un nommé Talon, violoncelle du

Concert spirituel. Comme il cherchait à la molester par des sarcasmes un

peu mordans, elle lui répondit: «_Mon pauvre Talon, tout ce que vous

dites part de si bas que cela ne peut m'atteindre._»

* * * * *

M. F. publia à l'âge de treize ans un recueil de poésies; sa grande

jeunesse et la vivacité de son esprit lui ayant acquis de puissantes

protections, il vint se fixer à Paris, et Mlle Arnould voulut être

son Mécène. Ninon de Lenclos légua au jeune Voltaire, dont elle présagea

la célébrité, une somme pour acheter des livres. Sophie Arnould, en

s'attachant le jeune F., n'entrevit pas la carrière brillante qu'il

devait parcourir; mais elle applaudit à ses talens, les encouragea, et

eut toujours pour lui la tendresse d'une mère. Un jour qu'elle le priait

de faire une chanson sur ses genoux, il lui répondit par cet impromptu:

Sur vos genoux, ô ma belle Sophie!

A des couplets je songerais en vain;

Le sentiment vient troubler le génie,

Et le pupitre égare l'écrivain.

* * * * *

Le prince de Soubise possédait dans le village de Pantin une petite

maison divisée en deux corps de logis, dont l'un était un temple dédié

à l'Amour, et l'autre un théâtre consacré aux beaux-arts. Mlle G.,

souveraine de ces lieux enchantés, y attirait tour à tour les beautés

postulantes de l'Opéra, ainsi que les meilleurs acteurs des grands

théâtres, et elle-même y jouait les principaux rôles. Quelqu'un qui

avait assisté aux fêtes charmantes que l'on donnait dans ce riant

séjour, disait que Mlle G. était une bonne actrice. «_Oui_, reprit

Sophie, _bonne sur un théâtre de PANTIN_.»

* * * * *

Mlle Arnould ayant échoué dans le rôle de Colette du _Devin du

Village_, désirait depuis longtemps faire celui de Colin; elle avait

pour exemple Mme de Pompadour, qui remplit autrefois ce rôle d'homme

à Bellevue avec le plus grand succès. Le prince de Conti, qui se mêlait

alors des affaires de l'Opéra, lui donna des conseils, et Sophie joua

son nouveau rôle; mais elle échoua encore dans cette entreprise, et ne

fut pas applaudie comme elle s'y attendait. «_Ah!_ dit-elle en rentrant

au foyer, _je le sens maintenant, l'habit ne fait pas l'homme_.»

* * * * *

M., auteur d'un traité sur l'Amitié, n'avait point encore eu d'enfans,

quoique marié depuis plusieurs années. Se trouvant dans une maison où

était Mlle Arnould, il raconta d'un air joyeux qu'un de ses amis,

célèbre médecin, avait enfin trouvé le secret de rendre mère sa tendre

épouse. «_Ah! monsieur_, reprit Sophie, _que l'AMITIÉ a enfanté de

prodiges! et qu'il y a de maris, comme vous, qui sont redevables à leurs

amis de la fécondité de leurs femmes_!»

Mlle Rosalie Levasseur n'avait point cette réunion d'avantages

extérieurs qui semblent placer l'actrice sur la ligne où marche le rôle

qu'elle représente; mais elle avait de l'esprit, de l'intelligence, de

la sensibilité, et savait communiquer à sa figure la physionomie

convenable à l'âge et à la nature de son personnage. Elle jouait un jour

le rôle de l'Amour dans l'opéra de Psyché, et sa voix n'était pas juste.

«_Ah!_ dit Sophie, _cet Amour-là est aussi faux que les autres_.»

* * * * *

On faisait le parallèle des veuves et des jeunes filles sur le penchant

que leur sexe a pour l'amour, et l'on avançait qu'une veuve doit être

plus calme, parce qu'elle a la curiosité de moins. «_Cela est vrai_, dit

Mlle Arnould; _mais elle a l'habitude de plus_.»

P. remua ciel et terre pour faire jouer sa comédie des _Courtisanes_;

mais cette pièce fut alors trouvée trop contraire à l'honnêteté publique

et à la dignité du Théâtre-Français pour être reçue[25]. Toutes les

sectaires de Vénus furent enchantées du jugement, et P. devint leur bête

noire. Sophie disait en parlant de cet ouvrage, «_qu'il y avait du

mouvement et de l'intérêt dans les COURTISANES, mais qu'en général on y

trouvait peu de conduite_.»

[25] Cependant cette pièce, protégée par M. de Maurepas, fut représentée

avec le plus grand succès au Théâtre-Français, appelé maintenant

l'_Odéon_. Mlle C. n'a jamais été plus applaudie qu'en jouant la

courtisane Rosalie, rôle où elle développa pour la première fois tout le

charme de ses talens.

Elle alla avec M. de L. chez un curé des environs de Paris, qui

nourrissait des poissons dans un très-beau vivier. Après le dîner on

proposa le divertissement de la pêche; leur hôte y consentit quoiqu'avec

peine, et à chaque poisson que l'on prenait, un gros soupir s'échappait

de sa poitrine. Sophie en devina la cause, et dit aussitôt: «_M. le

curé, que ne nous dites-vous comme Jésus-Christ_: Allez et ne PÊCHEZ

plus.»

* * * * *

Mlle G. se rendit célèbre par les spectacles magnifiques qu'elle

donnait à sa superbe maison de Pantin. Le public briguait l'honneur d'y

être admis, et il y avait toujours un concours prodigieux; c'était le

rendez-vous des plus jolies filles de Paris et des aimables libertins;

on avait eu soin d'y établir des loges grillées pour les femmes

honnêtes, pour les gens d'église et les personnages graves qui

craignaient de se compromettre parmi cette foule de folles et

d'étourdis. Collé avait consacré son théâtre de société à être joué chez

Mlle G.; Carmontel fit un recueil de proverbes dramatiques destinés

au même effet, et M. de la Borde les mit en musique. Cette danseuse

ayant figuré dans un ballet dont la comtesse du Barry régala son

illustre amant, reçut du roi une pension de 1,500 liv.; cette légère

faveur fut acceptée à cause de la main dont elle provenait; car on sent

que ce n'était qu'une goutte d'eau dans un fleuve. Sophie dit en

apprenant ce petit surcroît de fortune: «_J'en ferai compliment à G.:

voilà de quoi payer le moucheur de chandelles de son spectacle._»

M. aimait beaucoup les champignons, et il en avait toujours sur sa

table. Un jour que Mlle Arnould dînait chez lui, il lui parla de

l'amour qu'il ressentait pour elle. «_C'est sans doute un amour de

champignons_, répondit-elle; _vous savez que cela passe comme cela

vient_.»

* * * * *

Un homme fort laid venait de recevoir un coup de fouet à travers le

visage; il se plaignait devant Sophie de la brutalité des cochers de

fiacre. «_C'est bien désagréable_, reprit-elle; _il suffit qu'on ait mal

quelque part pour qu'on s'y attrape_.»

* * * * *

Le comte de Buffon aimait la société des femmes et la recherchait avec

avidité. Il invita un jour Mlle Arnould à venir au jardin des

Plantes voir des oiseaux rares qui arrivaient de Cayenne; elle y alla

avec quelques amis, et enchantée de la conversation simple, noble et

nourrie de ce grand naturaliste[26], elle dit à ceux qui l'entouraient:

«_Je ne pense jamais aux merveilles de la nature, sans me rappeler que

M. de Buffon en est une._»

[26] M. de Buffon se promenant à la campagne, une jeune personne lui

demanda la différence qu'il y a entre un boeuf et un taureau? Il rêva un

instant et répondit: Vous voyez bien, Mademoiselle, ces veaux qui

bondissent dans la prairie? les taureaux sont leurs pères et les boeufs

sont leurs oncles.

* * * * *

Mlle Laguerre, célèbre actrice de l'Opéra, vendait étant jeune des

pierres à détacher. Un jour elle monta sur le marche-pied du carrosse

de la duchesse de Villeroy qui se promenait sur le boulevart, lui offrit

sa marchandise, et ajouta qu'elle savait bien chanter; cette petite

était jolie, elle intéressa Mme de Villeroy qui la fit venir chez

elle, et lui trouvant en effet une fort belle voix, l'envoya à Mlle

Arnould en la lui recommandant. Sophie la fit décrasser, lui donna des

maîtres et la rendit une des meilleures chanteuses de l'Opéra.

Malheureusement cette fille conserva tous les vices de sa basse

extraction, et Sophie disait en voyant la dépravation de ses moeurs:

«_C'est un beau fruit dont le coeur est gâté._»

* * * * *

On a comparé les gens riches qui ont beaucoup de valets aux cloportes

qui ont beaucoup de pieds, et dont la marche est fort lente. Un traitant

qui était dans cette catégorie, pestait contre ses laquais.

«_Monsieur_, lui dit Sophie, _lorsque Dieu faisait les anges, le diable

faisait les laquais_.»

* * * * *

Mlle Allard s'était attirée les hommages d'un seigneur allemand, qui,

consumé d'amour pour elle, voulait absolument l'épouser. Sur les refus

de la danseuse, le baron lui écrivit:--_Qu'il n'avait d'autre parti à

prendre que de se brûler la cervelle, mais qu'il irait la lui brûler

auparavant._--Mlle Allard, effrayée, montra ce billet doux à Sophie,

qui lui dit: «_Puisque l'amour de ton baron est si violent, épouse-le,

ma chère, et je te réponds qu'il en sera bientôt guéri._»

* * * * *

Mlle Grandi, danseuse figurante de l'Opéra, d'un talent médiocre et

d'une figure très ordinaire, se plaignait sur le théâtre d'avoir perdu

un amoureux qui lui avait donné mille louis en cinq semaines; un des

spectateurs lui dit qu'elle était faite pour remplacer aisément cette

perte; la demoiselle répond que cela ne se répare pas si aisément: elle

ajoute, qu'en tout cas elle ne veut point d'amant à moins d'un carrosse

et de deux bons chevaux, avec au moins cent louis de rentes assurées

pour les entretenir. La conversation tombe; le lendemain il arrive chez

Mlle Grandi un magnifique carrosse attelé de deux chevaux, trois

autres suivent en laisse, et l'on trouve cent trente mille livres en

espèces dans la voiture. La danseuse fut agréablement surprise d'une

telle aubaine, et vint de suite à la répétition de l'Opéra en faire part

à ses camarades. Comme elle se tourmentait beaucoup pour savoir si cet

amant magnifique était jeune ou vieux, beau ou laid: «_Ma chère Grandi_,

lui dit Mlle Arnould, _quand un si brillant cadeau tombe des nues,

celui qui le fait ne peut être qu'un ange_.»

* * * * *

Poinsinet venait quelquefois au cercle de Mlle Arnould, et il

apportait toujours des vers de sa façon dont il s'imaginait régaler

l'assemblée. Sophie voyant que ses lectures soporifiques étaient peu

goûtées, dit à quelqu'un: «_Les vers de Poinsinet ont le sort des enfans

gâtés; leur père est le seul qui les aime._»

* * * * *

Mlle Durancy ayant eu une couche fort laborieuse, toutes ses

camarades allèrent lui faire visite.--Pourquoi donc, s'écria la malade,

faut-il tant souffrir pour un instant de plaisir?--_Hélas! ma chère_,

répondit Sophie, _les douleurs de l'enfantement sont pour nous les

remords de la volupté_.

* * * * *

En 1768, le fameux Rebel[27], cet administrateur général de l'Opéra, ce

suprême dictateur de la république lyrique, pour se dédommager du peu

d'amateurs qui venaient à son spectacle, imagina de former, pour les

bals, des quadrilles qu'il composa des danseuses les plus élégantes et

les plus agréables, avec des habillemens très propres à exciter la

curiosité des amateurs. Cette nouveauté attira beaucoup de monde, et

Sophie dit en cette occasion: «_D'après le goût que le public témoigne

pour la danse, le meilleur moyen de soutenir l'Opéra, c'est d'alonger

les ballets et de raccourcir les jupes._»

[27] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opéra, dit au sujet de l'opulence

de ce directeur:

Rien pour l'auteur de la musique,

Pour l'auteur du poëme rien,

Et le poëte et le musicien

Doivent mourir de faim suivant l'usage antique.

Jamais le grand talent n'eut droit d'être payé;

Le frivole obtient tout, l'or, les cordons, la crosse:

Rameau dut aller à pié,

Les directeurs en carrosse.

* * * * *

A l'époque où Mlle G. florissait, elle avait trois soupers par

semaine; l'un composé des plus grands seigneurs de la cour et de toutes

sortes de gens de considération; l'autre, d'auteurs, d'artistes, de

savans, qui venaient amuser cette danseuse; enfin, un troisième,

véritable orgie, où étaient invitées les filles les plus séduisantes et

les plus voluptueuses. Elle donnait en outre à la ville et à la campagne

des spectacles charmans, où elle réunissait les meilleurs acteurs et

actrices de la capitale. Sophie allait quelquefois à _Pantin_ pour y

jouir des fêtes que Mlle G. y donnait en son nom, mais dont le prince

de Soubise payait la plus grande partie des frais. Un particulier de sa

connaissance ayant demandé dans les Petites-Affiches une habitation aux

environs de Paris, elle lui répondit par ces deux vers d'une ancienne

chanson:

«_Que PANTIN serait content

S'il avait l'art de vous plaire!_»

* * * * *

M. Vassal, fils d'un receveur des finances, ayant donné trente mille

livres à Mlle Thierry pour la dédommager de l'ennui qu'elle avait

éprouvé à Sainte-Pélagie, Sophie dit en apprenant ce trait de

prodigalité: «_Quand on a tant d'argent de trop, pourquoi le bonheur

n'est-il pas à vendre?_»

* * * * *

Le séjour que l'envoyé de Maroc fit à Paris en 1768 donna lieu à des

éclaircissemens curieux sur le sérail du grand-seigneur. On apprit que

l'empereur qui régnait alors avait seize cents femmes, chacune dans un

lit à part; que la jalousie est extrême parmi ces odalisques, et que le

sultan n'a le droit d'appeler à sa couche une de ces esclaves qu'aux

jours de fêtes extraordinaires; autrement elles courent grand risque

pour leurs jours. Sous le règne d'Achmet, la jalousie des favorites fit

empoisonner cent cinquante Circassiennes qui avaient eu l'honneur de

s'attirer les regards de leur maître les jours non permis. On racontait

ces détails devant Mlle Arnould, qui s'écria: «_Que je plains ces

inutiles victimes du faste d'un despote! Un Turc dans son sérail ose se

comparer à un coq! mais jamais coq n'a fait garder ses poules par des

chapons._»

* * * * *

Mlle Beauvoisin, courtisane d'une jolie figure, mais sans taille et

sans grâces, avait été obligée, pour cette raison, de quitter l'Opéra

dont elle avait été danseuse. Elle s'avisa de tenir une maison de jeu,

et ses charmes, son luxe et l'affluence des joueurs opulens rendirent sa

maison célèbre. Cette belle, si accommodante dans le tête à tête,

faisait la prude dans la société. Un jour elle dit à Mlle Arnould, à

propos de quelques plaisanteries un peu libres:--Je ne puis souffrir les

équivoques.--_Mademoiselle est sans doute_, répartit Sophie, _comme ces

personnes qui, blasées sur le vin, en sont à l'eau-de-vie_.

* * * * *

Caron de Beaumarchais était en 1768 plus renommé par ses intrigues

galantes que pour ses talens littéraires; il s'était lié avec Sophie, et

la voyait souvent. Un jour qu'il dissertait avec elle sur les

différentes sortes d'amours, il en est deux surtout, disait-il, qui

maîtrisent nos sens; l'un est un _ange_, il épure nos âmes; l'autre est

un _diable_, qui enflamme nos coeurs. A ces mots, il voulut joindre le

geste aux paroles. «_Arrêtez_, s'écria Sophie, _vous avez donc le DIABLE

au corps_?»

* * * * *

Le marquis de L*** et le marquis C*** s'étaient cotisés pour décocher à

Sophie une épigramme si indécente qu'elle ne put s'empêcher de leur

dire: «_Je ne m'attendais pas à être si maltraitée par vous, monsieur de

C. qui êtes le premier de votre maison, et vous, monsieur de L. qui êtes

le dernier de la vôtre._[28]»

[28] M. de L. descendait d'un ministre, et M. de C. d'un valet de

chambre.

* * * * *

Le docteur Bouvart avait l'esprit caustique. Le poëte Barthe voulant

l'emmener à la première représentation de sa comédie des _Fausses

Infidélités_, «_N'en faites rien_, dit Mlle Arnould, _cet homme

emporterait la pièce_.»

* * * * *

M. de Bièvre était fils d'un chirurgien du roi, nommé _Mareschal_.

Dédaignant le nom de son père, il acheta la terre de _Bièvre_, et en

entrant dans les mousquetaires il se fit appeler le marquis de Bièvre.

Sophie Arnould l'entendant annoncer sous ce nouveau titre, eut la malice

de dire: «_Il a bien mal fait de prendre la qualité de MARQUIS, il ne

lui en aurait pas plus coûté de se faire appeler le MARÉCHAL DE

BIÈVRE._»

* * * * *

Molé[29], comédien excellent, mais fort _vain_, eut une fièvre maligne

en 1769; le public lui prouva son attachement en demandant tous les

jours de ses nouvelles à l'acteur qui venait annoncer. Sa convalescence

fut longue, et le _vin_ lui ayant été ordonné pour ranimer ses forces,

il en reçut en un jour plus de deux mille bouteilles de différentes

dames de la cour. Sophie dit en apprenant cette nouvelle: «_Molé doit

être tout VIN de ces attentions-là._»

[29] Cet acteur est mort le 11 décembre 1802, et a emporté les regrets

de tous les amis de Thalie.

Tour à tour sublime et charmant,

Des coeurs il a trouvé la route la plus sûre;

On est tenté de croire en le voyant

Que l'art, en formant son talent,

Avait donné le mot à la nature.

Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique. · 第 16 / 27 题