Le duc de *** était bossu, et avait, comme beaucoup de grands, la manie
d'afficher des goûts qu'il n'éprouvait pas; il possédait surtout une
riche collection de livres qu'il citait souvent. Sophie disait de ce
seigneur: «_Sa bibliothèque a le sort de sa bosse; elle est à lui, il
s'en fait honneur, et jamais il ne la regarde._»
* * * * *
Le célèbre musicien Rameau[17] mourut en 1764. L'Académie royale de
musique fit célébrer pour lui, dans l'église de l'Oratoire, un service
solennel. Plusieurs beaux morceaux des opéras de Castor et de Dardanus
furent adaptés aux prières qu'il est d'usage de chanter dans cette
cérémonie. Mlle Arnould, rappelant le nom et les talens de l'homme
illustre que la France venait de perdre, s'écria: «_Nos lauriers ont
perdu leur plus beau_ RAMEAU!»
[17] On prétend que tout ce que son curé put tirer de lui dans ses
derniers momens, furent ces mots-ci: _Que diable venez-vous me chanter,
M. le curé? vous avez la voix fausse._
* * * * *
Vestris père, surnommé le _diou de la danse_, ayant appelé Mlle
Heynel catin[18], le public, à qui elle appartenait, le força de lui
faire des excuses en plein théâtre. La veille de cette réparation
Mlle Heynel se plaignait du propos indécent de Vestris. «_Que
veux-tu, ma chère_, répondit Sophie, _il faut se consoler de tout; les
gens aujourd'hui sont si grossiers qu'ils appellent les choses par leur
nom_.»
[18] Quelques années après Vestris fit oublier son offense par l'hommage
de son amour, et ces deux amans allèrent ensuite se jurer une flamme
éternelle sur l'autel de l'hymenée.
* * * * *
La fille d'un premier président de la Chambre des Comptes de Dôle, à la
veille d'être forcée à un mariage qui lui répugnait, introduisit
secrètement son amant dans sa chambre, et rendit ses père et mère
témoins malgré eux de son mariage physique. Cet événement singulier fit
beaucoup de bruit, et il s'en suivit un long procès: «_Voilà où conduit
la tyrannie des parens_, dit Mlle Arnould; _quand une fille est
condamnée à l'hymen elle en appelle à l'amour_.»
* * * * *
Mlle Gaussin, cette héroïne du théâtre français, dont les talens et
les grâces ont été si chantés, épousa en 1758 un danseur italien, nommé
_Toalaigo_, qui la rendit fort malheureuse; cinq ans après elle quitta
le théâtre et se fit dévote: «_Tel est le sort des femmes galantes_, dit
Sophie; _elles se donnent à Dieu quand le diable n'en veut plus_.»
* * * * *
_Le Siége de Calais_, tragédie de Dubelloy, jouée en 1765[19], obtint un
succès prodigieux, grâces au sujet national que l'auteur avait choisi,
et au jeu brillant de Molé. Dans le même temps les comédiens italiens
annoncèrent _Tom Jones_, comédie de Poinsinet. Sophie dit: «_Je ne
crois pas que Poinsinet fasse lever_ le siége de Calais.»
[19] On fit paraître à cette époque les vers suivans:
Belloy nous donne un siége; il en mérite un autre.
Graves académiciens,
Faites-lui partager le vôtre,
Où tant de bonnes gens sont assis pour des riens.
* * * * *
Le Concert spirituel était un spectacle public dans lequel on exécutait,
les jours où les théâtres étaient fermés, des motets et des symphonies;
il avait été établi en 1725 dans la salle des suisses des Tuileries, et
on le rétablit en 1763, après l'incendie de l'Opéra, afin de dédommager
le public de la privation de ce spectacle, en attendant que la nouvelle
salle fût construite. Mlle Arnould disait _que ces concerts étaient
de l'onguent pour la brûlure_.
* * * * *
La comédie du _Cercle_ est la seule pièce de Poinsinet qui soit restée
au théâtre. Cet ouvrage est un mélange de plusieurs scènes pillées dans
une comédie de Palissot, jouée à Nancy en 1756, sous le même titre.
Lorsque cette pièce en mosaïque parut, Sophie qui connaissait la source
où Poinsinet avait puisé, lui dit un jour qu'il se targuait de cette
composition: «_Mon cher Poinsinet, il ne faut pas juger le vin au
CERCLE._»
* * * * *
Lorsqu'elle mit au monde son premier né tous ses amis allèrent chez elle
entretenir les caquets de l'accouchée--Bon dieu, dit-elle, que l'on
souffre pour des jeux d'enfant!--Il est un remède qui prévient ces
douleurs-là, observa gravement un médecin.--Quel est-il?--La
continence.--_Que me proposez-vous là_, s'écria-t-elle; _le remède est
pire que le mal_.
* * * * *
Mlle Clairon fut la première qui osa paraître sur la scène sans
paniers, et son exemple fut imité par toutes ses compagnes. Cette
actrice, ayant refusé de jouer dans _le Siége de Calais_ avec un nommé
_Dubois_, accusé d'une bassesse, excita parmi ses camarades, quoique la
pièce fût affichée, une telle insurrection, que la plupart furent mis au
Fort-l'Evêque; la reine du théâtre y alla comme les autres; le public
s'amusa beaucoup des débats du tripot comique, et Mlle Arnould
s'écria: «_Cette conduite est impardonnable; jamais on n'a vu une troupe
bien disciplinée manquer un jour de SIÉGE._»
* * * * *
Favart a fait le portrait de Mlle Beaumenard dans son opéra de _la
Coquette sans le savoir_. Cette actrice sur la fin de son été s'éprit de
belle passion pour son camarade Belcourt, et l'épousa en lui offrant
les dépouilles d'une multitude d'amans ruinés en son honneur. Quelqu'un,
citant l'inconstance et la légèreté de Mme Belcourt, comparait les
coquettes aux girouettes: «_Ce sont bien de vraies girouettes_, reprit
Sophie; _car elles ne se fixent que quand elles sont rouillées_.»
* * * * *
Les Italiens donnèrent en 1766 _le Braconnier et le Garde de Chasse_,
comédie mêlée d'ariettes. Cette pièce fut trouvée détestable, et on la
raya du répertoire. Quelque temps après quelqu'un dit devant Mlle
Arnould:--On n'entend plus parler du _Braconnier_:--«_C'est qu'on l'a
envoyé aux galères_,» répondit-elle.
* * * * *
Un exempt fut chargé de conduire Mlle Clairon au Fort-l'Evêque à
cause de son incartade contre l'acteur _Dubois_. L'héroïne, s'adressant
à l'alguazil, lui dit que ses biens, sa personne et sa vie dépendait de
S. M., mais qu'elle ne pouvait rien sur son honneur. Ce propos rapporté
à Sophie, elle répartit: «_C'est juste; partout où il n'y a rien le roi
perd ses droits._»
* * * * *
Deux jolies danseuses discutaient la beauté de leurs gorges; elles
prirent pour arbitre Mlle Arnould, qui, après avoir examiné les
pièces du procès, jugea qu'il serait difficile de décider laquelle des
deux méritait le prix: «_Au surplus_, ajouta-t-elle, _il est permis à
chacun de prêcher pour son SEIN_.»
* * * * *
Mlle Beaumesnil, âgée de dix-sept ans, remplaça en 1766 Mlle
Arnould dans le rôle de Sylvie; elle fut la première qui eut assez
l'esprit de son art pour se décolorer sur la scène, afin de mieux rendre
en plusieurs circonstances la situation de son personnage. Cette actrice
avait pour favori un médecin qui lui faisait prendre tous les matins un
lavement, afin d'entretenir sa fraîcheur. Sophie se trouvant chez elle
au moment de l'opération:--Tu vois, lui dit Beaumesnil, comme mon
docteur me prouve sa tendresse.--_Cette attention-là_, répondit sa
camarade, _est un vrai_ remède d'amour.
* * * * *
Louis XV avait un sérail qu'on appelait _le Parc aux Cerfs_. Les jeunes
personnes qu'on y élevait n'en sortaient que pour se marier. Le
chevalier de..., n'ayant point de fortune, consentit en faveur de la dot
à prendre une de ces sultanes validés. Sophie, le voyant quelque temps
après dans un brillant équipage, lui dit en riant: «_Ah, ah, chevalier!
on voit bien que vous êtes entré dans les affaires du roi._»
* * * * *
M. Bouret, ce fameux fermier général qui mangea, dit-on, quarante-deux
millions et qui mourut insolvable, affichait un luxe dont on ne peut se
faire d'idée; il le poussait au point d'avoir nourri une vache avec des
petits pois verts à cent cinquante livres le litron, pour régaler dans
la primeur une femme qui ne vivait que de lait. Ce fastueux financier
désirait former une liaison avec Mlle Arnould. Il se jeta à ses
genoux; elle parut inexorable: il lui jura de l'aimer toute sa vie; elle
fut inflexible: il lui présenta un superbe diamant; elle sourit, et lui
dit en parodiant le mot de Henri IV à Sully: «_Relevez-vous; on
croirait que je vous pardonne._»
* * * * *
On lui parlait d'une certaine dame qui, tout en affichant la dévotion,
n'en prenait cependant qu'à son aise: «_Apparemment_, reprit-elle,
_qu'elle veut aller en paradis en pantoufles_.»
* * * * *
Mlle Durancy était meilleure actrice que chanteuse: ayant eu des
différends avec les directeurs de l'Opéra, qui ne prisaient pas assez
ses talens, elle rentra à la Comédie française en 1766, pour doubler
Mlle Dubois, qui succédait à Mlle Clairon comme chef d'emploi;
mais bientôt la jalousie de sa rivale la força de retourner à l'Opéra.
Sophie disait de cette transfuge: «_De tous les auteurs que Durancy a
essayés les Français sont encore ceux qu'elle préfère._»
* * * * *
Clairval, célèbre acteur de l'Opéra-Comique, avait été dans sa jeunesse
garçon perruquier. La beauté de son physique lui procura beaucoup
d'aventures galantes; celle qu'il eut avec la duchesse de Stainville fit
beaucoup de bruit. Quelqu'un racontait à Sophie que M. de Stainville
avait fait dire à ce comédien qu'il lui ferait donner cent coups de
bâton, s'il revoyait sa femme: «_Quelle impertinence!_ dit-elle; _cet
homme-là mériterait bien que Clairval lui_ LAVAT LA TÊTE.»
* * * * *
Un danseur de l'Opéra briguait les faveurs d'une jeune figurante, nommée
_Chardon_; un jour de répétition il s'avisa de lui chanter un couplet de
sa façon, mais d'une voix si fausse, que toutes les oreilles se
redressèrent. «_Vous l'entendez_ dit Sophie; _il fait l'âne pour avoir
du chardon_.»
* * * * *
Le marquis de Prest, après avoir longtemps soupiré pour Sophie, obtint
enfin le bonheur de passer quelques heures avec elle; mais le pauvre
marquis employa fort mal son temps. Depuis cette séance, lorsqu'elle
parlait de lui, elle citait ce vers de La Fontaine:
De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien.
* * * * *
Mlle Vestris, danseuse à l'Opéra, italienne de naissance, et dont les
goûts divers étaient très connus, se récriait sur la fécondité de sa
camarade Rey, et ne concevait pas comment cette fille s'y laissait
prendre si facilement:--«_Tu en parles bien à ton aise_, dit Sophie;
_une souris_...» (le reste est connu).
* * * * *
On peut citer Mlle G.... parmi les courtisanes qui ont fait la plus
grande fortune. Le noble militaire, le grave robin, le fastueux
financier, le clergé même, tout a voulu G., et n'a rien épargné pour
s'en procurer la possession. Cependant elle n'était pas jolie, et sa
taille maigre et longue lui donnait assez l'air d'une araignée. Dansant
à l'Opéra en 1766, elle fut renversée par une pièce de décoration qui
lui démit le bras: «_Pauvre G.!_ dit Sophie; _si elle ne s'était cassé
qu'une jambe, cela ne l'empêcherait pas de danser_»[20].
[20] On sait que cette célèbre danseuse avait plus de grâces que de
légèreté.
Plusieurs compagnies s'étant proposées en 1766 pour avoir la direction
de l'Opéra, tous les acteurs et actrices de ce spectacle demandèrent que
l'administration leur en fût confiée, et de se régir comme les
comédiens. Ils présentèrent un mémoire fort détaillé à M. le comte de
Saint-Florentin, et déposèrent 600,000 liv. pour cautionnement. Cette
demande ne fut point acceptée, en raison des inconvéniens de la régie de
la Comédie-Française. Quelques banquiers ayant proposé de faire les
fonds de cette entreprise, Mlle Arnould dit _que ces offres étaient
inutiles; car certainement les actrices de l'Opéra avaient plus de fonds
que ces messieurs n'avaient d'avances_.
* * * * *
Elle s'était permis quelques quolibets sur les ridicules d'un certain
Duc qui passait pour avoir peu d'esprit. Ce seigneur se trouvant au
foyer de l'Opéra un soir que Sophie y faisait circuler ses bons mots, il
s'approcha d'elle et lui dit d'un ton impérieux:--C'est donc vous,
mademoiselle, qui plaisantez les grands, qui faites le bel
esprit?--_Moi, monseigneur? bel esprit! pas plus que vous, je vous
assure._
* * * * *
Le duc de Praslin[21] a longtemps vécu avec Mlle Dangeville, actrice
de la Comédie-Française. Lorsqu'il mourut on trouva dans son coffre-fort
onze cent mille livres en or, et sa maîtresse n'avait qu'un revenu très
médiocre. Ce seigneur demandait un jour à Sophie Arnould des nouvelles
d'une fille de l'Opéra, dont il cherchait à se rappeler le nom.--C'est
une jeune personne, lui dit-il, dont le nom finit en _ain_.--_Ah, M. le
duc!_ répondit-elle, _vous ne le trouverez pas; tous nos noms finissent
comme cela_.
[21] C'est à un maître d'hôtel de cette maison qu'on doit l'espèce de
dragée nommée _praline_.
* * * * *
Mlle Pagès-Deschamps ayant lu la vie de Mme de La Vallière,
éprouva l'effet de la grâce, et alla expier ses péchés aux Carmélites de
la rue Saint-Jacques; mais un beau jour cette néophyte fut surprise au
parloir avec un officier du régiment de Conflans, qui, malgré la grille,
lui rappelait encore les vanités de ce monde. A cette nouvelle Sophie
s'écria: «_L'homme est comme le serpent, qui passe aisément le corps où
il a mis la tête._»
Le marquis de Saint Hur... avait reçu des coups de canne et ne
paraissait pas vouloir s'en venger.--Comment peut-il laisser cette
affaire là? dit quelqu'un.--_Bah!_ reprit Sophie, _cet homme a le bon
esprit de ne pas s'inquiéter de ce qui se passe derrière lui_.
* * * * *
Mlle Allard[22], danseuse remarquable par ses folies et sa gaieté,
pénétrée de douleur de la mort de son amant, M. _Bontemps_, déclara que
de six semaines elle ne pourrait contribuer aux plaisirs du public:
«_Plaignons-la_, dit Sophie, _son BON TEMPS est passé_.»
[22] Allard, vive, aimable et jolie,
Amuse et charme tour à tour;
Elle sourit comme l'Amour
Et danse comme la Folie.