N.

En 1763 on entendit au concert spirituel un cor de chasse qui étonna

tout Paris; c'était le seigneur Rhodolphe. Jusque-là cet instrument

n'avait point été porté à un tel degré de perfection; il imitait tour à

tour la flûte la plus douce et la trompette la plus éclatante. Un

musicien, jaloux de ces succès, prétendit qu'un cor de chasse ne pouvait

exciter aucun sentiment tendre. «_A vous entendre_, dit Mlle Arnould,

_on croirait que Rhodolphe est un COR sans âme_.»

* * * * *

Une Mme Lecoq, attachée à l'administration de l'Opéra, fréquentait

souvent ce spectacle; elle avait la voix fausse, et cependant elle

aimait beaucoup à fredonner. Un jour elle se plaignait de ce que son

mari la faisait toujours taire quand elle répétait des airs nouveaux.

«_Madame_, lui dit Sophie, _c'est que la poule ne doit jamais chanter

devant le coq_.»

* * * * *

Le sieur Guignon, reçu à la musique du roi en 1733, devint l'émule du

fameux Leclair pour le violon. Son talent supérieur pour le jeu de cet

instrument lui avait mérité l'office de _roi et maître des ménétriers du

royaume_. Mlle Arnould se trouvant en soirée avec la femme de ce

musicien, on lui proposa de faire avec elle une partie de wisk. «_Je ne

veux point d'une telle partner_, dit Sophie; _cette dame porte

guignon_.»

* * * * *

Mlle Fel a été l'une des meilleures actrices de l'Opéra pour les

rôles tendres, et la plus agréable cantatrice du concert spirituel.

C'est, disait-on, un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure un

zéphir qui folâtre. Elle quitta le théâtre en 1758, et afficha pendant

quelque temps une sorte de sagesse. Quelqu'un citant la vie retirée de

Mlle Fel, Sophie répliqua: «_Ne vous y fiez pas; cette fille

ressemble à Pénélope; elle défait la nuit ce qu'elle a fait le jour._»

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Après l'incendie de l'Opéra en 1763 on éleva sur le même terrain une

nouvelle salle qui s'ouvrit le 24 janvier 1764[15]; elle était richement

décorée, mais la construction du parterre et des loges fut généralement

critiquée. Le paradis en était si reculé et si exhaussé qu'on y était

comme dans un autre monde. Mlle Arnould dit à l'architecte Soufflot:

«_Ah, monsieur! que deviendrons-nous s'il faut crier comme des_ DIABLES

_pour être entendus du_ PARADIS?»

[15] Cette salle fut restaurée par M. Moreau en 1769; on proposa d'y

mettre cette inscription:

Ici les dieux du temps jadis

Renouvellent leurs liturgies:

Vénus y forme des Laïs;

Mercure y dresse des Sosies.

* * * * *

Champfort avait vingt-un ans lorsqu'il donna sa comédie de la _Jeune

Indienne_. Cette pièce, dont le sujet est tiré du Spectateur Anglais,

n'eut pas de succès, ce qui fit dire à Sophie que _l'_INDIENNE _avait

fait baisser la_ TOILE.

* * * * *

Mlle Duprat de l'Opéra perdit le procès qu'elle avait intenté à

Poinsinet pour cause d'escroquerie, malgré le mémoire que fit pour elle

M. Coqueley de Chaussepierre, avocat au parlement et chef du conseil des

comédiens.--Quel désagrément! disait Mlle Durancy; cela me fait

encore détester davantage les procès. «_Je le crois_, reprit Sophie; _tu

ne chicanes point, toi; tu accordes tout_.»

* * * * *

Mlle Robbe débuta à l'Opéra en 1765. Cette jolie danseuse inspira de

l'amour au comte de L., qui fit part à Sophie de l'impression que la

nouvelle fée avait faite sur son coeur. Celle-ci reçut la confidence

avec philosophie; elle prit sur elle de suivre le nouveau goût de son

infidèle, et d'en apprendre des nouvelles de sa propre bouche. Un jour

qu'elle lui demandait où il en était, il ne put s'empêcher de lui

témoigner qu'il était désolé de rencontrer toujours chez sa divinité un

certain chevalier de Malte qui l'offusquait fort. «_Hé bien_, répartit

Sophie, _ce rival accomplit son voeu de chevalier de Malte; il fait la

guerre aux infidèles_.»

* * * * *

De tous les auteurs dramatiques Lemierre est celui dont le style âpre et

rude rappelle davantage celui de la fameuse Pucelle de Chapelain. Parmi

les vers tudesques dont ce poëte a parsemé sa tragédie de Guillaume

Tell, on remarque ce passage rocailleux:

Je pars, j'erre en ces rocs dont partout se hérisse

Cette chaîne de monts qui couronne la Suisse.

La Veuve du Malabar offre celui-ci:

Toi prêtre! toi bramine! et tu n'es pas même homme.

Mlle Arnould avait surnommé Lemierre _le chapelain de

Saint-Roch_[16].

[16] ÉPIGRAMME.

Prenez les vers du rocailleux Lemierre,

Dont un moment ici j'emprunte la manière;

Lisez, relisez-les souvent

Si votre langue a de la gêne,

Ils feront pour son mouvement

L'effet de ces cailloux que mâchait Diogène.

Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique. · 第 14 / 27 题