Un Anglais qui faisait la cour à Mlle Beaumenard vint prier Sophie de
le raccommoder avec cette actrice.--Qui vous a donc brouillé?--Vous
savez bien qu'elle avait un épagneul; ce petit animal venait toujours me
mordre les jambes; je lui ai donné un coup de pied, et il en est
mort.--Ah, milord, quel coup de pied!--Cela est vrai; mais, voulant
réparer le mal, je lui ai porté un joli petit chien anglais.--Hé
bien?--Hé bien, elle a pris la petite bête, l'a jetée par la fenêtre, et
il est resté mort sur le pavé.--_Encore!_ répartit Sophie; «_mais c'est
le massacre des innocens que cette histoire-là_.»
Il se trouvait à Paris en 1763 un arrière petit-fils de Racine par les
femmes. Comme il ne restait aucun mâle, et que le dernier mort et son
fils avaient très-peu joui de leurs entrées au théâtre Français, ce
jeune homme crut pouvoir recueillir cette espèce de succession
littéraire, et attendre cette grâce du respect et de la reconnaissance
des comédiens pour leur bienfaiteur; mais ces messieurs, sous prétexte
qu'une telle faveur nuirait à leurs intérêts, refusèrent tout net les
entrées au descendant de Racine. Mlle Arnould dit en apprenant cette
lésinerie: «_Qu'est-ce qu'une ENTRÉE de plus ou de moins pour des gens
qui vivent de RACINE._»
* * * * *
Un jeune homme lisait des vers faits contre une femme dont il avait à se
plaindre; un ami de la belle prit l'épigramme et la déchira. Il s'en
suivit une dispute fort vive qui les conduisit au bois de Boulogne, où
l'agresseur reçut un violent coup d'épée. Celui-ci, quelque temps après,
étant au foyer, racontait sa triste aventure: «_Voilà ce qui arrive_,
dit Sophie; _qui casse les VERS les paie_.»
* * * * *
Mlle Dubois débuta au théâtre Français en 1759, et par l'effet de la
jalousie et des cabales elle resta douze ans à l'essai. Cette actrice,
voulant courir plusieurs carrières à la fois, se fit recevoir au Concert
spirituel en 1763; mais quoiqu'elle eût du talent et une figure
intéressante, on lui trouvait de grands bras, des gestes monotones et
une âme froide. Quelque temps avant son début quelqu'un ayant demandé à
Sophie ce qu'elle pensait de cette chanteuse, elle répondit: «_C'est
une VOIX DE BOIS que nous essaierons cet hiver._»
* * * * *
Peu d'hommes ont été traités de la nature aussi bien que le philosophe
Helvétius; elle lui avait accordé la beauté, la santé et le génie. Dans
sa jeunesse il était bon danseur et fréquentait souvent l'Opéra;
aimable, beau, riche et généreux, il dut faire beaucoup de conquêtes, et
Sophie devint une des siennes. Il lui avait envoyé le jour de sa fête,
un riche cadeau, et il resta quelque temps sans lui parler. Sophie,
ennuyée de ce retard, lui dit naïvement: «_Est-ce que vous voulez perdre
ce que vous m'avez donné?_»
Mlle Durancy[11] fut consacrée au théâtre dès sa plus tendre enfance.
Douée d'une intelligence supérieure, et encouragée par ses premiers
essais en province, elle débuta à la Comédie française en 1759, dans
l'emploi des soubrettes, à peine âgée de treize ans; elle passa ensuite
à l'Opéra en 1762, et s'éleva aux rôles de reines. Cette actrice avait
la voix rauque et le cri un peu poissard; un jour qu'elle chantait le
rôle de Clytemnestre dans Iphigénie, elle fut sifflée: «_Cela est
étonnant_, dit Sophie, _car Durancy a la voix du peuple_.»
[11] Cette actrice jouant le rôle d'Ernelinde dans l'opéra de ce nom,
Favart lui adressa ces vers:
O Durancy! par quels charmes puissans,
Par quel heureux prestige abuses-tu mes sens?
C'est l'effet de ton art suprême.
Je cours à l'Opéra pour t'entendre et te voir:
L'actrice disparaît; tu trompes mon espoir;
Je ne vois plus qu'Ernelinde elle-même.
* * * * *
Le docteur Bartès disait un soir au foyer de l'Opéra que la goutte est
la seule maladie qui donne de la considération dans le monde: «_Je le
crois bien_, reprit Mlle Arnould; _c'est la croix de Saint-Louis de
la galanterie_.»
* * * * *
En 1763 plusieurs amateurs reçurent pour étrennes un petit almanach
contenant vingt-six couplets sur vingt-six danseuses de l'Opéra et leurs
entreteneurs. Mlle Lany, qui à cette époque était la première
danseuse de l'Europe, se trouvait à la tête de cette satire, et en
paraissait désolée: «_De quoi te plains-tu, ma chère Lany!_ lui dit
Sophie; _on a rendu justice à tes talens, puisqu'on t'a choisie pour
ouvrir le bal_.»
* * * * *
Laharpe[12] dans sa jeunesse fut mis au Fort-l'Evêque pour avoir fait
une satire contre ses professeurs. A cette époque il arriva au concert
spirituel un accident qui mit ce spectacle en désordre; une harpe fut
brisée au milieu d'une symphonie par la chute d'une personne. Comme on
cherchait à remplacer cet instrument, Mlle Arnould s'écria: «_Si vous
voulez être d'accord, n'allez pas chercher LAHARPE du Fort-l'Evêque._»
[12] M. F. D. N. a fait sur ce littérateur l'énigme suivante:
J'ai sous un même nom trois attributs divers;
Je suis un instrument, un poëte, une rue:
Rue étroite, je suis des pédans parcourue;
Instrument, par mes sons je charme l'univers;
Rimeur, je l'endors par mes vers.
Clairval débuta à l'Opéra-Comique en 1756. Aucun acteur n'a joué avec
plus de noblesse le _Magnifique et l'Amant jaloux_. Il était très bel
homme; ses manières étaient séduisantes; il n'en fallait pas davantage
pour qu'il devînt la coqueluche de toutes les femmes. Sa passion pour le
jeu lui fit perdre 30,000 l. au jeu de la Belle. Sophie dit en apprenant
cette mésaventure: «_Il n'y a pas de mal qu'une BELLE lui soit
cruelle._»
* * * * *
Deux jeunes danseurs s'amusaient à lutter en attendant une répétition.
Une figurante, qui prenait intérêt à ces athlètes, s'approcha d'eux pour
mieux juger de leur adresse; lorsqu'elle revint à sa place Sophie lui
dit en riant: «_Hé bien, ma chère, tu connais maintenant le fort et le
faible de cette affaire-là?_»
M. Bertin avait fait une telle dépense pour Mlle Hus, que le mobilier
de cette actrice était estimé plus de 500,000 liv. Tant de bienfaits ne
purent fixer le coeur de cette volage, et M. Bertin la trouva, un beau
matin, couchée dans sa maison de campagne avec le fils de l'entrepreneur
des eaux de Passy. Quelques jours après Sophie dit à M. Bertin: «_J'ai
des obstructions; dites-moi donc comment Mlle Hus se trouve des eaux
de Passy?_»
* * * * *
Le 6 avril 1763, entre onze heures et midi, le feu se déclara, on ne
sait comment, dans la salle de l'Opéra: en peu de temps l'incendie
dévora tout. Quelques heures après ce funeste événement, une grande dame
rencontra Sophie, et lui dit d'un air effrayé:--Mademoiselle,
racontez-moi ce qui s'est passé à cette terrible incendie? «_Madame_,
répondit-elle, _tout ce que je puis vous dire c'est qu'incendie est du
masculin_.»
* * * * *
Mlle Miré[13], plus célèbre courtisane que bonne danseuse, était fort
exigeante en amour; il lui fallait preuve sur preuve, et plus d'un brave
y succomba. L'un d'eux étant mort au champ d'honneur, Sophie dit à ce
sujet: «_Ordinairement la lame use le fourreau; mais ici c'est le
fourreau qui a usé la lame._»
[13] Dauberval, devenu l'amant de cette nymphe, fit faire un cachet sur
lequel il était représenté en chasseur, avec ces mots pour légende:
Quand je n'ai pas MIRÉ je manque mon coup.
* * * * *
Le pauvre défunt avait été musicien. Un de ses camarades voulant lui
faire une épitaphe, Sophie proposa le rébus suivant:
_La mi ré la mi la._
La Miré l'a mis là.
* * * * *
Un cri général s'éleva contre la nouvelle édition des OEuvres de
Corneille publiée par Voltaire; on fut indigné non seulement de la
critique amère et dure que le commentateur faisait de Pierre Corneille,
mais de ce qu'il y enveloppait les deux pièces de Thomas restées au
théâtre. Sophie, entendant analiser cette espèce de satire, se mit à
dire: «_Voltaire eût mieux fait de bâiller (BAYER) aux corneilles que de
songer à leur couper les ailes._»
* * * * *
Mlle Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de Mlle
Gaussin, débuta en 1763: elle jouait dans _la Gouvernante_; et comme
elle était en tête à tête avec son amant on vint l'avertir de se
retirer. En fuyant elle tomba dans la coulisse et laissa voir son
derrière. Le public fêta beaucoup ce nouveau visage, et Sophie s'écria:
«_Quel heureux début! jamais actrice ne mérita mieux d'être claquée._»
* * * * *
Un danseur, rentrant tout essoufflé dans la coulisse, dit en se jetant
sur un siége:--Je n'en puis plus! N'est-il pas un autre emploi qui
m'enrichisse sans tant me fatiguer? «_Hé bien!_ répondit Sophie, _il
faut prendre l'emploi de cocu; c'est la femme qui en fait tout
l'exercice_.»
* * * * *
Mlle Dumesnil, actrice de la Comédie française, buvait comme une
éponge [14]. Son laquais, lorsqu'elle jouait, était toujours dans la
coulisse pour l'abreuver, et ce vice la mettait souvent dans le cas de
substituer sur la scène les écarts de sa raison aux désordres des
grandes passions qu'elle devait peindre. Un jour qu'elle remplissait le
rôle de Médée quelqu'un dit en l'applaudissant:--Ne semble-t-il pas que
ses yeux distillent le poison? «_Dites plutôt_, reprit Sophie, _que le
vin lui sort par les yeux_.»
[14] Malgré ce défaut cette actrice fit l'ornement du théâtre Français
dans les rôles de fureur, de reine et de mère.
Quand Dumesnil vient sur la scène
Au gré des connaisseurs parfaits,
On croit entendre Melpomène
Réciter les vers qu'elle a faits.