Sophie Arnould avait dix-huit ans moins deux mois lorsqu'elle parut pour
la première fois à l'Académie royale de Musique; elle débuta dans le
divertissement du ballet des _Amours des Dieux_, par un air détaché qui
commence ainsi: _Charmant Amour_[6]. On lui a souvent entendu dire que
_cette invocation lui avait porté bonheur_.
[6] Un amateur, ravi de ses accens mélodieux, lui adressa cet impromptu:
Que ta voix divine me touche!
Et que je serais fortuné
Si je pouvais rendre à ta bouche
Le plaisir qu'elle m'a donné!
Dorat entra dans les mousquetaires à l'époque où Sophie Arnould fut
reçue à l'Opéra; mais il quitta bientôt l'état militaire pour se livrer
entièrement à la littérature. Ce poëte avait la prétention de passer
pour homme à bonnes fortunes; Sophie, qui connaissait la faiblesse de
ses moyens, lui dit un jour: «_Mon cher Dorat, vous voulez jouer le
berger TIRCIS; mais vous n'êtes pas fait pour ce rôle-là._»
* * * * *
Dans une promenade au bois de Romainville elle rencontra Gentil-Bernard,
qui, rêvant à _l'Art d'Aimer_, était assis comme Tityre à l'ombre d'un
hêtre:--Que faites-vous donc dans cette solitude? lui demanda
Sophie.--Je m'entretiens avec moi-même, répondit le poëte: «_Prenez-y
garde_, reprit-elle; _vous causez avec un flatteur_.»
On a vu rarement le double talent de la déclamation et du chant réunis
dans le même sujet: Chassé posséda ce rare mérite; sa voix et son jeu
l'élevèrent au rang des plus grands acteurs lyriques. Cet artiste se
retira en 1757. Un musicien s'étant présenté pour lui succéder, Sophie
lui dit: «_Monsieur, si vous voulez être des nôtres, tâchez de vous
faire CHASSÉ._»
* * * * *
Mlle Clairon[7] naquit en 1723 à Condé, petite ville du département
du Nord, pendant le carnaval. Là tout le monde aimait le plaisir: le
curé et son vicaire étaient masqués, l'un en Arlequin et l'autre en
Gilles. On apporta l'enfant, qui avait l'air mourant, et le curé
l'ondoya sans changer d'habit. Cette célèbre actrice qui occupa la scène
avec tant d'éclat, débuta à l'Opéra-Comique à peine âgée de douze ans;
elle passa de là aux Italiens, au grand Opéra, enfin aux Français, où la
gloire l'attendait. Elle était galante, voluptueuse et peu intéressée.
Quelque temps avant sa retraite, qui eut lieu en 1766, on parlait
sourdement de son mariage avec M. de Valbelle, son amant intime, et en
attendant elle vivait avec un Russe d'une réputation singulière. On
disait à Mlle Arnould que ce sigisbée se contentait de lui baiser la
main: «_C'est tout ce qu'il peut faire de mieux_,» répondit-elle.
[7] Garrick, célèbre acteur anglais, se trouvant à Paris en 1763, mit ce
quatrain au bas d'un tableau qui représentait Mlle Clairon couronnée
par Melpomène:
J'ai prédit que Clairon illustrerait la scène,
Et mon espoir n'a point été déçu:
Elle a couronné Melpomène;
Melpomène lui rend ce qu'elle en a reçu.
Albaneze, sopraniste du Conservatoire de Naples, et l'un des plus fameux
castrats[8] que nous ayons eus, vint à Paris à l'âge de dix-huit ans.
Une dame, l'ayant entendu chanter, en devint amoureuse, et parlait avec
enthousiasme du charme de sa voix: «_Il est vrai_, dit Sophie, _que son
organe est ravissant; mais ne sentez-vous pas qu'il y manque quelque
chose?_»
[8] Barthe composa en 1767 une pièce de vers intitulée: _Statuts pour
l'Académie royale de Musique_. Voici l'un des vingt-deux articles qui
les composent:
Tous remplis du vaste dessein
De perfectionner en France l'harmonie,
Voulions au pontife romain
Demander une colonie
De ces chantres flûtés qu'admire l'Ausonie;
Mais tout notre conseil a jugé qu'un castra,
Car c'est ainsi qu'on les appelle,
Etait honnête à la chapelle,
Mais indécent à l'Opéra.
Mlle Beaumenard, actrice de la Comédie française, avait joué en 1743
à l'Opéra-Comique, où elle était connue sous le nom de _Gogo_. Aucune
actrice n'a demeuré si longtemps au théâtre. Le fermier général d'Ogny
lui ayant donné une superbe rivière de diamans, une de ses camarades en
admirait l'éclat, mais trouvait que cette rivière descendait bien bas:
«_C'est qu'elle retourne vers sa source_, observa Sophie.»
* * * * *
Chévrier a présenté dans son Colporteur une satire affreuse des moeurs
du siècle; les principales actrices de Paris y sont passées en revue, et
chacune a son paquet. Cet écrivain virulent, poursuivi par la police,
alla mourir en Hollande en 1762. Le bruit ayant couru qu'il s'était
empoisonné: «_Juste ciel!_ dit Mlle Arnould, _il aura sucé sa
plume_.»
Poinsinet a fait imaginer le mot _mystification_ pour exprimer l'art de
tirer parti d'un homme simple en s'amusant de sa crédulité. Cet être
singulier ne manquait pas de cette vivacité d'esprit naturel qui
s'exhale quelquefois en saillies piquantes; mais il était absolument
dénué de jugement. Un de ses prôneurs vantait un jour les nombreux
ouvrages de Poinsinet en disant que peu d'auteurs avaient son esprit:
«_Je pense comme vous_, reprit Mlle Arnould; _Poinsinet a tant
d'esprit dans sa tête que le bon sens n'a jamais pu s'y loger_.»
* * * * *
Le lord Craffort, grand adorateur des vierges de l'Opéra, faisait le
dévot et se ruinait au jeu. Sophie lui dit un jour: «_Milord, vous
ressemblez aux BONS CHRÉTIENS d'hiver; vous mûrirez sur la paille._»
* * * * *
J.-P.-N. Ducommun est auteur de l'Eloge du sein des Femmes. Un amateur,
citant cet ouvrage à Sophie, disait qu'une belle gorge était ce qu'il
prisait davantage chez les dames, mais que depuis longtemps il n'en
trouvait pas: «_Vraiment!_ répondit-elle; _vous ne savez donc plus à
quel SEIN vous vouer?_»
* * * * *
Ce fut au danseur Léger que Mlle G. dut son premier pas et un enfant,
dont elle accoucha dans un grenier[9], au milieu de l'hiver, sans feu
et sans linge. Depuis cette époque elle gagna un hôtel, un suisse, six
chevaux, autant de domestiques, et une fois autant d'amans. On assure
qu'elle a dû ses vertus et son humanité à l'état de dénuement où elle se
trouva au commencement de sa carrière. Cette danseuse était fort maigre,
et quoique sa danse fût maniérée et pleine d'afféteries, on l'avait
surnommée le _squelette des grâces_. Un jour qu'elle dansait avec
Gardel, son soupirant, et Dauberval, son favori, Sophie dit: «_Je crois
voir deux chiens qui se disputent un os._»
[9] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opéra, dit à ce sujet:
Que celles qui, pour prix de leurs heureux travaux,
Jouissent à vingt ans d'une honnête opulence,
Ont un hôtel et des chevaux,
Se rappellent parfois leur première indigence,
Et leur petit grenier et leur lit sans rideaux.
Leur défendons en conséquence
De regarder avec pitié
Celle qui s'en retourne à pié;
Pauvre enfant dont l'innocence
N'a pas encore réussi,
Mais qui, grâces à la danse,
Fera son chemin aussi.
Un petit-maître, beau comme Adonis et pauvre comme Job, épousa la veuve
d'un riche marchand de bois qui fournissait l'Opéra; un ami de la dame
s'étonnait qu'à son âge elle eût fait choix d'un tel étourdi: «_Mais
cette femme entend très-bien le ménage_, dit Mlle Arnould; _pour que
le feu s'éprenne ne faut-il pas que le bois sec soit sous le bois
vert_.»
* * * * *
Mlle Defresne, fille d'une blanchisseuse de Paris, était citée en
1735 comme une des plus jolies personnes qu'on pût voir; sa beauté fit
sa fortune, et après avoir longtemps circulé dans le monde elle épousa
le marquis de Fleury, qui lui vendit son nom et ses titres moyennant une
pension viagère. Depuis cette mutation Mme la marquise de Fleury eut
des armoiries, des gens qui portaient la queue de sa robe, et un
carreau à l'église. Un jour qu'elle étalait à Saint-Roch son faste et
son hypocrisie, Sophie dit à quelqu'un: «_Examinez donc cette nouvelle
marquise; elle devient dévote à vue d'oeil; elle prie Dieu quand on la
regarde._»
* * * * *
Une actrice de l'Opéra vivait avec un joueur qui lui mangeait tout ce
qu'elle gagnait. Sophie, la voyant recourir souvent aux emprunts, lui
dit:--Ton amant te ruine; comment peux-tu rester avec lui?--Cela est
vrai; mais c'est un si bon diable! «_Je ne m'étonne plus_, reprit sa
camarade, _si tu t'amuses à tirer le diable par la queue_.»
* * * * *
M. de Sennecterre, devenu aveugle, donna en 1762 une pastorale
intitulée _Hylas et Zélie_; les paroles en sont plates, la musique
pauvre, et les ballets insignifians. Mlle Arnould dit _que ce
spectacle était un opéra d'aveugle fait pour être entendu par des
sourds_.
* * * * *
Il est des femmes chez lesquelles règne une bonté d'âme incompatible
avec des rigueurs constantes; elles n'ont pas la force de résister ni le
courage de refuser. La tendre Gaussin[10] était de ce caractère; jamais
un refus n'est sorti de sa bouche. On disait que Chévrier avait
recueilli les noms de mille trois cent soixante-douze soupirans auxquels
cette actrice généreuse avait rendu service: «_Cela prouve un grand
coeur_, observa Sophie; _mais qui sert tout le monde n'oblige
personne_.»
[10] Gaussin en recevant le jour
Offrit l'art d'aimer et de plaire,
Et jamais enfant de l'amour
Ne ressembla mieux à son père.