«J'avais toujours ouï dire que vous faisiez peu de cas des arts et des
talens agréables; on attribuait cette indifférence à la dureté de
votre caractère. Je vous ai souvent défendu du premier reproche; quant
au second, il m'eût été difficile de m'élever contre le cri général de
la France entière; cependant je ne pouvais me persuader qu'un homme
aussi sensible aux charmes de notre sexe pût avoir un coeur de
bronze. Vous venez bien de prouver le contraire; vous vous êtes occupé
de nous au milieu des fonctions les plus importantes de votre
ministère. Forcé de grever la nation d'un impôt de 162 millions, vous
avez cru devoir en réserver une partie pour le théâtre lyrique et les
autres spectacles; vous savez qu'une dose d'Allard, de Caillaud, de
Raucourt est un narcotique sûr pour calmer les opérations que vous lui
faites à regret. Véritable homme d'état, vous en prisez les membres
suivant l'utilité dont ils sont avec vous. Le gouvernement fait sans
doute en temps de guerre grand cas d'un guerrier qui verse son sang
pour la patrie; mais en temps de paix le coup d'oeil d'un militaire
mutilé ne sert qu'à affliger; il faut au contraire des gens qui
amusent; un danseur, une chanteuse sont alors des personnages
essentiels, et la distinction qu'on établit dans les récompenses des
deux espèces de citoyens est proportionnée à l'idée qu'on en a.
L'officier estropié arrache avec peine et après beaucoup de
sollicitations et de courbettes une pension modique; elle est assignée
sur le trésor royal, espèce de crible sous lequel il faut tendre la
main avant de recueillir quelques gouttes d'eau. L'acteur est traité
plus magnifiquement; il est accolé à une sangsue publique, animal
nécessaire qu'on fait ainsi dégorger en notre faveur de la substance
la plus pure dont il se repaît. C'est à pareil titre sans doute,
monseigneur, c'est à la profondeur de votre politique que je dois
attribuer le prix flatteur dont vous honorez mon faible talent. Vous
m'accordez, dit-on, une croupe; mais c'est une croupe d'or; vous me
faites chevaucher derrière Plutus. Je ne doute pas que, dressé par
vous, il n'ait les allures douces et engageantes; je m'y commets sous
vos auspices, et cours avec lui les grandes aventures.
«Je suis avec un profond respect,
«MONSEIGNEUR,
«Votre, etc.»
Paris, 4 janvier 1774.
Quelle que soit l'authenticité de cette pièce, il est certain que Sophie
obtint du contrôleur général, peu de jours avant la mort de Louis XV, un
intérêt sur les fermes valant sept mille livres de rente.
Se trouvant à la vente de M. Randon de Boisset, elle porta au double
pour première enchère le prix mis par le crieur au buste de Mlle
Clairon. L'admiration ferma la bouche à tous les amateurs; on eût rougi
de disputer à Mlle Arnould le prix du sentiment; le buste lui resta.
Ce fut une espèce de couronne qui lui fut décernée au milieu des
applaudissemens de toute l'assemblée, et ce moment a été consacré par le
quatrain suivant, qu'un anonime lui envoya sur-le-champ:
Lorsqu'en t'applaudissant, déesse de la scène,
Tout Paris t'a cédé le buste de Clairon,
Il a connu les droits d'une soeur d'Apollon
Sur un portrait de Melpomène.
Sophie Arnould, malgré ses talens, étant devenue en 1776 presque inutile
aux directeurs de l'Opéra, ces messieurs, pour exciter son zèle, lui
proposèrent de ne plus l'appointer et de lui payer une somme convenue
chaque jour qu'elle paraîtrait; elle se fâcha, et menaça de donner sa
_démission_: ce terme était alors devenu à la mode parmi les grands
personnages de théâtre.
On donnait un soir un concert dans un appartement du Palais-Royal ayant
vue sur le jardin; beaucoup de promeneurs écoutaient: Sophie, malgré
son timbre affaibli, s'avisa de chanter un air d'Iphigénie; tout à coup
une voix s'élève, interrompt ses chants par des sons lugubres, et fait
entendre ces paroles, qu'une divinité infernale adresse à Alceste dans
le dernier acte de cet opéra:
Caron t'appelle; entends sa voix.
La cantatrice fut abasourdie, et depuis ce moment, dès qu'elle
paraissait en public, des gens charitables ne manquaient pas de
fredonner l'air d'Alceste.
Quelque temps après elle reçut une leçon aussi forte et plus désagréable
encore; jouant _Iphigénie_, elle disait à Achilles:
Vous brûlez que je sois partie.
Le parterre lui appliqua ce vers, et se mit à battre des mains. Elle fut
d'ailleurs souvent maltraitée dans ce rôle, malgré la présence de la
reine, qui la protégeait et qui l'applaudissait.
Sophie Arnould ayant perdu sa belle voix, son grasseyement, autrefois
l'un des charmes de sa jeunesse, devint si désagréable qu'elle cessa
tout à fait de plaire au public. L'abbé Galiani se trouvant au spectacle
de la cour, on lui demanda son avis sur la voix de Mlle
Arnould:--C'est, dit-il, le plus bel asthme que j'aie entendu.--Enfin
Sophie céda aux sages conseils de ses amis, et elle se retira en 1778
avec une pension de 2,000 liv.
Cette actrice a obtenu autant de succès que de gloire, parce qu'elle
unissait le sentiment à la perfection; mais ce qu'on aura de la peine à
croire c'est que cette Sophie, si touchante au théâtre, si folle à
souper, si redoutable dans les coulisses par ses épigrammes, employait
ordinairement les momens les plus pathétiques, les momens où elle
faisait pleurer ou frémir toute la salle, à dire tout bas des
bouffonneries aux acteurs qui se trouvaient en scène avec elle, et
lorsqu'il lui arrivait de tomber gémissante, évanouie entre les bras
d'un amant au désespoir, tandis que le parterre criait et s'extasiait,
elle ne manquait pas de dire au héros éperdu qui la soutenait:--Ah, mon
cher Pillot, que tu es laid!--On peut remarquer que tous les acteurs ont
l'habitude de se dire de pareilles folies pendant leur jeu muet; mais ce
qui surprendra c'est que celui de cette actrice n'en souffrait point, et
il était impossible que le spectateur qui la voyait dans ces momens
décisifs supposât qu'elle fût assez peu affectée pour dire des
billevesées.
Sophie Arnould a eu de M. le comte de L. trois garçons et une fille;
l'aîné s'appelait Louis Dorval, le second Camille Benerville, et le
troisième Constant Dioville; Alexandrine était le nom de leur soeur.
L'aîné mourut à l'âge de quatre ans, et le troisième, devenu colonel de
cuirassiers, fut tué à la bataille de Wagram; Camille est existant, et
porte l'un des noms de famille de son père, ayant été légitimé avec son
frère Constant.
Alexandrine Arnould, née en 1767, épousa en 1780 A. M.; c'était un jeune
littérateur dont on a ébauché le portrait dans les couplets suivans[5]:
[5] Ces vers ont été faits il y a longtemps par un des amis d'A. M.;
mais cette plaisanterie et beaucoup d'autres n'ôtent rien à son mérite
littéraire. Quel est l'homme de lettres à l'abri des épigrammes? Publier
un ouvrage marquant, disait Diderot, c'est mettre la tête dans un
guêpier.
AIR: Vive Henri quatre.
Hormis à table,
Il est toujours au lit;
Qu'il est aimable
Quand il sait ce qu'il dit!
Mais c'est pis qu'un diable
Pour cacher son esprit.
A l'art de plaire,
Qu'il esquive souvent,
Par caractère
Il joint heureusement
L'esprit de se taire,
Et chacun est content.
A. M., tout en parcourant la lice académique, ne cessait d'enfanter des
madrigaux en l'honneur de mesdemoiselles Arnould, mère et fille; voici
des vers qu'il destinait à être mis au bas du buste de Sophie:
Ce buste nous enchante; ah, fuyez, mes amis,
Fuyez! Que de périls on court près du modèle!
Je n'ai jamais vu d'homme en sa présence admis
Qui n'entrât inconstant et ne sortit fidèle.
Ce poëte était si épris de sa future, d'une figure commune et
passablement laide, qu'il la considérait comme une Vénus; il lui adressa
le quatrain suivant, qui dans le temps parut d'un ridicule rare aux yeux
de ceux qui connaissaient l'héroïne:
Celle dont le portrait ici n'est point flatté,
Digne des chants d'Ovide et du pinceau d'Apelle,
N'a rien vu sous les cieux d'égal à sa beauté,
Rien, si ce n'est l'amour que je ressens pour elle.
L'esprit de Mme M. tenait beaucoup de celui de sa mère; ces deux
personnes se faisaient parfois des niches assez gaies. Sophie avait aimé
le comédien F., et après quelques mois l'avait congédié avec éclat:
Mme M. fut enchantée de cette rupture, qu'elle croyait sincère. Un
matin elle alla voir sa mère, et la trouva tête à tête avec F.; quand
celui-ci se fut retiré elle témoigna son étonnement à Sophie: «C'est
pour affaire que cet homme est venu ici, dit-elle, car je ne l'aime
plus.--Ah! j'entends, répliqua Mme M.; vous l'_estimez_ à présent;»
allusion au conte qui finit par ce vers:
Combien de fois vous a-t-il estimé?
On demandait à cette dame quel âge avait sa mère:--Je n'en sais plus
rien, répondit-elle; chaque année ma mère se croit rajeunie d'un an; si
cela continue je serai bientôt son aînée.--
L'épigramme, comme on voit, était héréditaire dans cette famille; mais
le coeur d'Alexandrine ne ressemblait pas à celui de Sophie.
Quoiqu'elle eût deux enfans d'A. M., elle divorça pour épouser un
habitant de Luzarches, qu'elle a rendu veuf peu de temps après, en lui
laissant aussi deux enfans.
Quelques années avant la révolution Sophie Arnould habitait à
Clichy-la-Garenne une maison de campagne où, partagée entre les
souvenirs et les jouissances que lui assurait son amour pour les arts,
elle se livrait presque entièrement à l'agriculture et aux douceurs
d'une vie paisible et retirée.
Elle vendit cette propriété, et acheta à Luzarches, en 1790, la maison
des pénitens du tiers-ordre de Saint-François, et sur la porte elle fit
graver cette inscription:
ITE MISSA EST.
(Allez vous-en; la messe est dite.)
Elle avait choisi au fond du cloître un endroit qu'elle destinait pour
son tombeau, et elle y fit inscrire ce verset de l'Ecriture:
Multa remittuntur ei peccata quia dilexit multum.
Beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé.
Des agens du comité révolutionnaire de Luzarches vinrent un jour chez
elle faire une visite domicilière; quelques _frères_ la traitant de
suspecte: «Mes amis, leur dit-elle, j'ai toujours été une citoyenne
très-active, et je connais par coeur les droits de l'homme.» Un des
membres aperçut alors sur une console un buste de marbre qui la
représentait dans le rôle d'Iphigénie; il crut que c'était le buste de
Marat, et, prenant l'écharpe de la prêtresse pour celle de leur patron,
ils se retirèrent très édifiés du patriotisme de l'actrice.
La révolution, qui a rompu tant de liens, dispersa tous les amis de
Sophie; elle perdit alors une grande partie de sa fortune, qui se
montait à près de trente mille livres de rente, tant en pensions qu'en
contrats; néanmoins elle eût pu s'assurer un sort indépendant si elle
n'eût pas mis toute sa confiance dans un homme d'affaires dont les
malversations achevèrent de la ruiner.
On a vu dans ces temps de confusion cette femme, célèbre par son esprit
et par ses conquêtes, cette femme, qui pouvait le mieux rappeler l'image
d'une courtisane grecque, implorer vainement des secours auprès du
Gouvernement; on a entendu mêler aux concerts mystiques des obscurs
théophilantropes cette voix qui tonnait dans Armide, qui soupirait dans
Psyché, et on a gémi en pensant à l'incertitude des événemens et aux
mystères de la fatalité.
Sophie végétait dans un dénuement presque absolu lorsqu'elle apprit, en
1797, que M. F. venait d'être nommé l'un des premiers magistrats de
l'état; son coeur tressaillit et s'abandonna facilement à la douce
espérance que son ancien ami, élevé au faîte des grandeurs, viendrait
bientôt à son secours; elle lui fit part de sa position pénible, et il
l'invita à dîner pour le lendemain.
Mme D., présente à cette réunion, fut enchantée de rencontrer Sophie
Arnould, qu'elle ne connaissait que de réputation; elle alla lui faire
une visite, et, la voyant misérablement logée chez un perruquier de la
rue du Petit-Lion, elle lui proposa un appartement dans sa maison.
Sophie accepta avec la plus vive reconnaissance une offre aussi
généreuse, et trouva bientôt près de sa nouvelle amie tous les charmes
que les bons coeurs répandent autour d'eux.
M. F., redevenu ministre en 1798, fit obtenir à Sophie une pension de
2,400 fr. et un logement à l'hôtel d'Angivilliers, près le Louvre. Alors
quelques amis se rapprochèrent d'elle; des gens de lettres et des
artistes lui formèrent encore une société agréable.
Sophie Arnould conserva jusqu'au dernier instant tout l'enjouement de
son esprit; les grâces semblaient avoir effacé la date de son âge, et la
vivacité de ses saillies faisait oublier les ravages que le temps avait
fait à ses charmes. Elle était attaquée d'un squirrhe au rectum, qui lui
était survenu à la suite d'une chute: un jour, qu'elle avait rassemblé
plusieurs docteurs pour examiner le siége secret de ce mal douloureux,
elle dit: «Faut-il que je paie maintenant pour faire voir cette
chose-là, tandis qu'autrefois...»
Elle mourut à l'hôtel d'Angivilliers sur la fin de 1802; sa dépouille
mortelle fut portée dans le champ du repos de Montmartre; aucune pompe
funèbre ne l'accompagna, aucun marbre ne lui servit de tombe: un de ses
amis, témoin de cette modeste sépulture, s'écria douloureusement:
Ainsi tout passe sur la terre,
Esprit, beauté, grâces, talens,
Et, comme une fleur éphémère,
Tout ne brille que peu d'instans!