Sophie Arnould naquit à Paris le 14 février 1740. Son père tenait rue
des Fossés-S.-Germ.-l'Auxerrois une vaste hôtellerie, connue sous le nom
d'_hôtel de Lisieux_[1]. Il avait cinq enfans, deux garçons et trois
filles; Sophie était l'aînée de celles-ci. L'aisance dont jouissait M.
Arnould lui permit de donner à sa famille une éducation soignée; ses
demoiselles eurent différens maîtres, notamment de musique et de chant,
ce qui décida la vocation de deux d'entr'elles[2].
[1] C'est dans cette maison que périt l'amiral de Coligny pendant le
massacre de la Saint-Barthélemi, et non dans l'hôtel Montbazon, rue
Bétizi, comme le racontent plusieurs annalistes. L'hôtel de Lisieux
présente encore dans ses distributions tout ce qui convenait alors à
l'habitation d'un grand officier de la couronne; mais si l'hôtel
Montbazon n'a pas la gloire d'avoir appartenu à l'amiral de Coligny, il
a, dit-on, celle d'avoir servi de logement à la belle duchesse de
Montbazon, si tendrement aimée du célèbre abbé de Rancé. On prétend
qu'au retour d'un voyage cet abbé, alors très-mondain, allant voir sa
maîtresse, dont il ignorait la mort, monta par un escalier dérobé, et
qu'étant entré dans l'appartement il trouva sa tête dans un plat: on
l'avait séparée du corps parce que le cercueil de plomb était trop
petit. Cet affreux spectacle opéra subitement sa conversion, et l'abbé
de Rancé, dégoûté du néant des choses terrestres, alla s'enfermer dans
son abbaye de la Trappe, dont il devint le réformateur avec une
austérité sans exemple.
[2] La cadette, nommée Rosalie, entra dans la musique de la chambre du
roi en 1770, et elle y est restée jusqu'en 1792.
Sophie Arnould annonça de bonne heure les plus heureuses dispositions.
La beauté de sa voix engagea sa mère à la conduire dans quelques
communautés, où elle chantait les leçons de ténèbres. Un jour qu'elle
était allée au Val-de-Grâce la princesse de Modène, qui y faisait sa
retraite, entendit les accens mélodieux de la jeune cantatrice; elle
voulut la connaître, et, enchantée de ses grâces et de son amabilité,
elle l'honora bientôt de sa protection.
Sophie Arnould joignait à une figure gracieuse un son de voix qui
ravissait et une sensibilité qu'elle savait communiquer à tous ceux qui
l'écoutaient; sa taille était moyenne et bien prise; elle avait surtout
des yeux superbes, et l'ensemble de ses traits lui donnait une de ces
physionomies heureuses qui flattent et plaisent au premier aspect.
M. de Fondpertuis, intendant des menus, l'ayant entendue chanter, eut le
désir de la faire entrer dans la musique de la reine. Il en parla à
Mme de Pompadour, qui la fit demander. Sophie alla chez la favorite
avec sa mère, et ne démentit point dans cette épreuve la réputation
brillante qu'elle s'était acquise. Mme de Pompadour la combla
d'éloges et dit à ceux qui l'entouraient: «Cette jeune personne fera
quelque jour une charmante princesse.» Mme Arnould, qui craignait que
les talens de sa fille ne lui fissent jouer un trop grand rôle, répondit
à la marquise: «Je ne sais, madame, comment vous l'entendez; ma fille
n'a point assez de fortune pour épouser un prince, et elle est trop bien
élevée pour devenir princesse de théâtre.» Cependant cette bonne mère
céda aux insinuations de quelques amis, et consentit à ce que Sophie fût
mise sur l'état de la musique du roi. Cet engagement n'était qu'un
prétexte pour attirer Sophie sur un plus grand théâtre, et lui faire
parcourir une carrière digne de ses rares talens. MM. Rebel et
Francoeur, surintendans de la musique du roi, la sollicitèrent
secrètement d'entrer à l'Opéra. Cette jeune virtuose, subjuguée par tous
les prestiges qui l'environnaient, consentit facilement à cette
proposition, et bientôt après on lui envoya un ordre de début pour
l'Académie royale de Musique. Cet événement imprévu affligea vivement
Mme Arnould; elle gémit sur la destinée de sa fille, et, plus jalouse
de son bonheur que de sa gloire, elle eût préféré la voir couler des
jours purs et tranquilles au sein d'une heureuse obscurité. Elle voulut
alors mettre Sophie au couvent; mais une autorité supérieure la força
d'obéir. Tout ce qu'elle put faire pour préserver sa chère Sophie des
dangers auxquels l'exposaient sa jeunesse et ses charmes, fut de la
surveiller sans cesse; elle la conduisait elle-même à l'Opéra,
l'attendait dans une loge et la ramenait chez elle quand son rôle était
fini.
Sophie Arnould débuta à l'Académie royale de Musique le 15 décembre
1757, et fut reçue l'année suivante. Elle parut aux yeux des
connaisseurs l'actrice la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus
tendre qu'on eût encore vue. Elle est sortie telle des mains de la
nature, et son début a été un triomphe[3].
[3] Mlle Fel lui avait enseigné l'art du chant, et Mlle Clairon
avait formé son jeu.
A cette époque un jeune seigneur, épris de belle passion pour Sophie,
forma le projet de la soustraire à la surveillance maternelle et de la
faire jouir de l'indépendance de toutes ses compagnes de l'Opéra. La
chose était difficile; mais l'amour est ingénieux; les obstacles
l'irritent, et tout finit par lui céder. Le comte de L. usa d'un
stratagême dramatique; il déguisa son rang et sa fortune, se fit passer
pour un poëte de province qui venait à Paris faire jouer une tragédie,
et, sous le nom de Dorval, prit un logement à l'hôtel de Lisieux. Son
esprit et sa courtoisie le firent bientôt remarquer; il enivra Mme
Arnould de complimens flatteurs, et séduisit Sophie par les plus
brillantes promesses; une ancienne gouvernante aida les deux amans à
briser leurs entraves, et un soir d'hiver, à la suite d'une lecture
larmoyante qui avait obscurci les yeux de toute la famille, Dorval et
Sophie disparurent.
Cet enlèvement fit beaucoup de bruit; Mme de L. était généralement
estimée, et l'on blâmait hautement l'infidélité de son mari. Il
cherchait à se justifier auprès de l'abbé Arnauld en lui faisant l'éloge
de sa maîtresse:--Avez-vous tout dit? répondit l'abbé. Mettez le mépris
public dans l'autre côté de la balance.--Le comte lui sauta au cou:--Mon
cher abbé, s'écria-t-il, je suis le plus heureux des hommes; j'ai tout à
la fois une femme vertueuse, une maîtresse charmante et un ami
sincère.--
Sophie Arnould se distingua bientôt par de grands talens, et l'on fut
étonné de voir sur la scène de l'Opéra, où jusqu'alors on n'avait
presque aperçu que des mannequins plus ou moins bien exercés, une
actrice remplie de grâces et de sensibilité, qui offrait la réunion
touchante et nouvelle d'une voix charmante au mérite rare d'un jeu vrai
et puisé dans la nature.
Cette femme célèbre a excité l'enthousiasme des amis de la musique et de
l'art dramatique pendant tout le temps qu'elle est restée au théâtre.
Dorat, dans son poëme de la Déclamation, a célébré cette voix
retentissante dans le fracas des airs, ces sons plaintifs et sourds, et
tout l'intérêt qu'inspirait cette grande actrice lorsqu'elle offrait
Psyché mourante aux spectateurs attendris. Mais c'est dans _Castor et
Pollux_ qu'elle déployait tout ce que l'âme la plus tendre peut produire
de sentiment: un jour qu'elle venait de remplir le rôle de Thélaïre elle
se donnait beaucoup de peine pour prouver à Bernard qu'il en était
l'auteur, car ce poëte sur la fin de sa vie avait perdu la mémoire et
presque la raison; enfin il dit, sortant comme d'un rêve: «Oui sans
doute, Castor est mon ouvrage, et THÉLAÏRE est ma gloire.»
Ce n'est pas seulement comme actrice que Sophie Arnould s'est fait
connaître; son nom est placé à côté de celui de Fontenelle et de Piron,
si connus par leurs saillies piquantes. Douée d'une imagination vive et
folâtre, elle brillait surtout dans les à-propos, et répandait avec
autant de facilité que de grâces les bons mots, les fines plaisanteries,
et malgré la causticité de quelques sarcasmes, elle sut se conserver de
nombreux amis.
On lui a reproché de faire de l'esprit en y mêlant celui des autres;
elle passait surtout pour médisante, et ses camarades mêmes éprouvèrent
plus d'une fois ses railleries; mais comme elle n'était ni tracassière,
ni haineuse, ni jalouse, ni intrigante, on s'amusait des jeux de son
esprit en louant les qualités de son coeur.
Quelquefois on lui rendait les traits piquans qu'elle lançait aux
autres: ses dents étaient vilaines, et les moins clairvoyans pouvaient
aisément s'en apercevoir; un jour elle disait, en parlant de sa
franchise, qu'elle avait le coeur sur les lèvres: «Je ne suis pas
surpris, lui répartit Champcenetz, que vous ayez l'haleine si perfide.»
En 1763, époque où la jeunesse, l'esprit et les grâces de Sophie
Arnould attachaient à son char l'élite de la cour et de la ville, Dorat
lui consacra une longue épître; Bernard, Laujeon, Marmontel, Rulhières
et autres poëtes l'ont également chantée. Favart, subjugué par sa voix
ravissante, a fait pour elle le madrigal suivant:
Pourquoi, divine enchanteresse,
Me troubles-tu par tes accens?
Tu me fais sentir une ivresse
Qui ne va pas jusqu'à tes sens.
Peut-être que dans ma jeunesse
Mon bonheur eût été le tien:
Je t'aime, et le temps ne me laisse
Que le désir... Désir n'est rien.
Ah! tais-toi; mais non, chante encore;
Qu'avec tes sons voluptueux
Mon reste d'âme s'évapore,
Et je me croirai trop heureux.
Garrick, célèbre acteur et directeur d'un des théâtres de Londres, fit
alors un voyage à Paris; il visita tous les spectacles, et lia
connaissance avec les principaux acteurs. Mlles Clairon et Arnould
furent, dit-on, les deux seules actrices dont il admira les talens.
Une philosophie naturelle, qu'elle dut à ses réflexions plus qu'à son
éducation, lui fit rechercher la société des hommes les plus célèbres,
dont elle vécut entourée. D'Alembert, Diderot, Duclos, Helvétius, Mably,
J.-J. Rousseau et beaucoup d'autres ont eu avec elle des rapports plus
ou moins intimes; c'est en vivant avec eux, c'est en lisant leurs
ouvrages qu'elle se préparait un automne heureux et tranquille.
Son printemps fut embelli de tous les charmes que la fortune et la
beauté peuvent procurer; émule de Ninon de Lenclos, elle vit sur ses pas
les hommes les plus aimables et les plus spirituels. Ses talens et son
esprit lui ont mérité le surnom d'Aspasie de son siècle, de même que son
modèle avait reçu celui de moderne Leontium.
Dans le cours de sa brillante carrière, à une époque où la galanterie
française était portée au plus haut degré, il eût été difficile à Sophie
Arnould de résister aux séductions qui l'entouraient; on lui a connu
plusieurs amans; mais elle a toujours conservé pour le comte de L., le
premier et le plus doux objet de son coeur, un attachement tendre et
soumis, que l'ascendant qu'il avait pris sur elle fortifiait sans cesse:
ils vivaient ensemble comme certains époux; les infidélités de l'un
motivaient celles de l'autre; mais Sophie y mettait plus de mystère, et
sauvait les apparences autant qu'elle le pouvait. Le comte de L. ne
pouvait faire un choix plus analogue à ses goûts, et ses amours, ses
bouderies, ses ruptures et ses raccommodemens forment un long épisode
dans la vie de cette actrice.
En 1761 M. de L. ayant fait un voyage à Genève pour consulter Voltaire
sur une tragédie d'Electre de sa façon, Sophie, excédée de la jalousie
de son amant, profita de son absence pour rompre avec lui. Elle avait
renvoyé à Mme de L. tous les bijoux dont lui avait fait présent son
mari, même le carrosse, et dedans deux enfans qu'elle avait eus de lui;
elle s'était tenue cachée pour se soustraire aux fureurs d'un amant
irrité; elle s'était même mise sous la protection du comte de
Saint-Florentin, dont elle avait imploré la bienveillance. On ne peut
peindre le désespoir où cette rupture avait jeté M. de L.; tout Paris
était inondé de ses élégies; enfin, à la fougue d'une passion effrénée
ayant succédé le calme de la raison, il s'était livré aux sentimens
généreux qui devaient nécessairement reprendre le dessus dans un coeur
comme le sien. Une entrevue avait eu lieu entre sa maîtresse et lui; il
avait poussé la grandeur d'âme au point de lui déclarer qu'en renonçant
à elle il n'oubliait pas ce qu'il se devait à lui-même, et lui envoyait
en conséquence un contrat de deux mille écus de rentes viagères. Sur le
refus de Sophie, Mme de L. était intervenue, et avait sollicité
l'actrice sublime de ne point refuser un bienfait auquel elle voulait
participer elle-même: elle lui avait déjà fait dire qu'elle prendrait
soin de ses enfans comme des siens propres.
Sophie, pour se distraire d'une passion qui faisait le tourment de sa
vie, avait passé dans les bras de M. Bertin, nouvelle victime de
l'infidélité de Mlle Hus, actrice du théâtre Français. Le trésorier
des parties casuelles crut trouver dans Sophie ce qu'il cherchait depuis
si longtemps; il n'épargna rien pour mériter la bienveillance de sa
nouvelle maîtresse; tout fut prodigué; mais l'excès de sa générosité ne
put triompher d'une passion mal éteinte: l'amant tyrannique régnait au
fond du coeur; ses écarts disparurent; on oublia ses torts, et l'amour
réunit deux amans qui, plus épris que jamais l'un de l'autre,
présentèrent un événement qui fit l'entretien de tout Paris. L'infortuné
Bertin, aussi honteux de sa tendresse que piqué du changement de sa
conquête, tomba dans le plus cruel désespoir.
Ce raccommodement fit moins d'honneur à la constance des deux
personnages que de tort à leur bonne foi. M. Bertin avait payé les
dettes de la belle fugitive, il avait marié sa soeur, et dépensé pour
elle plus de vingt mille écus: il eût fallu pour conserver l'héroïne que
l'amant en faveur eût remboursé à l'amant disgracié les frais
considérables que lui avaient occasionnés ses nouvelles amours; mais à
cette époque la générosité financière s'étendait si loin, on en cite des
traits de prodigalité si merveilleux, qu'il semble que le Pactole
coulait chez les traitans.
M. de L. lut en 1763, à l'assemblée de l'Académie des Sciences, dont il
était membre, un mémoire sur l'inoculation, dans lequel il improuvait
l'arrêt du Parlement sur cette matière. Ce seigneur fut en conséquence
arrêté par ordre du roi, et conduit à la citadelle de Metz.
Sophie, ennuyée de l'absence de son amant, saisit l'instant de la
sensation très vive qu'elle avait faite à la cour en jouant le rôle de
Céphise dans l'opéra de _Dardanus_; elle se jeta aux pieds du duc de
Choiseul, et demanda dans cette posture pathétique le rappel du
proscrit. Le coeur du ministre galant s'émut; il se prêta de la
meilleure grâce du monde à des instances si tendres. M. de L. rendit
hommage de sa liberté à son auteur; il lui consacra les premiers jours
de son retour, et pour ne point troubler ses plaisirs Mme de L. se
retira au couvent.
Mlle Heynel, célèbre danseuse de Stutgard, dont on a tant prôné le
succès prodigieux, produisit en 1768 une merveille plus grande encore.
Ses charmes subjuguèrent M. de L. au point de lui faire oublier ceux de
Sophie; il donna pour cadeau à l'allemande soixante mille livres, et
quinze mille à un frère qu'elle aimait beaucoup; il ajouta un
ameublement exquis, un équipage complet et un assortiment de bijoux. On
estime que la première avait coûté plus de cent mille livres à ce
magnifique seigneur: Mlle Heynel ne s'était jugée modestement qu'à
mille louis.
En 1769 Sophie, étant à Fontainebleau, manqua si essentiellement à
Mme Dubarry, qu'elle s'en était plainte au roi; Sa Majesté avait
ordonné que cette actrice fût mise pour six mois à l'hôpital; mais la
favorite, revenue bientôt à son caractère de douceur et de modération,
demanda elle-même la grâce de celle dont elle avait désiré le châtiment,
et sacrifia sa vengeance personnelle aux plaisirs du public, qui aimait
cette actrice. Le roi eut de la peine à se laisser fléchir; il fallut
toutes les grâces de sa maîtresse pour retenir sa sévérité. Les
camarades de Sophie, trop souvent en butte à ses sarcasmes, profitèrent
de l'occasion pour s'en venger, et répandirent avec une charité
merveilleuse son aventure de Fontainebleau; et lorsque cette actrice
paraissait parmi elles on lâchait toujours un petit mot d'_hôpital_, ce
qui humiliait beaucoup cette superbe reine d'opéra.
Sophie voulut se retirer cette année-là; mais on lui refusa la
gratification extraordinaire de mille livres, attendu la fréquence de
ses absences, ses incommodités et ses caprices continuels, qui
l'empêchaient de jouer les trois quarts de l'année. On lui démontra que
chacune de ses représentations coûtait plus de cent écus à
l'administration; elle se jugea au-dessus de tous les calculs, et parut
décidée à quitter le théâtre.
L'annonce de cette retraite mit l'Opéra dans une grande agitation. Des
personnes de la cour du plus haut parage se mêlèrent du raccommodement;
on engagea les directeurs à pardonner les écarts de cette aimable
actrice, et celle-ci à faire soumission aux premiers. Toute cette
intrigue demanda beaucoup de temps, de prudence et de soins; enfin on
vint à bout de réunir les personnages, et Sophie consentit à rester.
Le comte de L., dont le fond de gaieté inépuisable était
merveilleusement secondé par son imagination, fit quelques voyages en
Angleterre. Après avoir diverti Londres il voulut amuser Paris de ses
plaisanteries ingénieuses, et l'on en cite plusieurs qui furent
trouvées charmantes. A son retour dans la capitale il continua de voir
Sophie comme la plus tendre de ses amies. Au mois de février 1774 il
forma une assemblée de quatre docteurs de la Faculté de Médecine,
appelés en consultation. La question était de savoir si l'on pouvait
mourir d'ennui: ils furent tous pour l'affirmative, et après un long
préambule, où ils motivaient leur jugement, ils signèrent dans la
meilleure foi du monde. Croyant qu'il s'agissait de quelque parent du
consultant, ils décidèrent que le seul remède était de dissiper le
malade en lui ôtant de dessous les yeux l'objet de son état d'inertie et
de stagnation.
Muni de cette pièce en bonne forme, le facétieux seigneur courut la
déposer chez un commissaire, et y porta plainte en même temps contre le
prince d'Hénin, qui, par son obsession continuelle autour de Mlle
Arnould, ferait infailliblement périr cette actrice, sujet précieux au
public, et dont en son particulier il désirait la conservation. Il
requérait en conséquence qu'il fût enjoint audit prince de s'abstenir de
toutes visites chez elle jusqu'à ce qu'elle fût parfaitement rétablie de
la maladie d'ennui dont elle était atteinte, et qui la tuerait, suivant
la décision de la Faculté... Cette plaisanterie un peu forte brouilla
plus que jamais ces deux rivaux; ils se battirent, et le prince n'en
continua pas moins ses visites chez Sophie, qui, pour le dédommager,
finit par lui accorder ses bonnes grâces[4].
[4] Par reconnaissance le prince payait chaque année à sa maîtresse les
frais d'un équipage.
Dans ces temps de débordement les filles de spectacles se livraient aux
goûts les plus condamnables. Sophie, se trouvant compromise dans
quelques scènes scandaleuses qui entachaient sa réputation, voulut par
un piége adroit détromper le public; un émule de Vitruve la seconda, et
Paris fut bientôt instruit d'un prétendu mariage de l'architecte B. avec
Mlle Arnould; mais elle négligea de conserver la renommée de cet
hymen supposé, et répondit à ceux qui lui reprochaient de bonne foi de
s'en tenir à un simple architecte après avoir vécu avec les plus grands
seigneurs: «Je n'avais rien de mieux à faire pour employer les pierres
qu'on jette de tous côtés dans mon jardin.»
Sophie eut ensuite la fantaisie d'être dévote; sa mauvaise santé
affaiblissait sa philosophie, et l'avenir parfois l'effrayait. Deux
directeurs à rabat voulurent s'emparer de sa conscience: «O ciel!
s'écria-t-elle, c'est encore pis que des directeurs d'opéra.»
Il parut alors une caricature représentant Mlle Arnould aux pieds de
son confesseur, et derrière cet homme était Mlle R., qui se désolait;
au bas on lisait ces vers:
Ne pleurez point, jeune R***;
Arnould, courtisane prudente,
En quittant l'arène galante
Garde une réserve à l'amour.
La fortune, qui jusque-là avait souri à Mlle R., lui fit éprouver ses
disgrâces; l'essor brillant qu'elle avait pris, ses goûts et ses folies
occasionnèrent un déficit énorme dans ses finances, et cette actrice,
poursuivie par ses créanciers, fut obligée de s'expatrier; enfin
l'affaire s'arrangea, les dettes furent payées, et Fanny revint à Paris,
où ses talens lui valurent la réception la plus flatteuse.
Sophie, après avoir été quelque temps brouillée avec Mlle R., se
rapprocha d'elle, et le comédien F. entra pour beaucoup dans le
raccommodement. Cette société, tout en s'aimant beaucoup, ne renonçait
point aux gaietés piquantes et saugrenues qui se présentaient. Une
Dlle V., amie de Sophie, étant accouchée, fit prier cette dernière
d'être la marraine de son enfant, et la proposition fut acceptée: il
fallait un parrain; l'accouchée crut faire sa cour en proposant F.;
Sophie répondit qu'elle ne le connaissait pas le jour. En remplacement
on parla d'A. M., gendre de Sophie: «C'est, reprit-elle, un ennuyeux qui
ressemble à ces vieux laquais qu'on appelle la _Jeunesse_.» Cette
épigramme écarta encore le second parrain projeté. Enfin Sophie, après
avoir réfléchi, dit: «Nous allons chercher bien loin ce que nous avons
sous la main; le parrain sera Fanny;» mais comme un tel parrain ne
pouvait passer, elle employa à la cérémonie son fils Camille.
Mlle Arnould se nommait Madeleine; mais elle préférait celui de
Sophie, qu'elle avait choisi comme plus agréable et plus noble: c'est
sous ce nom que tous ses amis la fêtaient. Voici des couplets qui lui
furent adressés par A. M. avant qu'il n'entrât dans sa famille:
AIR: Qui par fortune trouvera Nymphe dans la prairie.
Amis, célébrons à l'envi
La fête de Sophie;
Que chacun de nous réuni
La chante comme amie.
Nous ne pouvons lui présenter
De fleur plus naturelle
Qu'en nous accordant pour chanter:
C'est toujours, toujours elle!
Si quelqu'un parle d'un bon coeur,
On cite alors Sophie;
Si l'on décerne un prix flatteur,
Elle est encore choisie;
Si quelqu'un trouve à l'Opéra
Grâce et voix naturelle,
Cet éloge désignera
C'est toujours, toujours elle.
En vain l'Envie aux triples dents
Voulut blesser Sophie;
Elle répand que ses talens
Semblent rose flétrie:
Mais elle parut dans Castor
Si touchante et si belle,
Que chacun s'écria d'accord:
C'est toujours, toujours elle!
Le Temps cruel, qui détruit tout,
Respectera Sophie;
Par son pouvoir le dieu du goût
Prolongera sa vie.
Le charme de ses doux accens
Nous la rendra nouvelle;
On répétera dans vingt ans:
C'est toujours, toujours elle.
On avait donné à l'abbé Terray le sobriquet de _grand Houssoir_, nom qui
convenait assez à sa figure et à sa besogne; il _houssa_ terriblement
les fermes au renouvellement du bail de 1774. Les nouvelles croupes et
les intérêts qui furent donnés à la famille Dubarry et aux créatures du
contrôleur général des finances firent beaucoup crier les traitans. On
dit à Sophie Arnould qu'elle avait une _croupe_ dans le nouveau bail des
fermiers généraux, et l'on fit circuler sous son nom la lettre suivante,
adressée à l'abbé Terray.