L'Opéra passe généralement pour le plus étonnant et le plus fastueux des
spectacles de l'Europe: c'est dans ce temple, théâtre des brillantes
illusions et des illustres galanteries, que le génie, les talens et les
grâces se réunissent pour produire le plus magnifique et le plus
enchanteur de tous les jeux publics: là de jeunes prêtresses sont
formées aux arts aimables qui peuvent émouvoir les sens et les séduire;
les unes charment l'oreille en célébrant les louanges des dieux et des
déesses; d'autres, par des danses passionnées, en caractérisent les
attitudes, en peignent la situation la plus voluptueuse; toutes
s'efforcent à l'envi d'allumer dans tous les coeurs ce beau feu, âme de
l'univers, qui tour à tour le consume et le reproduit.
Les Italiens sont les premiers qui aient fait jouer des opéras; ils
commencèrent à paraître sous le pontificat de Léon X, et l'on prétend
que ce fut Ottavio Rinnucini, poëte florentin, qui donna la manière de
représenter en musique les ouvrages dramatiques. Sous le règne de Louis
XII on composait à la cour des ballets où l'on mettait des récits et
des dialogues en plusieurs parties; mais on faisait venir d'Italie les
musiciens et les chanteurs. En 1581 le maréchal de Brissac, gouverneur
du Piémont, envoya à la reine mère son valet de chambre, surnommé
Beaujoyeux, lequel était un bon violon, et qui fit le ballet des noces
du duc de Joyeuse avec Mlle de Vaudemont, soeur de la reine.
Beaulieu et Salomon, maîtres de la musique du roi, l'aidèrent dans la
composition des récits et des airs de ballet; la Chesnaye, aumônier du
roi, composa une partie des vers, et Jacques Patin, peintre du roi,
travailla aux décorations.
Rinnucini suivit en France Marie de Médicis. Après lui il ne parut que
de mauvais ballets, qui consistaient dans le choix d'un sujet bouffon;
tel fut celui du ballet des _Fées de la forêt de Saint-Germain_, dansé
au Louvre par Louis XIII en 1625, où Guillemine la quinteuse, Robine la
hasardeuse, Jacqueline l'étendue, Alison la hargneuse et Macette la
cabrioleuse montrèrent leur pouvoir. La première de ces fées présidait à
la musique, la seconde aux jeux de hasard, la troisième aux folies, la
quatrième aux combats, et la cinquième à la danse.
En 1651 Pierre Corneille donna, pour le divertissement de Louis XIV,
_Andromède_, tragédie à machines. L'année suivante Benserade composa
_Cassandre_, mascarade en forme de ballet, qui fut dansée par le roi au
palais Cardinal.
L'abbé Perrin, de galante mémoire, hasarda des paroles françaises,
lesquelles, quoique très-mauvaises, réussirent au moyen de la musique de
Cambert, organiste de Saint-Honoré: c'était une pastorale en cinq actes
qui fut chantée à Vincennes devant le roi: la nouveauté qu'on y remarqua
fut un concert de flûtes.
En 1660 le cardinal Mazarin fit représenter dans la salle des machines
des Tuileries, pendant le mariage du roi, _Ercole amante_, que l'on
traduisit en vers français: le roi et la reine y dansèrent; l'abbé
Mélany y chanta un rôle; presque tous les acteurs étaient Italiens. Cet
opéra était précédé d'un prologue, usage qui a été suivi depuis et qui
est maintenant supprimé.
Le marquis de Sourdac, à qui l'on doit la perfection des machines
propres aux opéras, donna à ses frais _la Toison d'Or_, dans son château
de Neubourg en Normandie, pour réjouissances publiques du mariage du
roi, et ensuite en gratifia la troupe du marais, où elle fut
très-applaudie.
Les succès que _Pomone_, premier opéra français, obtint après avoir été
longtemps répété dans la salle de l'hôtel de Nevers, procurèrent à
l'auteur, l'abbé Perrin, des lettres patentes pour l'établissement de
l'Opéra en France. Les représentations publiques de cette pastorale
commencèrent en 1671, dans un jeu de paume de la rue Mazarine. L'abbé
Perrin, ne pouvant soutenir seul la dépense d'une telle entreprise,
s'associa avec Cambert pour la musique, avec le marquis de Sourdac pour
les machines, et pour les principaux frais avec le sieur Champenon,
riche capitaliste.
M. de Sourdac, ayant fait beaucoup d'avances et même payé les dettes de
l'abbé Perrin, s'empara du théâtre, quitta l'abbé, et prit pour poëte le
sieur Gilbert, secrétaire de la reine Christine: _les Peines et les
Plaisirs de l'Amour_, pastorale héroïque, furent son coup d'essai.
Lulli, surintendant de la musique du roi, profitant de cette division,
acheta le privilége du sieur Perrin; il prit pour machiniste le signor
Vigarini, gentilhomme Modénois, et pour poëte le tendre Quinault; il
plaça son théâtre dans un jeu de paume de la rue de Vaugirard, et y
donna en 1672 _les fêtes de l'Amour et de Bacchus_, pastorale composée
de fragmens de différens ballets. Dans une des représentations, que le
roi honora de sa présence, le prince de Condé, les ducs de Montmouth, de
Villeroy, et le marquis de Rassan dansèrent une entrée avec les artistes
salariés.
_Le Triomphe de l'Amour_ est le premier opéra dans lequel on
introduisit des danseuses. Ce ballet fut d'abord exécuté à
Saint-Germain-en-Laye, devant sa majesté, le 21 janvier 1681. Plusieurs
princes, seigneurs et dames de la cour y dansèrent. Le mélange des deux
sexes rendit cette fête si brillante qu'on crut qu'il était
indispensable, pour le succès de ce genre de spectacle, d'y remplacer
les dames de la cour par des danseuses de profession, et depuis cette
époque elles ont toujours continué d'être une des portions les plus
brillantes de l'Opéra.
La réunion de Quinault et de Lulli porta nos opéras à leur plus haut
degré de perfection. En 1673, après la mort de Molière, Lulli transporta
ses machines à la salle du Palais-Royal, laquelle occupait une partie
du terrain où est maintenant la rue du Lycée. Les enfans de Lulli
succédèrent à leur père dans la direction de ce spectacle, qui depuis
fut confié à différens directeurs et administrateurs.
Un terrible incendie ayant dévoré, le 6 avril 1763, tous les bâtimens de
l'Opéra, le duc d'Orléans obtint du roi que la nouvelle salle fût
construite à la même place, et l'inauguration s'en fit le 24 janvier
suivant. Dans l'intervalle les représentations de l'Opéra eurent lieu
sur le théâtre des Tuileries.
Un second incendie consuma, le 8 juin 1781, tout ce qui composait ce
riche spectacle; la salle fut réduite en cendres; il n'en resta que les
gros murs.
On éleva un nouveau théâtre sur le boulevart Saint-Martin, et, par un
prodige presque unique dans les fastes de l'architecture, cette salle
fut totalement achevée dans l'espace de six semaines. L'ouverture s'en
fit le 27 octobre de la même année.
Mlle Montansier, ancienne directrice de la comédie de Versailles,
ayant fait construire en 1793 une vaste salle sur l'emplacement de
l'hôtel Louvois, rue Richelieu, le Gouvernement en fit l'acquisition
pour l'Opéra, et l'inauguration de ce temple magique eut lieu le 15
juillet 1794.
Le théâtre, créé sous le nom d'_Opéra_, prit le titre d'_Académie
royale de musique_ en 1671; il le garda jusqu'en 1792. Il reçut
successivement ceux d'_Académie de Musique_, d'_Opéra national_, de
_Théâtre de la République et des Arts_, de _Théâtre de l'Opéra_, de
_Théâtre des Arts_, et définitivement d'_Académie impériale de Musique_,
qu'il porte actuellement.
Il est certain que le spectacle que nous nommons Opéra n'a jamais été
connu des anciens, et qu'il n'est à proprement parler ni comédie ni
tragédie. Quoique plusieurs poëtes, en s'unissant à d'habiles musiciens,
aient donné de fort beaux opéras, on n'en peut citer qu'un très-petit
nombre dans lesquels se trouvent tout à la fois la magnificence des
décorations, l'harmonie de la musique, le sublime de la poésie, la
régularité de l'action, et l'intérêt soutenu pendant cinq actes.
«L'Opéra, dit Voltaire, est un spectacle aussi bizarre que magnifique,
où les yeux et les oreilles sont plus satisfaits que l'esprit, où
l'asservissement à la musique rend nécessaires les fautes les plus
ridicules, où il faut chanter des ariettes dans la destruction d'une
ville et danser autour d'un tombeau, où l'on voit le palais de Pluton et
celui du soleil, des dieux, des démons, des magiciens, des monstres,
puis des édifices formés et détruits en un clin-d'oeil. On tolère ces
extravagances, on les aime même, parce qu'on est là dans le pays des
fées, et pourvu qu'il y ait du spectacle, une belle musique, de jolies
danses, quelques scènes attendrissantes, on est satisfait.»
«Je ne sais, disait La Bruyère, comment, avec une musique si parfaite,
une dépense toute royale, l'Opéra a réussi à m'ennuyer.»
«Un opéra, disait l'abbé Desfontaines, est toujours un très-mauvais
poëme, et le plus bel ouvrage en ce genre est un monstre.»
Ce spectacle étant plus fait pour le plaisir des yeux et des oreilles
que pour celui de l'esprit, tous les arts d'agrément se sont ralliés
pour l'embellir, et la danse remplit tellement aujourd'hui les divers
actes de nos opéras, que ce théâtre paraît être dressé moins pour la
représentation d'un poëme lyrique que pour une académie de danse.
C'est spécialement en cela que l'emporte l'Opéra de Paris sur tous les
spectacles de l'Europe. Quelle réunion de talens dans les divers genres!
Quelle brillante galerie, si l'on y ajoute cette multitude de filles
charmantes qui dans les choeurs et les ballets tapissent les deux côtés
du théâtre! Quand on se trouve en cercle avec cette foule d'odalisques
on croit être dans le paradis de Mahomet, entouré de houris; ce n'est
pas qu'on les jugeât toutes jolies si l'on voulait analiser ces figures;
mais la richesse de leurs ornemens, leurs vêtemens voluptueux, leurs
coiffures élégantes corrigent ou font disparaître les disgrâces de la
nature. En un mot, le désir de plaire donne tant d'activité à ces
nymphes agaçantes, qu'on peut difficilement résister à leur séduction.
On raconte qu'un capucin, transporté d'un saint zèle, s'écria au milieu
de son sermon: _Oui, oui, mes chers auditeurs, l'Opéra est le vestibule
de l'Enfer!_
Ce qui invite tant de femmes à s'évertuer à ce spectacle plus qu'à tout
autre, c'est le désir de faire fortune et d'acquérir d'illustres amans,
car en fait de chanteuses on observe que les coryphées seuls s'attirent
des hommages et des adorateurs; les autres restent dans la médiocrité
avec la plus agréable figure. Au contraire, toutes les danseuses
réussissent, et il n'en est presque aucune qui n'arrive au spectacle
dans un char brillant. On prétend qu'un étranger proposa ce problême à
d'Alembert, qui répondit que c'était _une suite nécessaire des lois du
mouvement_.
Cette république lyrique, composée au moins de trois cents personnes,
serait bientôt tombée dans le désordre et l'anarchie si quelque
magistrat ne veillait constamment sur elle.
Depuis son origine jusqu'en 1790 l'Opéra fut sous la surveillance des
gentilshommes de la chambre, et c'était le secrétaire d'état au
département de Paris qui en avait la haute police. En 1776 le roi nomma
six commissaires pour gouverner ce théâtre avec l'autorité la plus
absolue. En 1790 il passa entre les mains de la municipalité. En 1793
les acteurs se chargèrent eux-mêmes de l'administrer, et un an après il
fut mis sous une direction de gens de lettres nommés par le ministre de
l'Intérieur. Au mois de frimaire an II un arrêté des consuls plaça ces
directeurs sous la surveillance et la direction principale de l'un des
préfets du palais du Gouvernement. Aujourd'hui c'est le premier
chambellan de S. M. l'Empereur et Roi qui est le surintendant de ce
spectacle.
Un des anciens priviléges de l'Opéra était de soustraire la jeunesse
libertine à l'autorité paternelle ou aux recherches de la police. Il ne
fallait avoir que quelques complaisances pour les gentilshommes de la
chambre, et sans aucun talent l'administration vous engageait, et cet
engagement vous mettait à l'abri des lois. Louis XVI réforma cet abus au
commencement de son règne.
Avant l'arrêt de 1776 on entrait librement au foyer des actrices.
C'était là qu'elles recevaient les hommages des spectateurs qui s'y
rendaient en foule, et chacun pouvait en liberté approcher ces divinités
et jouir du coup d'oeil séduisant que présentait leur toilette.
C'était là qu'on rencontrait ces aimables roués, êtres sans soucis, se
jouant de toutes les femmes en paraissant les adorer; charmans dans un
tête à tête, sémillans dans un repas, habiles à raconter l'aventure de
la veille, savans dans l'art de bien placer le mot du jour, ils
prenaient toutes les nuances du caméléon, et les meilleures sociétés
auraient cru manquer d'usage en ne les accueillant pas.
C'était encore là qu'on voyait papillonner ces êtres amphibies, qui
n'étaient ni prêtres ni laïcs, connaissant tout, excepté l'étude et la
religion, et qui sous le nom d'abbés circulaient dans le monde comme une
fausse monnaie.
C'était là enfin qu'allaient et venaient assidûment des milliers de
jeunes gens et de vieillards qui seraient demeurés absolument muets
s'ils n'avaient eu pour entretien les actrices et les spectacles, les
ruelles et les coulisses.
On met en usage dans ce véritable palais d'Armide toutes les ruses que
la volupté enseigne pour séduire. Les femmes surtout, convaincues qu'on
en impose avec un beau nom, ont grand soin, du moment qu'elles sont
initiées, de déposer celui qu'elles ont reçu en naissant pour en prendre
de plus conformes à leur nouvelle situation. Cette manie des noms
supposés a produit des scènes plaisantes; on a vu plus d'une fois se
présenter à la porte de l'Opéra une pauvre journalière couverte de
haillons pour réclamer sa fille ou sa nièce, que le jour précédent elle
a reconnue dans un brillant équipage, et dont elle a su la profession
par un laquais.
Un jeune homme, allant chez une danseuse de l'Opéra, se plaignit de
l'impertinence de son portier, et lui dit:--Vous devriez bien chasser ce
drôle-là de chez vous.--J'y ai bien pensé, répondit-elle; mais, que
voulez-vous, _c'est mon père_.--
Dans les beaux jours de l'Opéra une jolie actrice se montrait au foyer
toute resplendissante de diamans, elle était respectée de ses compagnes
en raison de sa robe éclatante, de sa voiture légère, de ses chevaux
superbes; il s'établissait même un intervalle entr'elles selon le degré
d'opulence; cette nymphe, plus ou moins illustrée par le rang de son
amant, recevait avec hauteur celle qui débutait; elle traitait avec les
airs d'une femme de qualité le bijoutier et la marchande de modes; le
magistrat déridait son front en sa présence; le courtisan lui souriait;
le militaire n'osait la brusquer; sa toilette était tous les matins
surchargée de nouveaux présens; le Pactole semblait rouler éternellement
chez elle. Mais la mode qui l'éleva vient à changer; une petite rivale,
qu'elle n'apercevait pas, qu'elle dédaignait, se met insolemment sur les
rangs, brille, l'éclipse, et fait déserter son salon. La courtisane
superbe, quoique ayant encore de la beauté, se trouve l'année suivante
seule avec des dettes immenses; tous les amans se sont enfuis, et quand
ses affaires sont liquidées à peine a-t-elle de quoi payer sa chaussure
et son rouge.
De toutes les femmes entretenues dix font fortune au bout de quelques
années. Que devient le reste? C'est la grenouille qui a profité d'un
rayon de soleil pour se reposer sur une belle prairie, et qui se
replonge dans son marais.
Voyez Cartou, qui s'est retirée doyenne des choeurs de l'Opéra; elle
comptait l'illustre Maurice de Saxe parmi ses conquêtes; elle le suivit
au fameux camp de Mulhberg, où elle eut la gloire de souper avec les
deux rois Auguste II de Pologne et Frédéric-Guillaume de Prusse,
accompagnés des princes leurs fils et leurs successeurs au trône. Cette
aimable chanteuse a brillé par ses diamans et ses équipages; elle a
donné des fêtes aux beaux-esprits; elle a dit des bons mots qu'on cite
encore, et sur la fin de sa carrière un vieux laquais formait toute sa
compagnie.
Voyez Gaussin; elle a jeté pendant longtemps le mouchoir à qui elle a
voulu: princes, officiers de distinction, graves présidens, sémillans
conseillers, auteurs sublimes, fermiers généraux, tout ce monde, aux
poëtes près, a contribué à l'enrichir; et cette actrice charmante, qui
eût pu comme Rhodope élever une pyramide en se faisant apporter une
pierre par chacun de ses amans; cette fille si tendre, vieillie et
ruinée, finit par épouser un danseur, qui la rouait de coups, et lui fit
faire une rude pénitence de tous les péchés qu'elle avait commis.
Voyez Fel, qui a fait la gloire de l'Académie royale de Musique et du
concert spirituel, dont les accens enchanteurs l'ont disputé pendant
longtemps à la mélodie du rossignol; elle crut autrefois honorer un
souverain en le recevant dans ses bras; elle rendit fou le tendre
Cahusac, qui, n'ayant pu l'épouser, alla mourir de chagrin à Charenton.
Cette nymphe mangea les revenus de plusieurs provinces, et fut réduite
sur la fin de sa carrière à quêter un regard ou à déshonorer son goût.
Voyez Defresne, devenue par spéculation Mme la marquise de Fleury;
cette beauté, après avoir été l'entretien de tous les cercles, avoir vu
à ses pieds tout ce que la cour et la ville offraient de plus grand;
après avoir dissipé la rançon d'un roi, tomba par son inconduite dans
une indigence extrême et mourut sans secours, quoiqu'elle laissât deux
fils, dont l'un était capitaine de dragons et l'autre d'infanterie,
décorés du nom et des armes des Fleury.
Si l'on passait en revue les Laïs anciennes et modernes qui tour à tour
ont brillé sur la scène du monde, on formerait un tableau curieux des
caprices de la fortune, qui souvent va chercher sous les livrées de la
misère la femme qui doit un jour voir à ses pieds les plus grands
personnages de l'Etat.
Les courtisanes semblent avoir été plus en honneur chez les Romains que
parmi nous, et chez les Grecs que parmi les Romains. Les courtisanes
grecques étaient d'autant plus attrayantes qu'aux charmes de la figure,
aux attraits d'une coquetterie raffinée, à une parure séduisante, à une
élégance recherchée, elles joignaient tous les agrémens de l'esprit, la
vivacité, la finesse, la subtilité des réparties; elles assaisonnaient
les plaisirs de leur société par tout ce que le sel attique avait de
plus piquant. Plusieurs d'entr'elles cultivaient avec succès les
belles-lettres et les mathématiques; les plus célèbres sont Aspasie, qui
donna des leçons de politique et d'éloquence à Socrate et à Périclès;
Laïs, qui tourna la tête à tant de philosophes, et qui compta Aristippe
parmi ses amans; Leontium, qui écrivit sur la philosophie, et qui fut
tendrement aimée d'Epicure et de ses disciples; Phryné, amante de
Praxitèle, et qui fit rebâtir à ses dépens la ville de Thèbes, détruite
par Alexandre; Thaïs, qui suivit ce héros dans ses conquêtes, et qui
après la mort de son illustre amant se fit tellement aimer de Ptolémée,
roi d'Egypte, que ce prince l'épousa; Thargélie, maîtresse de Xerxès,
qu'elle aida à faire la conquête de la Grèce, et qui, après avoir
longtemps exercé ses talens et ses charmes, termina ses courses en
Thessalie, dont elle épousa le souverain.
On peut mettre sur la même ligne l'inimitable Ninon de l'Enclos, l'objet
de l'admiration des hommes et de la jalousie des femmes, dont la maison
était le rendez-vous de ce que Paris possédait de plus illustre, qui,
dans le cours d'une vie de quatre-vingt-dix ans, a vu son pays se
renouveler et changer plus d'une fois de goût, sans qu'elle ait jamais
cessé d'être de celui de tout le monde, sans paraître jamais différer
d'elle-même, et sans ressembler à personne.
Ces aimables enchanteresses, dont la destinée est de faire ou des
mécontens ou des ingrats, sont depuis longtemps l'objet de la censure,
et nos théâtres, destinés à être l'école des moeurs, sont devenus celle
de la galanterie. Mais n'est-ce que sur la scène que les chances
heureuses du vice dégoûtent un sexe fragile des hasards de la vertu?
Combien dans nos cercles les plus austères de Lucrèces, qui, plus
adroites que sages, sous le voile de la pudeur, qui n'est pas toujours
celui de l'innocence, ne pourraient pas soutenir devant le crédule Hymen
l'épreuve de Tutia, qui, se voyant accusée de n'avoir pas bien gardé son
feu sacré, s'engagea pour sa justification à porter de l'eau dans un
crible!