Il en est des _ana_ comme de la plupart des ouvrages littéraires, _sunt
bona_, _sunt mala_, _sunt mediocria plura_; on pourrait comparer ces
sortes de recueils à une cordonnerie, où chacun trouve chaussure à son
pied. Voilà ce qui explique le prodigieux débit de toutes ces
compilations indigestes qui se copient les unes les autres; car depuis
longtemps on ne fait des livres qu'avec des livres, et les modernes
ressassent continuellement ce que les anciens ont écrit.
L'opuscule que nous publions ne contient que des choses qui ont déjà été
dites; mais il présente beaucoup de traits peu ou point connus, beaucoup
d'anecdotes dramatiques qui ne se reproduisent plus. Les peines que nous
avons prises pour en faire la découverte, les soins que nous nous sommes
donnés pour les rédiger doivent nous assurer un droit de propriété
qu'on refuse ordinairement aux simples compilateurs.
Les _ana_ étaient savans dans le siècle où l'on cultivait les sciences:
dans celui où l'on effleure tout, où l'on analise tout, les _ana_
doivent suivre le goût du siècle; aussi un grand nombre de recueils
d'anecdotes et de jeux d'esprit affichent ce titre avantageux, qui
malheureusement a servi de passeport à bien des sottises.
La majeure partie des ouvrages que nous voyons appartient plutôt aux
mots qu'aux choses; ce sont les mots qui ont engendré toutes les
petites pièces légères dont le mérite consiste surtout dans
l'association des termes ou dans la tournure des phrases: de là cette
foule de jeux de mots qui bien souvent donnent de l'esprit à ceux qui
n'en ont pas.
L'ARNOLDIANA ne semblera peut-être qu'une facétie aux gens frivoles qui
ne s'attachent qu'aux mots; mais pour le philosophe qui observe les
choses cet opuscule doit être un appendice au tableau des moeurs du 18e
siècle. Le rôle brillant qu'ont joué dans les beaux jours du règne de
Louis XV les actrices, les chanteuses, les danseuses et les courtisanes
de toutes classes, rappelle des événemens singuliers qui ont influé plus
qu'on ne pense sur le système social.
Sophie Arnould a occupé pendant une trentaine d'années une place
distinguée parmi les beaux-esprits: elle était charmante au théâtre et
jouait en perfection; mais ce qui la faisait rechercher avec
empressement c'était l'esprit à la mode, cet esprit frondeur et libertin
qui plaisait alors dans le monde, et donnait du relief à celui ou à
celle qui le mettait en usage.
Elle était vive, étourdie, et hasardait toutes les idées qui se
présentaient à son imagination. La plupart de ses bons mots ont le ton
de fille, mais d'une fille de beaucoup d'esprit. Dans la quantité des
plaisanteries qu'elle se permettait il se rencontrait souvent des
saillies heureuses qui faisaient oublier les mauvaises: la coterie qui
se rassemblait chez elle les recueillait avec avidité, et les publiait
avec complaisance.
Sophie Arnould remplaça dans le département des bons mots la célèbre
Cartou, qui mourut en aqw 1770 pensionnaire de l'Opéra. Cette chanteuse
avait un talent médiocre, mais elle s'était acquis une grande
considération entre ses camarades par ses saillies ingénieuses, dont
quelques-unes ont été rédigées en apophtegmes, ont fait proverbes, et
sont consignées dans un ouvrage intitulé le _Code lyrique_.
Quelqu'un disait que Mlle Arnould avait son esprit en argent
comptant:--C'est dommage, reprit-on, _qu'elle le mette en petite
monnaie_.--Quoi qu'il en soit, peu de femmes ont eu la répartie aussi
vive que cette charmante actrice. Ses bons mots sont très-nombreux, et
chacun s'est plu à les répéter; mais en voyageant ils s'altéraient, ils
changeaient de maîtres; beaucoup de gens se sont parés de ses
dépouilles: au surplus on n'emprunte qu'aux riches.
Fontenelle a dit: «Lorsque je me permets quelque plaisanterie un peu
libre les jeunes filles et les sots ne m'entendent point.» Sophie
Arnould n'eût osé donner cette excuse, car la gaze dont elle voilait ses
gaillardises était quelquefois si légère qu'on devinait aisément ce
qu'elle voulait déguiser.
Nous avons écarté de cet opuscule des propos graveleux qui firent
autrefois fortune dans les coulisses et les petits soupers; mais nous
avons cru devoir insérer quelques mots à double entente, afin de
conserver à notre héroïne le caractère qui la distinguait. Lorsqu'on
examine un portrait pourrait-on reconnaître le modèle si le peintre n'en
avait pas exactement dessiné tous les traits? Il en est ainsi d'un
personnage célèbre dont un écrivain peint l'esprit; il doit en indiquer
les traits caractéristiques, sans quoi l'ouvrage n'a point de
physionomie.
Les matériaux de l'_Arnoldiana_ étaient rassemblés il y a plusieurs
années, et cet ouvrage devait paraître sous le titre d'_Esprit de
Mlle Arnould_; mais au moment où nous comptions le publier, ayant
appris qu'un opuscule du même genre allait circuler sous ce titre, nous
avons cru devoir changer le frontispice de notre livre, qui au fond est
le véritable esprit de Sophie Arnould, mis en scène et présenté sous
tous ses aspects.