Robuste et laborieux, il a cette idée que le travail rend la vie parfois

heureuse et toujours supportable. Depuis plus de quarante ans il fait le

métier de journaliste avec une admirable exactitude. Il a débuté, sous

la monarchie de Juillet, dans _le Globe_ et dans _la Presse_ de

Girardin. En 1848, il dirigeait _l'Événement_ qui, supprimé par la

République, devint _l'Avènement du peuple_. Au 2 Décembre, le journal

périt de mort violente. M. Auguste Vacquerie et ses cinq collaborateurs

étaient en prison. Après vingt ans d'exil volontaire et de silence

forcé, en 1869, M. Vacquerie fonda le _Rappel_ avec M. Paul Meurice, son

condisciple, son collaborateur et son ami. Depuis lors, tous les jours

de sa vie, il s'est enfermé, de deux heures de l'après-midi à une heure

du matin, dans son cabinet de la rue de Valois, respirant cette odeur de

papier mouillé et d'encre grasse si douce aux humanistes de la

Renaissance et qu'Érasme préférait au parfum des jasmins et des roses.

Il l'aime; il aime les ballots de papier, la casse du compositeur, les

rouleaux d'encre et les presses qui font trembler, en roulant, les murs

des vieilles maisons. Car il croit fermement avec Rabelais que

l'imprimerie a été inventée «par suggestion divine» et pour le bonheur

des hommes. Au _Rappel_, il est le maître aux cent yeux. Il voit tout,

et la main qui vient d'écrire l'article de tête ne dédaigne pas de

corriger un fait divers. M. Auguste Vacquerie, qui se donne tout entier

à toutes ses entreprises, a su communiquer à ses innombrables articles

l'accent, le tour, la marque de son esprit. Ce sont des morceaux d'un

fini précieux et brillant; le style en est précis, exact et symétrique.

Je ne parle pas ici de la doctrine sur laquelle il y a beaucoup à dire.

Je veux laisser de côté toute question politique, et ne considérer que

la philosophie: M. Vacquerie en a. Il a surtout de la logique. Comme le

diable, il est grand logicien et c'est quand il n'a pas raison qu'il

raisonne le mieux. Les caractères d'imprimerie, auxquels il attribue,

dans son nouveau poème, des vertus merveilleuses, sont pour lui des

petits soldats de plomb qu'il fait manoeuvrer aussi exactement que

l'Empereur faisait manoeuvrer ses grenadiers. Ses lignes de _copie_ ont

la précision martiale des silhouettes de Caran d'Ache. On ne gagne pas

de batailles sans user de stratagèmes. M. Auguste Vacquerie est rompu, à

toutes les ruses de guerre auxquelles il est possible de recourir dans

les combats d'esprit. Il sait que le bon ordre des arguments supplée au

nombre et à la qualité. C'est un très grand stratège des phrases. À

l'exemple de Napoléon et de Franconi, il ne craint pas de donner le

change sur le nombre de ses effectifs, en faisant défiler plusieurs fois

les mêmes troupes. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'est pas par son

astuce, après tout innocente, ce n'est pas par sa subtilité singulière

que M. Auguste Vacquerie s'est élevé et soutenu au premier rang des

journalistes.

Si M. Vacquerie est ergoteur et chicanier, c'est comme son compatriote

le vieux Corneille, avec noblesse et fierté, par l'entêtement d'une âme

haute et forte qui ne veut démordre de rien, ni jamais lâcher prise.

Le rédacteur en chef du _Rappel_ n'a pas usurpé l'estime que lui

accordent à l'envi ses amis et ses adversaires. Il a le coeur grand,

animé du zèle du beau et du bien; il est sincère, il est courtois, et il

faut respecter même ses haines, parce qu'il est de ceux chez qui la

haine n'est que l'envers de l'amour. Enfin, il a la qualité la plus

précieuse, la plus nécessaire à un homme qui écrit dans un journal,

c'est-à-dire qui se donne chaque jour. Il est humain. Ce mot dit tout.

Sans une large humanité, on ne saurait avoir d'action sur les hommes. Un

grand journaliste est tout à tous: il faut qu'il ait le coeur largement

ouvert. Après cela on lui passera quelques défauts. On voudra bien qu'il

ne soit qu'un homme, s'il est vraiment un homme.

Auguste Vacquerie commença par la critique littéraire cette carrière de

journaliste qu'il devait fournir amplement avec honneur. Il est toujours

resté ce qu'il était au début. C'est un trait de son caractère de ne

rien abandonner. Il a la douceur des hommes qui ne cèdent pas;

l'obstination est le fond de son talent comme de sa nature. Il signe

encore aujourd'hui des articles de bibliographie, et il suit le

mouvement littéraire avec autant d'intérêt qu'il le suivait il y a

quarante ans. Mais, pour indiquer, même sommairement, ses idées en

poésie et en art, il faut rappeler ses débuts dans le monde des lettres.

Il voua, au sortir du collège, au grand poète des _Rayons et des Ombres_

une admiration et une amitié qu'une force terrible, cinquante ans de vie

humaine, ne parvint pas à ébranler. Admis dans le cénacle il y retrouva

un camarade de collège, Paul Meurice, à qui il adressait, il y a peu

d'années, ces vers en souvenir des belles heures de la place Royale:

Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fête

De te trouver logé dans le même poète.

Notre amitié naquit de l'admiration.

Et nous vécûmes-là, d'art et d'affection,

Habitants du granit hautain, deux hirondelles,

Et nous nous en allions dans l'espace, fidèles

Et libres, comprenant, dès notre premier pas,

Qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas.

Et il est vrai que Meurice et Vacquerie ont gardé près du maître

l'indépendance de leur talent et de leur esprit. Un lien étroit resserra

bientôt l'amitié du poète illustre et du poète naissant. On sait que

Charles Vacquerie, frère d'Auguste, épousa Léopoldine, fille de Victor

Hugo; on sait aussi comment Charles Vacquerie périt tragiquement avec sa

jeune femme à Villequier, près de Caudebec. Victor Hugo et Auguste

Vacquerie restèrent unis dans ce double deuil. De fortes sympathies les

attachaient l'un à l'autre. Auguste Vacquerie exprima dans ses articles,

avec conviction, ce qu'on pourrait nommer l'esthétique de la place

Royale. Il y mit sa force, sa finesse et sa géométrie. Le malheur est

que c'est là une doctrine de combat, admirablement appropriée à la lutte

par sa violence et sa partialité, mais à laquelle manque absolument la

sérénité qui sied après la victoire. L'esthétique de la place Royale

n'était, au fond, que de la polémique. C'est pourquoi elle plut

infiniment au vieux Granier de Cassagnac et à M. Auguste Vacquerie qui,

chacun dans son camp, avaient l'amour du combat. Le vieux Granier, qui

était jeune alors, appelait Racine «vieille savate». M. Vacquerie

l'appela «un pieu», ce qui, peut-être, est plus sévère encore:

Shakespeare est un chêne,

Racine est un pieu.

J'entends bien que cela veut dire au fond que les drames de Victor Hugo

ont des mérites que les tragédies de François Ponsard n'ont point: et

rien n'est plus vrai. Mais ce tour de pensées nous surprend, nous qui

n'avons vu que le triomphe du romantisme et la pacification un peu morne

de l'empire des lettres. Nous aurions mauvaise grâce à l'imiter. Nous

n'avons pas le droit d'être injustes: nous sommes sans passions. Notre

perpétuelle froideur nous oblige à une perpétuelle sagesse, et il faut

convenir que c'est une obligation rigoureuse. Et, puisque nous sommes

condamnés à la raison à perpétuité, sachons excuser les fautes de nos

pères: ils étaient plus jeunes que nous. Pour ma part, moi qui garde à

Jean Racine une admiration fidèle et tendre, moi qui l'aime de mon coeur

et de mon âme, peut-être même de ma chair et de mon sang, comme sa

Josabeth s'accusait d'aimer l'enfant roi, moi qui, le sachant par coeur

et le relisant encore, lui demande presque chaque jour le secret des

justes pensées et des paroles limpides, moi qui le tiens pour divin,

j'ai envie de féliciter M. Auguste Vacquerie de l'avoir appelé un pieu;

j'ai envie de dire aux vieux critiques de la vieille place Royale: «Vous

avez bien fait. Vous vous battiez, et comme tous ceux qui se battent,

vous étiez persuadés de la bonté de votre cause. Et puis, en combattant

Racine, vous aviez plus d'esprit, de sens poétique, de style et de génie

que ceux qui le défendaient en ce temps-là. Vous vous trompiez, je n'en

doute pas; mais vous vous trompiez en bon lettré que vous êtes et vos

erreurs étaient aimables; votre folie était superbe. Vous avez toutes

les Muses avec vous. Votre juste ennemi, le bonhomme Ponsard, qui était

un brave homme, ne vous écrivait-il pas alors: «C'est de votre côté, et

seulement de votre côté, qu'est la vie, avec la passion, la colère, la

générosité, l'amour de l'art, en un mot tout ce qui s'appelle la vie.»

Enfin, le Racine que vous traitiez de pieu, c'était un Racine que vous

aviez imaginé, fabriqué tout exprès pour taper dessus; une tête de turc

à perruque.

Ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas le premier des peintres de

l'âme, ce n'était pas le moderne qui, avant Jean-Jacques et votre grande

amie George Sand, révéla au monde la poésie des passions, le romantisme

des sentiments. Non, ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas mon

Jean Racine. Et qu'importe alors si le vôtre était un pieu? Il en était

un. Je le veux. Embrassons-nous.»

Et si vous me répondez, vieux maître blanchi sous le harnois de

l'écrivain, si vous me répondez que Racine tel que je le conçois, tel

que je le vois, tel que je l'aime, est un «pieu» encore, je vous dirai

que je veux garder sur vous ce précieux avantage de goûter son art et le

vôtre, et de vous réconcilier du moins dans mon âme.

Il n'est pas si difficile que vous croyez, vieux lion, de faire ses

délices à la fois des _Plaideurs_ et de _Tragaldabas_. Il suffit pour

cela d'être né au lendemain de vos grandes batailles.

Ce _Tragaldabas_ est la perle des comédies picaresques, la fleur de la

fantaisie dramatique, le rayon de poésie gaie; c'est l'esprit, c'est la

joie, c'est la chose rare entre toutes: la grâce dans l'éclat de rire.

Au reste, l'auteur des _Funérailles de l'honneur_, de _Jean Baudry_ et

de _Formosa_ est un des maîtres du théâtre. Le journaliste que je vous

montrais tout à l'heure enfermé dans un bureau de rédaction, le critique

de _Profils et Grimaces_, le disciple bien-aimé, le fils du tonnerre,

est un dramaturge cornélien, d'une originalité précise et d'une

sublimité sévère. Il est enfin un poète lyrique et les connaisseurs

estiment son vers âpre et roide.

Le poème qu'il nous donne aujourd'hui, _Futura_, était promis, attendu

depuis plus de vingt ans. On parlait à la fin de l'empire dans les

cercles littéraires du _Faust_ de Vacquerie. Il y travaillait pendant

l'exil à Jersey; il en envoyait des fragments aux amis de Paris. «Vous

irez dans la patrie mes vers, et vous irez sans moi.» Michelet qui en

reçut le morceau, je crois, qui se termine par ce vers:

Et je serai sujet de Choléra premier.

Michelet répondit:

«Je n'ai jamais rien lu qui m'ait autant touché, élevé le coeur. Le

crescendo en est sublime.»

Mais M. Auguste Vacquerie a toujours mis une prodigieuse lenteur à

publier ses ouvrages: _Tragaldabas_, ce merveilleux _Tragaldabas_, resta

trente ans illustre et inédit; il me souvient que le bon Glatigny, qui

était comédien errant et poète lyrique, désespérant de posséder jamais

cet ouvrage en volume, l'apprit par coeur dans je ne sais quel vieux

journal introuvable qu'on lui avait prêté pour quelques heures. Il

récitait le poème à ses amis assis en cercle, et il fut de la sorte le

dernier barde.

Enfin, le _Faust_ tant attendu vient de paraître sous le titre de

_Futura_. C'est un grand poème symbolique, dont les personnages, Faust,

Futura, le Soldat, l'Empereur, l'Archiprêtre, expriment des idées

générales. On avait déjà remarqué que, dans le théâtre de M. Vacquerie,

volontiers, par la bouche des personnages, don Jorge, Jean Baudry, Louis

Berteau, ce sont des Idées qui parlent. En somme, le moraliste domine en

M. Vacquerie et fait l'unité de son oeuvre.

_Futura_ est un poème largement, pleinement, abondamment optimiste et

qui conclut au triomphe prochain et définitif du bien, au règne de Dieu

sur la terre.

C'est le _Pater_ paraphrasé par un républicain de 1848.

L'an passé, à propos d'un roman de M. Paul Meurice, nous faisions

remarquer combien les hommes de cette génération avaient une foi robuste

dans leur idéal. _Futura_ nous ramène à cette époque dont J.-J. Weiss a

récemment résumé les croyances en une page magnifique: «En ce temps-là,

a-t-il dit, l'âme française et l'esprit français étaient faits

d'enthousiasme, de foi, de tendresse et d'amour. Un rêve de justice et

de liberté s'était emparé de la nation; on avait devant soi les longs

espoirs et les vastes pensées; on nageait dans l'idéal et dans

l'idéologie; on affirmait pour tous et pour chacun le droit au bonheur.»

Heureux, bien heureux, M. Auguste Vacquerie! il est resté fidèle au

culte de sa jeunesse. Il a gardé toutes ses espérances. Comme aux jours

évanouis des Louis Blanc, des Pierre Leroux, des Proudhon et des

Lamennais, il attend d'un coeur ferme l'avènement de la justice et

l'heure où les hommes seront frères. Son Faust a rompu tout pacte avec

le diable, à moins que le diable ne soit l'ami des hommes, le nouveau

Prométhée, l'inspirateur de toute vérité, le génie des arts, le Satan

enfin, que Proudhon, dans sa brûlante éloquence, appelait le bien-aimé

de son coeur.

Comme l'ancien, le nouveau Faust épouse Hélène, l'Argienne aux bras

blancs, Hélène «âme sereine comme le calme des mers», Hélène la beauté.

Mais elle ne lui donne pas Euphorion, l'enfant qui scelle la

réconciliation de la beauté antique et de l'idéal moderne. C'est une

invention que M. Auguste Vacquerie laisse à Goethe; et en effet

Euphorion n'a plus rien à faire en ce monde; sa tâche est accomplie.

Non! l'union du nouveau Faust et d'Hélène donne naissance à la vierge

Futura.

C'est d'elle que viendra le salut du monde: elle est la justice et elle

est la pitié. Elle dit en naissant:

La pitié fait ma chair et mon sang de tous ceux

Qui sont désespérés sous la splendeur des cieux.

J'ai dans l'âme un écho douloureux qui répète

Le cri du matelot brisé par la tempête,

L'adieu de l'exilé, le râle du mourant,

Tous les gémissements de ce monde souffrant.

Et qu'est donc ce Faust nouveau pour avoir donné le jour à cette vierge

messie, à la rédemptrice de l'humanité? Ne le devinez-vous point? Il est

la Pensée libre. Par une identification très légitime et dont Maximilien

de Klinger avait donné l'exemple dans un récit aussi désespéré que le

poème de _Futura_ est consolant, M. Vacquerie mêle en une seule personne

le docteur Faust et l'orfèvre Jean Fust, qui, associé à Gutenberg,

publia en 1457 le _Psautier_ de Mayence. Pour M. Vacquerie la puissance

surnaturelle dont Faust est armé, sa vertu, ses charmes invincibles, sa

magie, c'est la lettre d'imprimerie. Le caractère mobile est le signe

sous lequel nous vaincrons le mal.

Je veux l'espérer. Que ferions-nous dans notre métier si nous étions

sûrs du contraire? De quel coeur alignerais-je de vaines lignes, si je

ne pensais pas qu'obscurément cet effort peut produire en définitive

quelque bien?

Nous l'avons retrouvé dans _Futura_, ce Christ de 1848, qu'Ary Scheffer

a peint avec si peu de couleur et tant de sentiment, ce Christ

humanitaire qu'on voit dans _l'Agonie d'un saint_, de M. Leconte de

Lisle, et dans _le Pilori_ du vieux Glaize. Et nous avons songé que

_Futura_ ne venait pas trop tard, et que peut-être M. Vacquerie n'avait

pas perdu pour attendre. On dit que la jeunesse contemporaine comme les

Athéniens du temps de saint Paul est religieuse, mais qu'elle ne sait ce

qu'il faut adorer. M. André Maurel l'affirme dans la _Revue bleue_. Qui

sait si elle ne parviendrait pas à faire un dieu à sa convenance en

combinant le Christ un peu trop philosophe de M. Auguste Vacquerie avec

le Christ un peu trop mystique de M. Édouard Haraucourt? Il faut rendre

cette justice à M. Auguste Vacquerie que sa tolérance est large et qu'il

ne demande la mort de personne pour fonder le bonheur de l'humanité.

C'est quelque chose de nouveau, qu'un réformateur qui ne commence pas

par supprimer une génération d'hommes pour donner du coeur aux autres.

Un souffle de bonté passe sur ce grand poème de _Futura_. Je plaindrais

ceux qui ne seraient pas touchés de la douce majesté de cette scène

finale où se dresse en plein air une table à laquelle s'assied la foule

des malheureux, une table servie dont on ne voit pas les bouts. Si cette

image semble le rêve d'un autre âge, j'en suis fâché pour le nôtre.

OCTAVE FEUILLET[47]

[Note 47: _Honneur d'artiste_, 1 vol in-18.]

Pendant la Terreur naturaliste, M. Octave Feuillet ne se contentait pas

de vivre, comme Sieyès; il continuait d'écrire. On croyait qu'on ne

verrait pas la fin de la tourmente. On croyait que le régime de la

démagogie littéraire ne finirait pas, que le Comité de salut public,

dirigé par M. Émile Zola, que le tribunal révolutionnaire, présidé par

M. Paul Alexis, fonctionneraient toujours. Nous lisions sur tous les

monuments de l'art: «Le naturalisme ou la mort!» Et nous pensions que

cette devise serait éternelle. Tout à coup est venu le 9 Thermidor que

nous n'attendions pas. Les grandes journées éclatent toujours par

surprise. On ne les prépare pas par des excitations publiques. Le 9

Thermidor qui renversa la tyrannie de M. Zola fut l'oeuvre des Cinq. Ils

publièrent leur manifeste. Et M. Zola tomba à terre, abattu par ceux qui

la veille lui obéissaient aveuglément. M. Paul Bonnetain fut, dans

l'affaire, un autre Billaud-Varennes. M. Zola peut se dire, pour sa

consolation, que les chefs de parti tombent le plus souvent de la sorte,

sous les coups de ceux qui les avaient portés et soutenus. Les Cinq

étaient très compromis dans le régime naturaliste. Ils se dégagèrent par

un coup d'État. L'un d'eux, M. Rosny, représentait à la rigueur le

dantonisme littéraire. J'entends par là les procédés scientifiques et un

certain esprit de tolérance. Les quatre autres étaient des jacobins, je

veux dire des zolistes purs. Mais avant cette grande journée, la faveur

générale, en se portant sur _l'Abbé Constantin_ avait montré la

fragilité du régime. M. Ludovic Halévy en parlant avec une élégante

simplicité le langage du sentiment, avait gagné toutes les sympathies.

Au fond, le grand public était indifférent: il l'est toujours et veut

seulement qu'on l'amuse et qu'on l'intéresse. La belle société était

hostile au naturalisme, mais, selon sa coutume, avec une pitoyable

frivolité. Enfin, quand le naturalisme fut terrassé, chacun voulut avoir

concouru à sa perte. Il est de fait que la presse littéraire lui avait

çà et là porté des coups sensibles. Seuls, et c'est une grande leçon,

les émigrés, les critiques qui, comme M. de Pontmartin, si galant homme

d'ailleurs et près de sa fin, dataient leurs articles de Coblence,

n'eurent point de part à l'action libératrice.

Bref, la Terreur naturaliste est vaincue. On est libre d'écrire comme on

l'entend et même avec politesse si l'on veut.

M. Octave Feuillet avait traversé la tourmente sans s'en inquiéter, sans

paraître s'apercevoir de rien et même en marquant çà et là quelque

considération pour M. Zola. «Il est pourtant très fort» disait-il

volontiers. Il resta le romancier galant homme qu'il a toujours été. En

lisant sa dernière oeuvre, si aimable et si digne de louanges,

j'admirais le cours pacifique de ce beau talent toujours semblable à

lui-même et qui se varie en se prolongeant comme la rive d'un fleuve.

Mais si l'on croit que je veux réveiller les querelles d'école à propos

du nouveau roman de M. Octave Feuillet et opposer _Honneur d'artiste_ à

quelque ouvrage conçu dans un autre sentiment, on se trompe bien. Ce

serait mal honorer un talent qui veut nous élever au-dessus de nos

querelles de métier. Il y a dans l'esprit de M. Octave Feuillet une

délicatesse, une discrétion, une noble pudeur qu'il faut satisfaire

jusque dans l'admiration que cet esprit nous inspire. Et puis je n'ai

nul besoin et nulle envie de rabaisser qui que ce soit au profit de cet

écrivain dont la figure se détache parmi toutes les autres avec une

pureté singulière, une finesse exquise, une élégante netteté.

Enfin, je ne vois aucune raison pour partir en campagne à cette heure.

Si, comme il paraît, le naturalisme dogmatique, la Terreur, comme nous

disions, est vaincue, sachons assurer notre victoire. Soyons sages.

C'est une folie que de continuer la guerre quand on a triomphé. Surtout

ne soyons pas injustes; ce serait une sottise et une maladresse.

Reconnaissons que durant sa lourde et rude tyrannie, le naturalisme a

accompli de grandes choses. Son crime fut de vouloir être seul, de

prétendre exclure tout ce qui n'était pas lui, de préparer la ruine

insensée de l'idéalisme, _dementes ruinas_. Mais son règne a laissé des

monuments énormes. Telle des oeuvres qu'il a plantées sur notre sol

semble indestructible. Il faut être un de ces émigrés de lettres dont

nous parlions à l'instant pour nier la beauté d'un roman épique tel que

_Germinal_. S'il est vrai que nous avons triomphé du naturalisme

doctrinaire, sachons que le premier devoir des vainqueurs est de

respecter, de protéger, de défendre le patrimoine des vaincus et

faisons-nous un honneur de mettre les chefs-d'oeuvre de l'école de M.

Zola à l'abri de l'injure.

Naguère j'exprimais, en traits assez forts, mon horreur des attentats

commis par le naturalisme contre la majesté de la nature, la pudeur des

âmes ou la beauté des formes; je détestais publiquement ces outrages à

tout ce qui rend la vie aimable. «Si même, disais-je, la grâce,

l'élégance, le goût ne sont que de frêles images modelées par la main de

l'homme, il n'en faut pas moins respecter ces idoles délicates; c'est ce

que nous avons de plus précieux au monde et, si pendant cette heure de

vie qui nous est donnée, nous devons nous agiter sans cesse au milieu

d'apparences insaisissables, n'est-il pas meilleur de voir en ces

apparences des symboles et des allégories, n'est-il pas meilleur de

prêter aux choses une âme sympathique et un visage humain? Les hommes

l'ont fait depuis qu'ils rêvent et qu'ils chantent, c'est-à-dire depuis

qu'ils sont hommes. Ils le feront toujours en dépit de M. Émile Zola et

de ses théories esthétiques; toujours ils chercheront dans

l'inconnaissable nature l'image de leurs désirs et la forme de leurs

rêves. Et notre conception générale de l'univers sera toujours une

mythologie.» Voilà comme nous parlions, comme nous parlons encore. Mais

il s'en faut que dans le combat du naturalisme, la vérité soit toute

rangée d'un côté et l'erreur de l'autre. Cet ordre ne s'observe que dans

les batailles célestes de Milton. La mêlée humaine est toujours confuse

et l'on ne sait jamais bien au juste en ce monde avec qui et pourquoi

l'on se bat. M. Zola, tout le premier, qui a déclaré une si rude guerre

à l'idéalisme, est parfois lui-même un grand, idéaliste; il pousse au

symbole; il est poète. Et, dans la ruine de ses doctrines, son oeuvre

reste en partie debout.

Au demeurant, tous les chemins du beau sont obscurs; il y a beaucoup de

mystère dans les choses de l'art et il n'est guère plus sage d'abattre

les doctrines que de les édifier. Ce sont là de vains amusements, des

sujets de haine, des occasions dangereuses d'orgueil. Les poètes y

perdent leur innocence et les critiques leur bonté.

Il faut reconnaître, enfin, que l'idéalisme et le naturalisme

correspondent à deux sortes de tempéraments que la nature produit et

produira toujours, sans que jamais l'un parvienne à se développer à

l'exclusion de l'autre.

La grande erreur de M. Zola, puisqu'il faut toujours revenir à ce

terrible homme, fut de croire que sa manière de sentir était la

meilleure et, partant, la seule bonne. Il fut dogmatique et prétendit

imposer l'orthodoxie réaliste. C'est ce qui nous irrita tous et excita

ses amis à secouer son joug.

L'orgueil perdit le Lucifer de Médan. Je suis sûr qu'aujourd'hui encore,

abandonné de toute son armée, assis seul à l'écart avec son génie et se

rongeant les poings, il rêve encore la domination par le naturalisme.

Mais comment ne voit-il pas qu'on naît naturaliste ou idéaliste comme on

naît brun ou blond, qu'il y a un charme après tout à cette diversité et

qu'il importe seulement qu'on reste ce qu'on est? Perdre sa nature c'est

le crime irrémissible, c'est la damnation certaine, c'est le pacte avec

le diable.

M. Octave Feuillet est resté ce qu'il était. Il n'a vendu son âme à

aucun diable. Il se montre dans son nouveau roman fidèle à cet art

exquis et tout français qu'il exerce, depuis trente ans, avec une

autorité charmante, cet art de composer et de déduire par lequel on

procède, même en étant un simple conteur, des Fénelon et des

Malebranche, et de tous ces grands classiques qui fondèrent notre

littérature sur la raison et le goût.

On a nié qu'il fût nécessaire et même qu'il fût bon de composer ainsi.

On a voulu de notre temps que le roman fût sans composition et sans

arrangement. J'ai entendu le bon Flaubert exprimer à cet égard avec un

enthousiasme magnifique des idées pitoyables. Il disait qu'il faut

découper des tranches de la vie. Cela n'a pas beaucoup de sens. À y bien

songer, l'art consiste dans l'arrangement et même il ne consiste qu'en

cela. On peut répondre seulement qu'un bon arrangement ne se voit pas et

qu'on dirait la nature même. Mais la nature, et c'est à quoi Flaubert ne

prenait pas garde, la nature, les choses ne nous sont concevables que

par l'arrangement que nous en faisons. Les noms mêmes que nous donnons

au monde, au cosmos, témoignent que nous nous le représentons dans son

ordonnance et que l'univers n'est pas autre chose, à notre sens, qu'un

arrangement, un ordre, une composition.

Pour parler comme un discours académique du XVIIe siècle, nous dirons

que M. Octave Feuillet «a toutes les parties de son art», la

composition, l'ordonnance, et cette mesure, cette discrétion qui permet

de tout dire et qui fait tout entendre. Il a aussi l'audace et le coup

de force. Nous l'avons retrouvé dans _Honneur d'artiste_, ce coup qui

porte et ces bonds rapides où le récit s'enlève comme un cheval de sang

au saut d'une haie.

La vie littéraire. Troisième série · 第 21 / 23 段