vie, au milieu des choses, et ne point s'enfermer dans les pages d'un
livre, fût-il le plus séduisant du monde. Je ne le regrette qu'à demi.
Il y a quelque chose de pénible à disséquer un roman, à montrer le
squelette d'un drame. Je n'analyserai pas le livre aux marges duquel
j'écris ces réflexions d'une main abandonnée. Je ne vous dirai pas
comment mademoiselle de Sardonne rejoint dans l'enfer des damnées de
l'amour ses soeurs adorables, Julia de Trécoeur, Blanche de Chelles et
Julie de Cambre. Je ne vous dirai pas jusqu'où le peintre Jacques
Fabrice pousse le sentiment de l'honneur. Mais après avoir lu _Honneur
d'artiste_, relisez _Fort comme la mort_, de M. de Maupassant. Vous
prendrez plaisir, je crois, à comparer les deux artistes, les deux
peintres, Jacques Fabrice et Olivier Bertin, qui meurent victimes l'un
et l'autre d'un amour cruel. Le contraste des deux natures est là
frappant. M. Octave Feuillet a pris plaisir à nous montrer un héros; M.
de Maupassant au contraire, prend garde à ce que son peintre ne soit
jamais un héros. Au reste, ce roman de M. de Maupassant est un
chef-d'oeuvre en son genre.
Un mot encore, que je dirai tout bas:
Certains épisodes d'_Honneur d'artiste_ ont un ragoût dont plus d'une
lectrice sera friande, en secret. Il y a, par exemple, un mariage «fin
de siècle», d'un goût assez vif. Le mari va passer sa nuit de noce au
cercle et chez une créature. À son retour il ne trouve personne; madame
est sortie. Elle rentre à huit heures du matin, sans fournir
d'explications. Le mari n'insiste pas: ce serait bourgeois. Mais il en
conçoit pour sa femme une profonde admiration. Il la trouve forte.
--_Épatant_, se dit-il.
Et, dans sa bouche, c'est là le suprême éloge.
Il y a aussi l'épisode des jeunes filles, qui tiennent entre elles des
propos à faire rougir un singe. Je ne me trompe pas, le mot est de M.
Feuillet lui-même, dans un précédent ouvrage.
Me voilà au bout de ma causerie. Je n'ai rien dit presque de ce que je
voulais dire. Il n'y aurait que demi-mal, si j'avais mis un peu d'ordre
dans mes idées, mais je crains d'avoir brouillé certaines choses. Ce
n'est pas tout que de parler d'abondance de coeur. Encore faudrait-il un
peu de méthode.
Nous reviendrons un jour sur l'oeuvre de M. Octave Feuillet. Nous
rechercherons l'action du maître sur les conteurs contemporains et nous
lui trouverons tout d'abord deux disciples directs d'une grande
distinction, M. Duruy et M. Rabusson. Dans un bien joli livre qui vient
de paraître (_les Romanciers d'aujourd'hui_), M. Le Goffic fait observer
que M. Rabusson procède de M. Octave Feuillet, mais en prenant la
contre-partie des idées du maître. Et cela est vrai. M. Feuillet nous
décrit le monde avec une indulgence caressante et un idéalisme coquet.
M. Rabusson est, au contraire, un mondain qui dit beaucoup de mal du
monde.
Il faudrait insister sur tous ces points. Et je n'ai plus le temps de le
faire. J'ai mérité le reproche que Perrin Dandin adresse à l'avocat du
pauvre Citron
Il dit fort posément ce dont on a que faire
Et court le grand galop quand il est à son fait.
30 décembre 1890.
Quant cet article a été écrit, Octave Feuillet vivait encore. Qu'on me
permette de reproduire ici ce que nous écrivions à la nouvelle de sa
mort dans le _Temps_ du 31 décembre 1890.
Octave Feuillet est mort hier. Un coeur délicat et pur a cessé
de battre. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'il avait une
bonté fine et une bienveillance ingénieuse et qu'il mettait de
la grâce dans sa cordialité. C'était, j'en ai pu juger, un
galant homme qui portait dans ses sentiments toutes les
délicatesses du goût. Bien qu'il touchât à la vieillesse, il
avait gardé je ne sais quoi de jeune encore qui rend sa perte
plus cruelle. Il avait retenu des belles années l'air amène et
le don de plaire. La maladie l'avait depuis longtemps touché. Né
avec une excessive délicatesse nerveuse et sensible au point de
ne pouvoir supporter un voyage en chemin de fer, dans ces
dernières années, sa santé était gravement troublée; mais les
maladies de nerfs ont une marche si capricieuse, elles offrent
de si brusques rémissions, elles sont de leur nature si
bizarres, elles ont de telles fantaisies que, le plus souvent,
on a cessé de les craindre quand elles s'aggravent réellement.
La mort d'Octave Feuillet est une surprise cruelle. Pour ma
part, j'ai peine à sortir de l'étonnement douloureux où elle me
jette pour accomplir mon devoir qui est de dire en quelques mots
la perte que les lettres viennent de faire.
Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises du talent
d'Octave Feuillet. Nous avons montré son art de composer, son
entente du bel arrangement et sa science des préparations. Il
fut à cet égard le dernier classique. Il avait des secrets qui
sont aujourd'hui perdus. On en peut regretter quelques-uns, et
particulièrement l'unité de ton, qu'il observait en maître et
qui donne à ses romans une incomparable harmonie.
Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'il savait peindre les
caractères et marquer les situations. Il avait le goût, la
mesure, le tact; et il était unique pour tout dire sans choquer.
Un art nouveau est venu après le sien, un art qui a marqué sa
place par de nombreux ouvrages. Ce n'est pas le moment, sans
doute, d'opposer une forme d'art à une autre. Chaque génération
coule sa pensée dans le moule qui lui plaît le mieux. Il faut
comprendre les manifestations de l'art les plus diverses: si le
naturalisme est venu, c'est qu'il devait venir, et le critique
n'a plus qu'à l'expliquer.
Pour la même raison, il faut admettre aussi l'idéalisme d'Octave
Feuillet, qui vint après le romantisme. La part d'Octave
Feuillet fut d'être le poète du second empire. Maintenant que
ses créations reculent dans le passé, on en saisit mieux le
caractère et le style. Ces Julia de Trécoeur, ces Blanches de
Chelles, ces Julie de Cambre ont leur vérité: elles sont des
femmes de 1855. Elles ont le mordant, le brusque, l'inquiet,
l'agité, le brûlé de ce temps, où il y eut une grande poussée de
sensualisme et de vie à outrance. Dans leurs sens affinés
commence la névrose.
Octave Feuillet fut le révélateur exquis d'un monde brutal,
sensuel et vain. Il eut dans la grâce l'audace et la décision et
il sut marquer d'un trait sûr la détraquée et le viveur; ce
classique nous montre la fin d'un monde.
Il est vrai, et vrai parfois jusqu'à la cruauté. Mais il est
poète; il a l'indulgence du poète; il embellit tout ce qu'il
touche sans le dénaturer. Il déploie avec amour tout ce qui
reste d'élégance et de charme dans cette société qui n'a plus
d'art et où la passion même est sans éloquence. Il pare ses
héros et ses héroïnes. A-t-il tort? En sont-ils moins vrais pour
cela? Non, certes! Par tous les temps, et même dans les sociétés
fiévreuses et malades, la nature a sa beauté. Cette beauté,
l'artiste la découvre et nous la montre.
La poésie de Feuillet c'est la poésie second empire. Le style de
Feuillet, c'est le bon style Napoléon III. Quand la crinoline
aura, comme les paniers, le charme du passé, Julia de Trécoeur
entrera dans l'idéal éternel des hommes.
Il est à remarquer que ce romancier des faiblesses élégantes et
des passions choisies, ce peintre de la vie embellie par le
luxe, était un solitaire. Il vécut une grande partie de sa vie
paisible caché dans sa petite ville montueuse de Saint-Lô, en
compagnie de la femme admirable qui le pleure aujourd'hui et qui
par le caractère, comme par le charme du bien dire (on le saura
peut-être un jour), était digne de partager la vie de cet
écrivain galant homme.
BOUDDHISME
Sans croire le moins du monde que l'Europe soit près d'embrasser la
doctrine du nirvana, il faut reconnaître que le bouddhisme, aujourd'hui
mieux connu, exerce sur les esprits libres et curieux un attrait
singulier et que la grâce de Çakya-Mouni opère aisément sur les coeurs
non prévenus. Et il est merveilleux, si l'on y songe, que cette source
de morale, qui jaillit du pied de l'Himalaya avant l'éclosion du génie
hellénique, ait gardé sa pureté féconde, sa fraîcheur délicieuse, et que
le sage de Kapilavastu soit encore pour notre vieille humanité
souffrante le meilleur des conseillers et le plus doux des consolateurs.
Le bouddhisme n'est presque pas une religion; il n'a ni cosmogonie, ni
dieux, ni culte à proprement parler. C'est une morale, et la plus belle
de toutes; c'est une philosophie qui s'accorde avec les spéculations les
plus hardies de l'esprit moderne. Il a conquis le Tibet, la Birmanie, le
Népal, Siam, le Cambodge, l'Annam, la Chine et le Japon, sans verser une
goutte de sang. Il n'a pu se maintenir dans l'Inde si ce n'est à Ceylan,
mais il compte encore quatre cents millions de fidèles en Asie. En
Europe, sa fortune depuis soixante ans n'est pas moins extraordinaire,
si l'on y songe. À peine connu, il a inspiré au plus puissant philosophe
de l'Allemagne moderne une doctrine dont on ne conteste plus
l'ingénieuse solidité. On sait en effet que la théorie de la volonté fut
édifiée par Schopenhauer sur les bases de la philosophie bouddhique. Le
grand pessimiste ne s'en défendait pas, lui qui, dans sa modeste chambre
à coucher, gardait un Bouddha d'or.
Les progrès de la grammaire comparée et de la science des religions nous
ont beaucoup avancés dans la connaissance du bouddhisme. Il faut bien
reconnaître aussi que, dans ces dernières années, le groupe des
théosophistes, dont les opinions sont si singulières, a contribué à
répandre en France et en Angleterre les préceptes de Çakya-Mouni.
Pendant ce temps, à Ceylan, le grand-prêtre de l'Église du Sud,
Sumangala, faisait à la science européenne l'accueil le plus favorable.
Ce vieillard au visage de bronze clair, drapé majestueusement dans sa
robe jaune, lisait les livres d'Herbert Spencer en mâchant le bétel. Le
bouddhisme, dans sa bienveillance universelle, est doux envers la
science, et Sumangala se plut à ranger Darwin et Littré parmi ses
saints, comme ayant montré, à l'égal des ascètes de la jungle, le zèle
du coeur, la bonne volonté et le mépris des biens de ce monde.
Au reste, l'Église du Sud, à laquelle Sumangala commande, est plus
rationaliste et plus libérale que l'Église du Nord, dont le siège
apostolique est au Tibet. Il est croyable qu'à les examiner de près les
deux communions sont déparées par des pratiques mesquines et des
superstitions grossières, mais à ne voir que l'esprit, le bouddhisme est
tout entier sagesse, amour et pitié.
Le premier mai 1890, pendant qu'une agitation heureusement contenue,
mais qui révèle par son universalité une puissance nouvelle avec
laquelle il faut compter, soulevait au soleil du printemps la poussière
des capitales, le hasard m'avait conduit dans les salles paisibles du
musée Guimet, et là, solitaire, au milieu des dieux de l'Asie, dans
l'ombre et dans le silence de l'étude, présent encore par la pensée aux
choses de ce temps, dont il n'est permis à personne de se détacher, je
songeais aux dures nécessités de la vie, à la loi du travail, à la
souffrance de vivre, et, m'arrêtant devant une image de ce sage antique
dont la voix se fait entendre encore à l'heure qu'il est à plus de
quatre cents millions d'hommes, je fus tenté, je l'avoue, de le prier
comme un dieu et de lui demander ce secret de bien vivre que les
gouvernements et les peuples cherchent en vain.
Et il me semble que le doux ascète, éternellement jeune, assis les
jambes croisées sur le lotus de pureté, la main droite levée comme pour
enseigner, me répondit par ces deux mots: Pitié et résignation. Toute
son histoire, réelle ou légendaire, mais en tout cas si belle, parlait
pour lui; elle disait:
«Fils d'un roi, nourri dans des palais magnifiques, dans des jardins
fleuris où, sous les fontaines jaillissantes, les paons déployaient sur
le gazon leur éventail ocellé, et dont les hautes murailles me cachaient
les misères de ce monde, mon coeur fut saisi de tristesse, car une
pensée était en moi. Et, quand mes femmes baignées de parfums dansaient
en jouant de la musique, mon harem se changeait à mes yeux en un
charnier et je disais: «Voici que je suis dans un cimetière.»
»Or, étant sorti quatre fois de mes jardins, je rencontrai un vieillard
et je me sentis atteint de sa décrépitude, je rencontrai un malade et je
souffris de son mal, je rencontrai un cadavre et la mort fut en moi. Je
rencontrai un ascète et, comprenant qu'il possédait la paix intérieure,
je résolus de la conquérir à son exemple. Une nuit que tout sommeillait
dans le palais, je jetai un dernier regard sur ma femme et mon enfant
endormis et, montant mon cheval blanc, je m'enfuis dans la jungle pour
méditer sur la souffrance humaine, ses causes innombrables et le moyen
d'y échapper.
»J'interrogeai à ce sujet deux solitaires fameux, qui m'enseignèrent
que, par les tortures du corps, l'homme peut acquérir la sagesse. Mais
je connus qu'ils n'étaient point sages, et moi-même, après un long
jeûne, j'étais tellement exténué par l'abstinence que les bergers du
mont Gaya disaient en me voyant: «Oh! le bel ermite: il est tout noir,
il est tout bleu, il est de la couleur du poisson madjoura». Mes
prunelles luisaient dans les orbites creuses de mes yeux comme le reflet
de deux étoiles au fond d'un puits; je fus sur le point d'expirer sans
avoir acquis les connaissances que j'étais venu chercher. C'est
pourquoi, étant descendu sur les bords du lac Nairandjanâ, je mangeai la
soupe de miel et de lait que m'offrit une jeune fille. Ainsi réconforté
je m'assis le soir au pied de l'arbre Boddhi et j'y passai la nuit dans
la méditation. Vers la pointe du jour, mon intelligence s'ouvrit comme
la blanche fleur du lotus et je compris que toutes nos misères viennent
du désir qui nous trompe sur la véritable nature des choses et que, si
nous possédions la connaissance de l'univers, il nous apparaîtrait que
rien n'est désirable, et qu'ainsi tous nos maux finiraient.
»À compter de ce jour, j'employai ma vie à tuer en moi le désir et à
enseigner aux hommes à le tuer dans leurs coeurs. J'enseignais l'égalité
avec la simplicité, je disais: «Ce ne sont ni les cheveux tressés, ni
les richesses, ni la naissance qui font le brahmane. Celui en qui se
rencontrent la vérité et la justice, celui-là est brahmane.»
»Je disais encore: Soyez sans orgueil, sans arrogance, soyez doux. Les
passions, qui sont les armées de la mort, détruisez-les comme un
éléphant renverse une hutte de roseaux. On ne se rassasie pas plus avec
tous les objets du désir qu'on ne peut se désaltérer avec toute l'eau de
la mer. Ce qui rassasie l'âme, c'est la sagesse. Soyez sans haine, sans
orgueil, sans hypocrisie. Soyez tolérants avec les intolérants, doux
avec les violents, détachés de tout parmi ceux qui sont attachés à tout.
Faites toujours ce que vous voudriez que fît autrui. Ne faites de mal à
aucun être.
»Voilà ce que j'enseignai aux pauvres et aux riches, pendant
quarante-cinq ans, après lesquels je méritai d'entrer dans le
bienheureux repos que je goûte à jamais.»
Et l'idole dorée, le doigt levé, souriante, ses beaux yeux ouverts, se
tut.
Hélas! s'il exista, comme je le crois, Çakya-Mouni fut le meilleur des
hommes. «C'était un saint!» s'écria Marco Polo en entendant son
histoire. Oui, c'était un saint et un sage. Mais sa sagesse n'est pas
faite pour les races actives de l'Europe, pour ces familles humaines si
fort en possession de la vie. Et le remède souverain qu'il apporte au
mal universel ne convient pas à notre tempérament. Il invite au
renoncement et nous voulons agir; il nous enseigne à ne rien désirer et
le désir est en nous plus fort que la vie. Enfin, pour récompense de nos
efforts, il nous promet le nirvana, le repos absolu, et l'idée seule de
ce repos nous fait horreur. Çakya-Mouni n'est pas venu pour nous; il ne
nous sauvera pas. Il n'en est pas moins l'ami, le conseiller des
meilleurs et des plus sages. Il donne à ceux qui savent l'entendre de
graves et de fortes leçons, et s'il ne nous aide pas à résoudre la
question sociale, le baume de sa parole peut guérir plus d'une plaie
cachée, adoucir plus d'une douleur intime.
Avant de quitter le musée Guimet, j'obtins d'entrer dans la belle
rotonde où sont les livres. J'en feuilletai quelques-uns: l'_Histoire
des religions de l'Inde_, par M. L. de Milloué, le savant collaborateur
de M. Guimet, l'_Histoire de la littérature hindoue_, par Jean Lahor,
pseudonyme qui cache un poète savant et philosophe, quelques autres
encore. J'y lus, parmi plusieurs légendes bouddhiques, une histoire
admirable que je vous demande la permission de conter, non telle qu'elle
est écrite, malheureusement, mais telle que j'ai pu la retenir. Elle
m'occupe tout entier, et il faut absolument que je vous la dise.
HISTOIRE DE LA COURTISANE VASAVADATTA ET DU MARCHAND OUPAGOUPTA
Il y avait à Mathoura, dans le Bengale, une courtisane d'une grande
beauté nommée Vasavadatta, qui, ayant une fois rencontré dans la ville,
le jeune Oupagoupta, fils d'un riche marchand, s'éprit pour lui d'un
ardent amour. Elle lui envoya sa servante pour lui dire qu'elle le
recevrait avec joie dans sa maison. Mais Oupagoupta ne vint pas. Il
était chaste, doux, plein de pitié; il possédait la science; il
observait la loi et vivait selon le Bouddha. C'est pourquoi il méprisa
l'amour de cette femme.
Or il arriva que, peu de temps après, Vasavadatta, ayant commis un
crime, fut condamnée à avoir les mains, les pieds, les oreilles et le
nez coupés. On la conduisit dans un cimetière où la sentence fut
exécutée, et Vasavadatta fut laissée sur le lieu où elle avait subi sa
peine. Elle vivait encore.
Sa servante, qui l'aimait, se tenait près d'elle et chassait les mouches
avec un éventail, pour que la suppliciée pût mourir tranquille. Pendant
qu'elle accomplissait ces soins pieux, elle vit venir un homme qui
s'avançait, non comme un curieux, mais avec recueillement et dans
l'appareil d'un visiteur plein de déférence. En effet, un enfant portait
un parasol sur la tête de cet homme. Ayant reconnu le jeune Oupagoupta,
la servante réunit les membres épars de sa maîtresse et les cacha à la
hâte sous son manteau. S'étant approché de Vasavadatta, le fils du
marchand s'arrêta et contempla en silence celle dont la beauté brillait
naguère comme une perle dans la ville. Cependant la courtisane,
reconnaissant celui qu'elle aimait, lui dit d'une voix expirante:
--Oupagoupta, Oupagoupta! quand mon corps, orné d'anneaux d'or et
d'étoffes légères, était doux comme la fleur du lotus, malheureuse, je
t'ai attendu en vain. Tandis que j'inspirais le désir tu n'es pas venu.
Oupagoupta, Oupagoupta! pourquoi viens-tu, maintenant que ma chair
sanglante et mutilée n'est plus qu'un objet de dégoût et d'épouvante?
Oupagoupta répondit avec une douceur délicieuse:
--Ma soeur Vasavadatta, aux jours rapides où tu semblais belle, mes sens
n'ont point été abusés par de vaines apparences. Je le voyais déjà par
l'oeil de la méditation telle que tu apparais aujourd'hui. Je savais que
ton corps n'était qu'un vase de corruption. Je te le dis en vérité, pour
qui voit et qui sait, ma soeur, tu n'as rien perdu. Sois donc sans
regrets. Ne pleure point les ombres de la joie et de la volupté qui te
fuient, laisse se dissiper le mauvais rêve de la vie. Dis-toi que tous
les plaisirs de la terre sont comme le reflet de la lune dans l'eau. Ton
mal vient d'avoir trop désiré; ne désire plus rien, sois douce envers
toi-même et tu vaudras mieux que les dieux. Oh! ne souhaite plus de
vivre; on ne vit que si l'on veut; et tu vois bien, ma soeur, que la vie
est mauvaise. Je t'aime: crois-moi, soeur Vasavadatta, consens au repos.
La courtisane entendit ces paroles et, connaissant qu'elles étaient
véritables, elle mourut sans désirs et quitta saintement ce monde
illusoire.
LES CHANSONS DU CHAT-NOIR
Il y a deux ans, une hôtesse toute gracieuse fit venir le Chat-Noir chez
elle, pour l'amusement d'un très grand philosophe, d'un vieux maître
vénérable et bien-aimé, d'un sage que rien ne détourne de la
contemplation des vérités éternelles et qui endure en souriant les
douleurs de la goutte. Le maître, paisiblement assis dans son fauteuil,
reposait sur sa poitrine sa tête puissante, et pensive, quand à dix
heures sonnantes, le Chat-Noir, représenté par deux jeunes messieurs
corrects, l'un grand, l'autre petit, entra dans le salon avec une
politesse silencieuse. Le premier était Mac-Nab, qui est mort depuis,
laissant un frère plongé dans l'étude des arts magiques. Le second était
Jules Jouy, l'abondant et véhément chansonnier. Mac-Nab avait, de son
vivant l'apparence d'une longue et lugubre personne. Il disait d'un ton
morne, avec un visage désolé, des choses sinistres. Quand il ouvrait la
bouche, sa mâchoire semblait se détacher comme d'une tête de mort, sans
effort et sans bruit; les yeux lui coulaient doucement hors des orbites,
et ses mains énormes inspiraient en s'allongeant une mystérieuse
horreur. C'était sa manière d'être comique; elle était excellente,
encore fallait-il y être préparé. Il chanta, ce soir-là, des couplets
macabres sur la guillotine, les croque-morts et les squelettes, et il
finit sur une certaine ballade dont il m'est impossible de transcrire le
titre, et dans laquelle il retrouve l'image de la mort où, d'ordinaire,
on la cherche le moins. C'est tout ce que je puis dire. M. Jules Jouy,
petit, court, la barbe en pointe, vif, mordant, montrait un tout autre
caractère. Il ne parlait que des vivants. Mais de quelle façon il les
traitait, juste ciel! On sait que M. Jules Jouy fait la chanson
politique, et l'on sait comment il la fait. Le public était fort occupé,
en ce temps-là, des incidents parlementaires et judiciaires qui ont
précédé la retraite de M. le président Grévy. Vous devinez sur qui M.
Jules Jouy essayait alors ce génie satirique qu'il a tant exercé depuis
à combattre le boulangisme. Et quand M. Jules Jouy dit ses chansons, pas
une malice n'en est perdue.
Du fond de son fauteuil, où il reposait dans l'attitude de majesté
familière qu'Ingres, sur une toile fameuse, a donné au vieux Bertin,
notre maître, le grand savant, le grand sage, écoutait en balançant
lentement la tête et ne prononçait pas une parole. Un demi-siècle
d'études austères et de méditations profondes l'avait mal préparé à
cette poésie-là. Quand ce fut fini, il fit quelques compliments aux
artistes, mais par pure politesse, car il est l'homme le plus poli du
monde. Au fond, il n'avait pas bien goûté ce genre d'esprit. Et puis, il
était choqué de certaines irrévérences. Il appartient à une génération
qui avait beaucoup plus que la nôtre le sentiment de la vénération. Son
hôtesse s'en aperçut et, à quelques jours de là, pour effacer cette
impression un peu pénible, elle fit entendre à notre sage une très
célèbre chanteuse de cafés-concerts, dont l'inspiration était, comme la
beauté, toute ronde et parfaitement innocente. Cette fois notre sage
sourit, et il avoua que les jeunes gens de l'autre soir, pour aimables
qu'ils étaient, avaient tort de railler des choses respectables, telles
que les pouvoirs publics, l'amour et la mort. Il avait raison, il avait
grandement raison. Mais il faut dire aussi qu'une chanson n'est pas un
cantique et que, dans tous les temps, les faiseurs de vaudevilles se
sont moqués de tout et du reste.
Ils ont, à leur façon, beaucoup de talent, les chansonniers du
Chat-Noir, et ils ressuscitent la chanson. Il y avait le Caveau, je sais
bien, le Caveau et la Lice chansonnière. Je n'en veux pas médire. Je
suis sûr qu'on y a beaucoup d'esprit. Mais ce n'est pas l'esprit du
jour.
Il est vénérable, le Caveau! Songez qu'il fut fondé en 1729 par Gallet,
Piron, Crébillon fils, Collé et Panard, qui se réunissaient chez le
cabaretier Landelle, au carrefour Buci. Il est vrai que cette première
société fut bientôt dispersée. Le deuxième Caveau, inauguré en 1759, par
Marmontel, Suard, Lanoue et Boissy, se trouva dissous un peu avant la
Révolution. En 1806, Armand Gouffé et le libraire Capelle établirent,
sous la présidence de Désaugiers, le Caveau moderne au restaurant tenu
par Balaine, rue Montorgueil, au coin de la rue Mandar; Capelle éditait
les oeuvres de la compagnie.