M. Cherbuliez est Genevois, et c'est l'horloger des passions: il remonte

les coeurs et règle les sentiments, et remet le grand ressort, quand il

est cassé.

LE PETIT COUSIN.

Voilà qui est finement dit! Mais convenons qu'on n'a jamais montré les

marionnettes comme fait cet académicien. Il tire les ficelles avec une

dextérité merveilleuse. Et, si parfois il les laisse apercevoir c'est

coquetterie pure. Et que ses poupées sont jolies, agiles et bien

nippées!

SAINT-ÉVREMOND.

Montrer les marionnettes, n'est-ce pas jouer la comédie humaine? Que

sont les humains, que des poupées agitées par des fils invisibles? Et

que sommes-nous, nous qui errons sous ces myrtes, sinon des ombres de

poupées?

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Si nous avons souffert, nous ne sommes point des poupées. M. Cherbuliez

ne sait point que l'on souffre et c'est pourquoi ce grand savant est un

ignorant.

SAINT-ÉVREMOND.

Ne voyez-vous pas, madame, qu'il est un galant homme et que, s'il ne se

lamente ni ne rugit, c'est parce qu'il est de bonne compagnie? Nous

avons fait du monde un salon. Pour y parvenir il nous a fallu le

rapetisser un peu. Nous en avons exclu les animaux sauvages et les

personnes trop vraies. Mais, croyez-moi, la terre, ainsi arrangée, est

plus habitable. Pour ma part, je sais un gré infini à madame de

Rambouillet d'y avoir apporté la politesse. Quand j'étais vivant et

jeune, j'ai reproché inconsidérément à Racine de n'avoir pas mis des

éléphants dans son _Alexandre_. Je m'en repens; je ne veux plus voir

d'éléphants, je ne veux plus voir des monstres, si ce ne sont pas de

beaux monstres.

LE PETIT COUSIN.

Prenez garde aussi que M. Cherbuliez est un grand railleur qui sait,

comme votre bon M. Fagon, qu'il faut beaucoup pardonner à la nature.

C'est un philosophe qui nous cache sous des fleurs, parfois bizarres

comme les orchidées, le néant douloureux de l'homme et de la vie. Il y a

dans _une Gageure_ un pavillon chinois où les belles amoureuses et les

beaux amoureux viennent tour à tour se chercher, se quereller, s'aimer,

souffrir, craindre, espérer. Ils y dansent comme des papillons autour de

la flamme; et au-dessus d'eux, sur un socle de marbre règne une statue

du Bouddha en cuivre doré. Assis, les jambes croisées, une main sur les

genoux, l'autre levée comme pour bénir, le divin maître songe dans son

impassible bienveillance. «Ses yeux allongés, ses joues délicatement

modelées expriment, dit le conteur, une ineffable mansuétude, et sa

petite bouche de femme pleine de compassion, qui esquisse un sourire,

semble souhaiter la paix à toutes les créatures.» Il me semble que ce

Bouddha est l'image assez ressemblante, bien qu'un peu sublime, de M.

Cherbuliez.

À moins qu'il ne faille chercher la philosophie de cet homme d'esprit

dans les versets si doux d'un petit livre qu'il lit beaucoup et qu'il

cite volontiers, et qui est l'oeuvre du Bouddha des chrétiens,

_l'Imitation de Jésus-Christ_.

MÉNIPPE.

Tout cela me confirme dans l'idée que j'ai bien fait de vivre dans une

vieille amphore, en compagnie des grenouilles de la fontaine de Dircé.

UNE JOURNÉE À VERSAILLES[45]

[Note 45: À propos de _La Reine Marie-Antoinette_, par Pierre de Nolhac;

illustrations d'après les originaux contemporains, 1 vol. in-4°, Boussod

et Valadon, éditeurs. (Consultez aussi: le _Canzoniere de Pétrarque_, la

_Bibliothèque de Salvio Orsini_, le _Dernier Amour de Ronsard_, _Lettres

de Joachim du Bellay_, _Érasme en Italie_, _Lettres de la reine de

Navarre_, _Petites Notes sur l'art italien_, _Paysages d'Auvergne_,

etc., par Pierre de Nolhac.)]

Je voudrais vous faire connaître l'auteur de cette _Marie-Antoinette_,

publiée si somptueusement chez Goupil, avec le joli portrait de Jeaninet

en frontispice. M. Pierre de Nolhac est un savant, un très jeune savant.

Le public se figure difficilement la science alliée à la jeunesse. Il

estime que ce n'est pas trop d'avoir étudié tout un âge d'homme pour en

savoir un peu long, que les profondes lectures sont l'affaire des

vieillards et qu'une abondante barbe blanche est aussi nécessaire à la

conformation d'un vrai docteur qu'une robe et un bonnet carré. Il en

jugerait exactement si la science consistait dans l'amas des faits et

s'il s'agissait seulement de se bourrer la cervelle. Mais il n'en est

rien, et ce qui constitue le savant, c'est, avec une espèce de génie

naturel, sans lequel rien n'est possible, la méthode, la seule méthode,

toute la méthode, qui procède aux recherches par des opérations

rigoureuses. Son art est bien moins de connaître que de s'informer.

Il est ignorant comme tout le monde, mais il possède les moyens

d'apprendre une partie de ce qu'il ignore. Et c'est ce qui le distingue

de nous, qui ne savons pas contrôler nos faibles connaissances, qui

subissons toutes les illusions et qui flottons de mensonge en mensonge.

Si l'on y réfléchit bien, on se persuade que la science, exigeant un

esprit rigoureux, inflexible, impitoyable, convient mieux aux jeunes

gens qu'aux vieillards, d'autant plus que l'expérience des hommes n'y

est pas nécessaire; et, pour peu que l'on songe, enfin, à ce qu'elle

demande d'ardeur, de passion, de sacrifice et de dévouement, on ne

doutera pas qu'elle ne soit mieux servie par des fidèles de vingt-cinq

ans que par les académiciens chargés d'ans et d'honneurs, qui voudraient

bien endormir à leur côté la Polymnie de leur jeunesse. Aussi y a-t-il

intérêt à parler de nos jeunes savants. J'en sais plusieurs qui sont

faits pour inspirer une douce confiance dans les destinées

intellectuelles de la France.

Chaque jour suffit à sa tâche. Je m'efforcerai de vous faire connaître

aujourd'hui M. Pierre de Nolhac, qui, après avoir pris rang au côté de

M. Louis Havet, dans la jeune école de philologie et d'histoire, se

signale au grand public en mettant au jour un livre procédant de la

science par la méthode et de l'art par l'exécution. Je veux dire _la

Reine Marie-Antoinette_. Le mieux, pour connaître M. Pierre de Nolhac,

est de l'aller voir. Et peut-être rencontrerons-nous chez lui quelques

savants de sa génération, qui nous révéleront, à l'entretien, un peu de

la pensée et de l'âme de la jeunesse érudite.

Je vous conterai donc la journée que j'ai passée, l'automne dernier,

dans son logis et dans sa compagnie. M. Pierre de Nolhac, au sortir de

l'École de Rome, et tandis qu'il professait aux Hautes-Études, a été

attaché aux musées nationaux, et l'État, peu perspicace d'ordinaire en

ces matières, ne pouvait cependant faire un meilleur choix, ni désigner,

pour la conservation de nos richesses d'art, un gardien plus vigilant.

La République l'a logé dans une des ailes du palais de Versailles, et

c'est là qu'il poursuit ses études dans la grande lumière et dans le

grand silence. Il a fait son cabinet de travail d'un vaste salon blanc

dont la seule richesse est un buste antique posé sur la cheminée et

répété par la glace, une tête de femme mutilée et pure, un de ces

marbres qui, sans exprimer la beauté parfaite, y font du moins songer.

Sur les murs, quelques souvenirs d'Italie. Au milieu de la pièce, une

grande table chargée de livres et de papiers dont l'amas trahit les

diverses recherches du savant. J'y vis un état des logements du château

de Versailles sous Louis XVI à côté d'un manuscrit de Quintilien annoté

par Pétrarque.

Pour bien faire, il faut surprendre, comme j'ai fait, M. de Nolhac épars

sur ces papiers comme l'esprit de Dieu sur les eaux. Il a l'air très

jeune, les joues rondes et souriantes, avec une expression de ruse

innocente et de modestie inquiète. Ses cheveux noirs, abondants et

rebelles, où l'on voit que les deux mains se sont plongées à l'instant

difficile, pendant la méditation active, me font songer, je ne sais trop

pourquoi, à la chevelure rebelle de l'ami de David Copperfield, ce bon

Traddles, si appliqué, si occupé à retenir de ses dix doigts ses idées

dans sa tête. M. de Nolhac porte des lunettes légèrement bleutées,

derrières lesquelles on devine des yeux gros, étonnés et doux. Et, si

l'on ne sait qu'il va de pair avec les plus doctes, il vous a volontiers

la mine d'un fiancé de village et d'un jeune maître d'école tel qu'il

s'en rencontre dans les opéras-comiques.

Moi qui le connais, je retrouve sur sa table et sur les planches de sa

bibliothèque les sujets de ses études, les noms qu'il a marqués de son

empreinte comme d'un cachet de cire. Il s'est attaché aux humanistes,

aux savants et aux poètes de la Renaissance. Il a respiré la fleur,

encore parfumée, qui sèche depuis des siècles dans les manuscrits de ces

hommes qui, comme Boccace et Pétrarque, les Estienne et les Aide, Érasme

et du Bellay, et notre Ronsard et Rabelais, aimèrent les lettres mortes

d'un vivant amour et retrouvèrent dans la poussière antique l'étincelle

de l'éternelle beauté. Il a découvert, je ne sais dans quel coin obscur,

le _Canzoniere_, écrit de la main même de Pétrarque. Il a déniché des

lettres inédites de Joachim du Bellay et quelques pages égarées de cette

reine au nom charmant, de «cette marguerite des princesses qui fut, pour

la grâce, l'esprit et la noblesse du coeur, la perle de notre

Renaissance». Il a reconstitué la bibliothèque formée par le cardinal

Farnèse dans ce palais magnifique qu'occupent aujourd'hui notre

ambassade auprès du Quirinal et notre école des beaux-arts. Il a suivi

Érasme en Italie dans la dixième année de ce grand XVIe siècle qui

changea le monde. Il l'a accompagné à Venise, chez l'imprimeur Alde

Manuce, à Bologne et à Rome, alors «la plus tranquille demeure des

Muses». On y déchiffrait les manuscrits antiques avec une sainte ardeur

et l'esprit divin de Platon était sur les cardinaux. Tous les

prédicateurs louaient le Christ dans le langage de Cicéron et le plus

cicéronien de tous était le plus admiré. Il se nommait Tomasso

Inghirami, bibliothécaire du Vatican, et était surnommé _Fedro_ parce

que, dans une représentation de l'_Hippolyte_ de Sénèque, donnée au

palais du cardinal Riario, il joua le rôle de la reine amoureuse. Voilà

un de ces traits où se montre mieux une société que dans toutes les

annales politiques. Heureux M. de Nolhac, qui vit à la fois de notre vie

moderne aux larges horizons et de cette vie exquise des vieux humanistes

courbés sur les parchemins délicieux! Et comme il s'y prend bien pour

pénétrer les secrets du passé; comme il fait ses fouilles par petites

tranchées en creusant au bon endroit! Chaque découverte nous vaut une

plaquette excellente.

Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les

épuiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que

nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connaître, et tout de suite.

Ils ne posent que des questions lucides et ils se résignent à savoir peu

pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en

eux.

--Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons là les

vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il

conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phèdre. Je veux

vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de

l'archéologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai étudié d'assez près

le château, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur

Marie-Antoinette. Après avoir étudié la Renaissance à Rome, j'étudie

l'époque de Louis XVI à Versailles. Pouvais-je mieux faire?

--Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui

nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve à faire. Et dans ce

sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit

doivent être des oeuvres d'actualité.

Et ainsi devisant, nous fîmes route, par une pâle journée d'automne et

le craquement des feuilles mortes se mêlait au son de nos voix qui

parlaient des ombres du passé.

Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumière,

la sympathie d'un peintre pour un modèle longuement étudié et le respect

qu'inspire aux âmes généreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de

Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu

lui-même écarta de ses lèvres. Il lui savait gré sans doute aussi de

cette grâce vive qu'elle montrait dans la prospérité ainsi que de sa

constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait

d'avoir été une mère irréprochable et tendre, et c'est en effet dans la

maternité que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la

voir avec sympathie, il faut, comme madame Vigée-Lebrun, l'entourer de

ses enfants, dans une familiarité caressante, où l'on sent l'influence

de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-là, un

vieillard pauvre, infirme, solitaire et mélancolique avait changé les

âmes; son génie régnait sur le siècle au-dessus des rois et des reines.

Et Marie-Antoinette à Trianon était, sans le savoir, l'élève de

Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine délicatesse de

coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare à la cour, et qu'elle ne

perdit jamais, et sourire respectueusement à ce que le prince de Ligne

appelait l'âme blanche de la reine. M. de Nolhac se plaît à ces louanges

et il aime à dire que c'est avec cette âme blanche que Marie-Antoinette

a aimé M. de Fersen, qui sans doute était plus aimable que Louis XVI.

Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne

reconnaissait pas que son héroïne fut pitoyablement frivole, ignorante,

imprudente, légère, prodigue, et que, reine de France, elle servit une

politique anti-française. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient

être criminelles.

L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne

l'avait-elle pas mérité? Autrichienne, ne l'était-elle pas quand elle

favorisa Joseph II contre Frédéric dans l'affaire de Bavière?

Autrichienne, ne l'était-elle pas jusqu'à la trahison quand elle soutint

les prétentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut?

M. de Nolhac se déclara nettement sur ce point.

--Toutes les traditions de la politique française exigeaient que le

cabinet de Versailles prêtât son appui aux Hollandais. La reine seule

s'y oppose et emploie toutes ses forces à l'empêcher. Elle assiège le

roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les

courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prévenir à l'avance

l'empereur des résolutions de la France. Le manège se prolonge pendant

dix-huit mois...

Mais nous sommes arrivés au Petit Trianon; voici les quatre colonnes

corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les

petites fenêtres carrées de l'attique et les balustres de la terrasse à

l'italienne.

Et mon guide me dit:

--Ce palais, témoin de choses passées, est déjà ancien pour nous.

Souhaitons qu'il soit conservé comme un morceau d'art et d'histoire. Nos

vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zélé, s'occupaient à

rechercher et à recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme

ils aimaient les lettres; indifférents aux monuments de l'architecture

antique, ils laissaient périr sous leurs yeux les restes des temples et

des théâtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si

ouvert à la beauté, si ami de l'antiquité, laissait démolir l'arc de

Gordien pour en tirer les moellons de son palais.

--Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus

de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et même cet Érasme

de Rotterdam dont vous avez conté le voyage en Italie. Nous sommes nés

en un temps où l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du

passé est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des

esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal

de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des

vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose

avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments

détruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres

tombales des cimetières de village. M. Renan vit à Palerme des

archéologues d'une détestable école, de l'école de Viollet-le-Duc, qui

voulaient détruire des boiseries de style rocaille pour rétablir la

cathédrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. «Ne détruisons

rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons sûrs de ne

jamais passer pour des Vandales.» Il avait raison et vous avez raison.

Mais comment vivre sans détruire puisque vivre c'est détruire et que

nous ne subsistons que de la poussière des morts?

Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: «Ceci

ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'était pas tapissée

ainsi en 1788.» Et il allait détruisant les légendes, car c'est un genre

de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une

nouvelle génération, mystique celle-là et spirituelle, qui ne le

permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau.

--L'abandon l'a touché, me dit-il, il faut se hâter de le voir.

Et nous nous hâtions.

--Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite à barbe

blanche, qui gouvernait le hameau?...

--Hélas! cher ami, l'ermite n'a jamais existé.

--Ceci n'est donc point un ermitage?

--C'est le poulailler.

Ce jour-là M. de Nolhac avait à table deux amis aussi doctes que lui, M.

Jean Psichari, l'helléniste, et M. Frédéric Plessis, le latiniste. Et

après le dîner, les trois savants se mirent à réciter des vers, car tous

trois étaient poètes. M. Frédéric Plessis dit d'abord un sonnet à la

Bretagne, sa terre natale.

Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays,

Ce n'est pas seulement la grâce avec la force,

Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce

Des chênes et la molle épaisseur des taillis;

Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage,

S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur;

Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur,

Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.

Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré,

Les chemins creux courant sous un talus doré,

Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme:

C'est que, sur ta falaise ou la grève souvent,

Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant,

J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme.

M. Jean Psichari, grec de naissance comme André Chénier, mais qui a fait

de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection,

récita ensuite trois strophes inspirées par une parole de femme entendue

de lui seul:

Sous nos cieux qu'enveloppe une éternelle brume

Parfois un rocher perce au loin les flots amers,

Le sommet couronné de floraisons d'écume,

Si bien qu'il semble un lis éclos parmi les mers.

Ami, tel est l'amour chez une âme bretonne;

Résistant, c'est le roc dans la vague planté.

L'impassible granit écoute l'eau qui tonne

Et l'ouragan le berce en un songe enchanté.

Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde;

Les gouffres à nos pieds vainement s'ouvriront:

Labeur de notre amour, lorsque l'Océan gronde,

S'épanouit sur notre front.

Enfin, notre hôte, prenant la parole à son tour, récita des stances que

lui avait inspirées ce beau lac de Némi au bord duquel M. Renan plaça la

scène d'un de ses drames philosophiques:

Sur la montagne où sont les antiques débris

D'Albe et l'humble berceau des fondateurs de ville,

Nous allions tout un jour en récitant Virgile,

Et, graves, nous marchions dans les genêts fleuris.

Sous la mousse et les fleurs, cherchant la trace humaine

Au désert de la plaine, au silence des bois

Nous demandions les murs qui virent autrefois

Les premiers rois courbés sous la force romaine.

Nous eûmes pour abri ta colline, ô Némi!

Quand le soir descendit sur la route indécise,

Nous écoutâmes naître et venir dans la brise

Le murmure à nos pieds de ton lac endormi.

Les voix du jour mourant se taisaient une à une

Et l'ombre grandissait aux flancs du mont Latin.

De mystérieux cors sonnaient dans le lointain;

Les flots légers fuyaient aux clartés de la lune.

La lune qui montait au front du ciel changeant,

Sous les feuillages noirs dressait de blancs portiques,

Et nous vîmes alors, ainsi qu'aux jours antiques,

Diane se pencher sur le miroir d'argent.

Et sur ces vers finit la belle journée, la journée de bonne doctrine et

de gaie science. Fut-il un temps où les savants étaient aussi aimables

qu'aujourd'hui? Je ne crois pas.

AUGUSTE VACQUERIE[46]

[Note 46: _Futura_, 1 vol. in-8°.]

Long, maigre, les traits grands, la barbe rude, il rappelle ces bustes

des philosophes de l'antiquité, ces Antisthène, ces Aristide, ces

Xénocrate dont les curieux du XVIIe siècle ornaient leur galerie et leur

bibliothèque. Il a comme eux l'air méditatif, volontaire et doux, et

l'on devine, à le voir, que sa parole aura naturellement, comme celle

d'un Diogène ou d'un Ménippe, le mordant et le symétrique des maximes

bien frappées. Il ressemble aussi par une expression de bonhomie

narquoise, aux ermites qu'on voit dans les vignettes d'Eisen et de

Gravelot. Mieux encore: c'est le devin du village; il en a la finesse

rustique. Enfin, je l'ai rencontré un jour dans un parc, à l'ombre d'une

charmille, sous les traits d'un vieux Faune qui, souriant dans sa gaine

de pierre moussue, jouait de la flûte. Philosophe, solitaire et

demi-dieu rustique, Auguste Vacquerie est un peu tout cela. Je voudrais

vous le montrer causant avec ses amis, le soir. Il parle sans un

mouvement, sans un geste. Il semble étranger à ce qu'il dit. Son grand

visage, que creuse un sourire ascétique, n'a pas l'air d'entendre:

l'oeil, vif et noir, est seul animé. La lenteur normande pèse sur sa

langue. Sa voix est traînante et monotone. Mais sa parole éveille dans

son cours des images étranges et colorées, se répand en combinaisons à

la fois bizarres et régulières, abonde en ces fantaisies géométriques

qui sont une des originalités de cet esprit de poète exact. Il est

l'homme le plus simple du monde, et qui aime le moins à paraître. Et je

ne sais quoi dans sa tranquille personne révèle l'amateur de jardins et

de tableaux, le connaisseur, l'ami discret des belles choses.

La vie littéraire. Troisième série · 第 20 / 23 段