Dans un récit nouvellement traduit par M. E. Jaubert, le comte Tolstoï

nous dit l'histoire d'un pauvre musicien ivrogne et vagabond qui exprime

avec son violon tout ce qu'on peut imaginer du ciel. Après avoir erré

toute une nuit d'hiver, le divin misérable tombe mourant dans la neige.

Alors une voix lui dit: «Tu es le meilleur et le plus heureux». Si

j'étais Russe, du moins si j'étais un saint et un prophète russe, je

sens qu'après avoir lu _Sagesse_ je dirais au pauvre poète aujourd'hui

couché dans un lit d'hôpital: «Tu as failli, mais tu as confessé ta

faute. Tu fus un malheureux, mais tu n'as jamais menti. Pauvre

Samaritain, à travers ton habit d'enfant et tes hoquets de malade, il

t'a été donné de prononcer des paroles célestes. Nous sommes des

Pharisiens. Tu es le meilleur et le plus heureux.»

DIALOGUES DES VIVANTS

LA BÊTE HUMAINE

PERSONNAGES

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

UN MAGISTRAT.

UN ROMANCIER NATURALISTE.

UN PHILOSOPHE.

UN ACADÉMICIEN.

UN PROFESSEUR.

UN ROMANCIER IDÉALISTE.

UN CRITIQUE.

UN INGÉNIEUR.

UN HOMME DU MONDE.

_Au fumoir_.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Anisette ou fine champagne?

UN MAGISTRAT.

Fine champagne. Avez-vous lu la _Bête humaine_?

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

La _Bête humaine_, le roman que nous avons failli attendre? Vous vous

rappelez: M. Émile Zola avait encore cinquante pages à écrire, quand le

sort le désigna pour faire partie du jury. Il en éprouva une vive

contrariété et il remplit les journaux de ses plaintes.

LE MAGISTRAT.

Et même il exprima cette idée, que la fonction de juré devrait être

facultative. En quoi il montra qu'il ignorait les principes du droit.

UN ROMANCIER NATURALISTE.

Et, ce qui est plus grave, il trahit par là sa profonde incuriosité, son

mépris du document humain, dont il avait jadis recommandé l'usage. Il

n'a plus le moindre souci de faire vrai, de couper la vie en tranches,

en bonnes tranches, comme il disait. Il nous renie, le traître, et nous

le renions. Entre lui et nous, plus rien de commun. Ne pas vouloir être

juré!... Mais le banc du jury, il n'y a pas de meilleure place pour

observer les bas-fonds de la société, le vrai fond de la nature humaine.

Être juré, quelle chance pour un naturaliste! Naturaliste, lui, Zola,

jamais!...

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Jamais, c'est beaucoup dire... Anisette, curaçao ou fine champagne?...

Car, enfin, il est le chef de l'école naturaliste.

UN PHILOSOPHE.

Heu! cela ne veut rien dire. Il est rare qu'un maître appartienne autant

que ses disciples à l'école qu'il a fondée... Anisette.

LE ROMANCIER NATURALISTE.

Pardon! ne brouillons pas les dates. C'est Flaubert et les Goncourt qui

ont créé le naturalisme.

UN ACADÉMICIEN.

Messieurs, il me semble que vous êtes bien ingrats envers Champfleury.

LE PHILOSOPHE.

Champfleury était un précurseur et les précurseurs disparaissent

fatalement devant ceux qu'ils annoncent. Sans quoi ils seraient non plus

les précurseurs, mais les messies. D'ailleurs, Champfleury écrivait

abominablement.

L'ACADÉMICIEN.

Oh! je n'ai rien lu de lui.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Moi, je n'ai pas lu encore entièrement la _Bête humaine_. Tenez, la

voilà sur cette table... là... ce petit volume jaune. Il me semble que

c'est... Comment dirai-je?

UN PROFESSEUR.

C'est crevant!

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

En effet, je trouve aussi...

UN IDÉALISTE.

Moi, je ne connais pas de livre plus intéressant. C'est sublime!

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Oui, à certains points de vue. Mais il y a des brutalités voulues, des

obscénités qui choquent...

LE PHILOSOPHE.

Voyons, messieurs, soyons francs et, s'il est possible, soyons sincères

avec nous-mêmes. Est-ce que réellement les brutalités de M. Zola vous

choquent autant que vous dites? J'en doute. Car enfin, dès que nous

avons dîné, nous laissons les femmes seules et nous nous réfugions ici,

dans le fumoir, pour tenir des propos infiniment plus grossiers que tout

ce que M. Zola peut imprimer.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Ce n'est pas la même chose.

L'ACADÉMICIEN.

Ici, nous laissons reposer notre esprit.

UN CRITIQUE.

Il y a deux sujets distincts dans la _Bête humaine_: une cause célèbre

et une monographie des voies ferrées.

UN INGÉNIEUR.

Moi je préfère la cause célèbre. Ce que Zola a dit de la magistrature

est profondément vrai.

LE MAGISTRAT.

Je l'aime mieux quand il parle des chemins de fer.

LE CRITIQUE.

Mais quelle bizarre idée de souder ainsi ces deux romans. L'un est un

innocent ouvrage qui semble fait pour apprendre à la jeunesse le

fonctionnement des chemins de fer. On dirait que le bon Jules Verne l'a

inspiré à M. Émile Zola. Chaque scène trahit un vulgarisateur

méthodique. Le train arrêté dans les neiges, la rencontre du fardier sur

le passage à niveau, produisant un déraillement, et la lutte du

chauffeur et du mécanicien sur le petit pont de tôle de la machine

pendant que le train marche à toute vitesse, voilà des épisodes

instructifs. Je ne crains pas de le dire: c'est du Verne et du meilleur.

Et quels soins pédagogiques, quelles ruses maternelles pour apprendre

aux jeunes gens à distinguer la machine d'express à deux grandes roues

couplées de la petite machine-tender aux trois roues basses, pour les

initier à la manoeuvre des plaques tournantes, des aiguilles et des

signaux, pour leur montrer le débranchement d'un train et leur faire

remarquer la locomotive qui demande la voie en sifflant! Aucun ami de la

jeunesse, non pas même M. Guillemin, n'a énuméré avec une patience plus

méritoire les diverses parties de la machine, cylindres, manettes,

soupape, bielle, régulateur, purgeurs; les deux longerons, les tiroirs

avec leurs excentriques, les godets graisseurs des cylindres, la tringle

de la sablière et la tringle du sifflet, le volant de l'injecteur et le

volant du changement de marche.

L'IDÉALISTE.

Cela est en effet un peu bien analytique et M. Émile Zola se plaît dans

les dénombrements. En quoi il ressemble à Homère. Mais quand il parle

«de cette logique, de cette exactitude qui fait la beauté des êtres de

métal», croyez-vous qu'il rappelle encore Verne et Guillemin? Quand il

fait de la machine montée par Jacques Lantier, de la Lison, un être

vivant, quand il la montre si belle dans sa jeunesse ardente et souple,

puis atteinte, sous un ouragan de neige, d'une maladie sourde et

profonde et devenue comme phtisique, puis enfin mourant de mort

violente, éventrée et rendant l'âme, n'est-il qu'un vulgarisateur puéril

des conquêtes de la science? Non, non, cet homme est un poète. Son

génie, grand et simple, crée des symboles. Il fait naître des mythes

nouveaux. Les Grecs avaient créé la dryade. Il a créé la Lison: ces deux

créations se valent et sont toutes deux immortelles. Il est le grand

lyrique de ce temps.

UN HOMME DU MONDE.

Hum! et la Mouquette, dans _Germinal_, est-ce lyrique, cela?

L'IDÉALISTE.

Certes. Du dos de la Mouquette il a fait un symbole. Il est poète, vous

dis-je.

LE NATURALISTE.

Vous êtes dur pour lui, mais il le mérite.

LE CRITIQUE, _qui n'a rien entendu et gui feuillette depuis quelque

temps le petit volume jaune_.

Messieurs, écoutez cette page. (_Il lit_.)

Le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mécanicien

demandât la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et, là-bas,

près du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaça, fut

remplacé par un feu blanc. Debout à la porte du fourgon, le

conducteur-chef attendait l'ordre du départ, qu'il transmit. Le

mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur,

démarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut

insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de

l'Europe, s'enfonça vers le tunnel des Batignolles.

Est-il didactisme plus simple et cette page ne vous semble-t-elle pas

tirée d'un de ces bons volumes de la _Bibliothèque des merveilles_,

fondée par le regretté Charton? Soyons juste, on ne peut pousser plus

loin la platitude et l'innocence. Comme nous le disions tout à l'heure,

M. Zola nous a donné là un roman pour les écoles. Et par une aberration

prodigieuse, par une sorte de folie, il a mêlé ces scènes enfantines à

une histoire de luxure et de crime. On y voit un vieillard infâme,

souillant des petites filles, un empoisonneur impuni, une jeune femme

scélérate, horriblement douce, et un monstre qui, associant dans son

cerveau malade l'idée du meurtre à celle de la volupté, ne peut

s'empêcher d'égorger les femmes qu'il aime. Et ce qu'il y a de plus

épouvantable, c'est le calme de ces êtres qui portent paisiblement leurs

crimes, comme un pommier ses fruits. Je ne dis pas que cela soit faux.

Je crois, au contraire, que certains hommes sont criminels avec naturel

et simplicité, ingénument, dans une sorte de candeur; mais la

juxtaposition de ces deux romans est quelque chose de bizarre.

L'HOMME DU MONDE.

L'homme qui tue les femmes, cela existe. J'ai connu un jeune Anglais

chauve et très correct, qui regrettait qu'il n'y eût pas à Paris des

maisons où...

LE PHILOSOPHE.

Certainement cela existe... tout existe. Mais le mécanicien sadique de

M. Zola s'analyse beaucoup trop. Il se sent emporté, dit M. Zola, «par

l'hérédité de violence, par le besoin de meurtre qui, dans les forêts

premières, jetait la bête sur la bête». Il se demande si ses désirs

monstrueux ne viennent pas «du mal que les femmes ont fait à sa race, de

la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond

des cavernes». Il semble qu'il ait étudié l'anthropologie et

l'archéologie préhistorique, lu Darwin, Maudsley, Lombroso, Henri Joly,

et suivi les derniers congrès des criminalistes. On voit trop que M.

Zola a pensé pour lui.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Vous savez que, pour décrire les sensations d'un mécanicien, M. Zola est

allé, sur une machine, de Paris à Mantes. On a même fait son portrait

pendant le trajet.

LE PHILOSOPHE.

En effet, il a monté sur une machine et il a été étonné et il a

communiqué son étonnement au chauffeur et au mécanicien de son livre.

LE NATURALISTE.

Je ne défends pas Zola qui, comme dit Rosny, est terrible de truquage.

Mais enfin, pour étudier l'existence d'un chauffeur, il ne pouvait pas

louer une villa sur le lac de Côme.

LE PHILOSOPHE.

Il ne suffit pas de voir ce que voient les autres pour voir comme eux.

Zola a vu ce que voit un mécanicien; il n'a pas vu comme voit un

mécanicien.

LE NATURALISTE.

Alors vous niez l'observation?

L'ACADÉMICIEN.

Ces cigares sont excellents... On dit que M. Émile Zola a mis dans son

roman la première Gabrielle, cette femme Fenayrou, dont les manières

étaient si douces, et qui livra son amant avec facilité et qui lui tint

les jambes pendant qu'on l'étouffait.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Dalila!

L'HOMME DU MONDE.

C'est dans le sexe. On se sert de la femelle de la perdrix pour prendre

le mâle. Cela s'appelle chasser à la chanterelle.

LE CRITIQUE.

La Gabrielle de M. Zola se nomme Séverine. C'est une figure bien

dessinée et elle compte parmi les plus singulières créations du maître,

cette criminelle délicate, si paisible et si douce, aux yeux de

pervenche, qui exhale la sympathie!

LE PHILOSOPHE.

Il y a aussi dans _la Bête humaine_ une figure épisodique d'un fin

dessin; celle de M. Camy-Lamotte, secrétaire général du ministre de la

justice en 1870, magistrat politique, infiniment las, qui croit que

l'effort d'être juste est une fatigue inutile, qui n'a plus d'autre

vertu qu'une élégante correction et qui n'estime plus que la grâce et la

finesse.

LE MAGISTRAT.

M. Zola ne connaît pas la magistrature. S'il m'avait demandé des

renseignements...

LE PHILOSOPHE.

Eh bien!...

LE MAGISTRAT.

Naturellement, je les lui aurais refusés. Mais je connais mieux que lui

les vices de notre organisation judiciaire. J'affirme qu'il n'y a pas un

seul juge d'instruction comme son Denizet.

L'IDÉALISTE.

Pourtant il est admirable et grand comme le monde, cet exemplaire de la

bêtise des gens d'esprit, ce juge qui voit la logique partout, qui

n'admet pas une faute de raisonnement chez les prévenus et qui inspire

aux accusés stupéfaits cette pensée accablante: «À quoi bon dire la

vérité, puisque c'est le mensonge qui est la logique?»

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Ce roman de Zola me semble noir.

LE CRITIQUE.

Il est vrai qu'on y commet beaucoup de crimes. Sur dix personnages

principaux, six périssent de mort violente et deux vont au bagne. Ce

n'est pas la proportion réelle.

LE MAGISTRAT.

Non, ce n'est pas la proportion.

LE CRITIQUE.

M. Alexandre Dumas reprochait un jour à un confrère de ne mettre sur la

scène que des coquins. Et il ajoutait avec une gaieté farouche: «Vous

avez tort. Il se trouve dans toutes les sociétés une certaine proportion

d'honnêtes gens. Ainsi nous sommes deux ici, et il y a au moins un

honnête homme.» Je dirai à mon tour: Nous sommes dix dans ce fumoir. Il

doit y avoir de cinq à six honnêtes gens parmi nous. C'est la proportion

moyenne. Puisque enfin, les honnêtes gens l'emportent dans la vie, c'est

qu'ils sont les plus nombreux. Mais ils l'emportent de peu... et pas

toujours. Ils forment, en somme, une très petite majorité. M. Zola a

méconnu la proportion vraie. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre aucun

personnage sympathique dans son nouveau roman. Il y en a deux. Un

carrier nommé Cabuche, un repris de justice, qui a tué un homme. Mais

vous n'entendez rien au réalisme de M. Zola si vous croyez que ce

carrier est un simple carrier; c'est un demi-dieu rustique, un Hercule

des bois et des cavernes, un géant qui parfois a la main lourde, mais

dont la coeur est pur comme le coeur d'un enfant et l'âme pleine d'un

amour idéal. Il y a aussi la belle Flore, qui est sympathique. Elle a

fait dérailler un train et causé la mort horrible de neuf personnes;

mais c'était dans un beau transport de jalousie. Flore est une

garde-barrière de la compagnie, c'est aussi une Nymphe oréade, une

amazone, que sais-je, un symbole auguste de la nature, vierge et des

forces souterraines de la terre.

LE ROMANCIER IDÉALISTE.

Je vous disais bien que M. Zola était un grand idéaliste.

LE MAÎTRE DE LA MAISON.

Messieurs, si vous avez fini de fumer... Ces dames se plaignent de votre

absence.

(_Ils se lèvent_.)

L'ACADÉMICIEN, _debout, à l'oreille du professeur_.

Je vous avoue que je n'ai jamais lu une page de Zola. À l'Académie, nous

sommes plusieurs dans le même cas. Nous sommes surchargés de travail:

les commissions, le Dictionnaire... Nous n'avons pas le temps de lire.

LE PROFESSEUR.

Mais comment vous faites-vous une idée du mérite des candidats?

L'ACADÉMICIEN.

Oh! mon Dieu! tout finit par se savoir, nous parvenons presque toujours

à nous faire une conviction approximative. Ainsi on m'avait dit que M.

Zola avait de mauvaises façons. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il est venu

me voir: il s'est présenté très convenablement.

NOUVEAUX DIALOGUES DES MORTS

UNE GAGEURE

PERSONNAGES

MÉNIPPE, philosophe cynique. Mademoiselle AÏSSÉ. SAINT-ÉVREMOND.

BARBEY D'AUREVILLY. ASPASIE. UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

_Un bosquet dans les Champs-Élysées_.

MÉNIPPE.

Ainsi que M. Ernest Renan l'a révélé aux humains, sur le théâtre de

Bacchus, le génie Camillus nous apporte tous les jours les nouveautés de

la terre. Ce matin, il nous a remis un roman de Victor Cherbuliez,

intitulé _une Gageure_.

SAINT-ÉVREMOND.

Je ne manquerai pas de le lire à la duchesse de Mazarin. Ce M.

Cherbuliez est un homme d'infiniment d'esprit et qui a beaucoup exercé

la faculté de comprendre. Philosophie, arts libéraux, sciences

naturelles, arts mécaniques, industries, police des cités et

gouvernement des peuples, il n'est rien qui ne soit de son domaine.

ASPASIE.

Il est vrai qu'à propos d'un cheval de Phidias il a montré qu'il

s'entendait mieux en hippiatrique et en maréchalerie grecques que

Xénophon lui-même, qui pourtant était un bon officier de cavalerie, et

de qui la femme a reçu de moi des leçons d'économie domestique.

SAINT-ÉVREMOND.

Votre Xénophon, madame, était un bien honnête homme, mais entre nous, il

pensait médiocrement. Il ne connaissait pas les moeurs diverses des

hommes. M. Cherbuliez les connaît. Il a beaucoup d'intelligence.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Mais c'est aux dépens du coeur.

SAINT-ÉVREMOND.

Il est vrai que nous ne développons une faculté qu'aux dépens d'une

autre. Un poète, que j'aime parce que je l'ai lu étant jeune, a dit:

C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,

De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Il n'est rien au monde qui vaille d'être préféré au sentiment. Le coeur

donne de l'esprit et l'esprit ne donne point de coeur.

ASPASIE.

Ah! chère petite, que vous êtes innocente! Je n'ai eu de pouvoir sur les

hommes que parce que j'étais musicienne, et géomètre.

MÉNIPPE.

Et parce que tu étais belle, ô Milésienne, et que tu regardais les

hommes avec ces yeux de chienne dont parlent les poètes comiques

d'Athènes.

ASPASIE.

Tais-toi, Ménippe. J'étais belle, en sorte que mon corps était nombreux

et rythmé comme mon âme. Tout est nombre et il n'y a rien dans l'univers

hors la géométrie.

SAINT-ÉVREMOND.

Certes, il est beau d'embrasser l'univers avec un esprit mathématique.

Mais l'esprit de finesse est aussi nécessaire. Et c'est la sorte

d'esprit la plus rare. Cet écrivain français dont nous parlions tout à

l'heure a l'esprit de finesse.

MÉNIPPE.

Cherbuliez! Il est vrai qu'il est subtil. Il mesure les clins d'oeil et

pèse les soupirs, et il n'y a que lui pour broder des toiles d'araignée.

BARBEY D'AUREVILLY, à Ménippe.

Monsieur, de votre vivant, vous étiez habillé d'un vieux sac de meunier

et vous dormiez dans une grande jarre ébréchée, parmi les grenouilles de

l'Ismenus. Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur. Mais cela

est plus décent que de chauffer son crâne d'un bonnet grec dans un salon

bourgeois. Apprenez que ce qui manque à M. Cherbuliez, c'est de savoir

porter la toilette. Je l'ai rencontré un jour sur le pont aux quatre

statues. Il était vêtu, comme un professeur, d'une redingote

indistincte. D'ailleurs, il est Suisse comme Jean-Jacques. Comment

voulez-vous qu'il sache écrire?

SAINT-ÉVREMOND.

Je crois au contraire que l'honnête homme s'attache à ne point se

distinguer par l'habit du reste de la compagnie. Mais cela importe peu.

Quant à être Suisse, c'est une disgrâce qu'on fait oublier par l'esprit

et par les talents.

BARBEY D'AUREVILLY.

C'est un crime, monsieur.

UN PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Mais Jean-Jacques avait quelque mérite...

BARBEY D'AUREVILLY.

Monsieur, le seul que je lui reconnaisse est de s'être quelquefois

habillé en Arménien. Je désespère que M. Cherbuliez en fasse jamais

autant. Il porte des lunettes. Je n'aime pas cela. Il faut être quelque

peu gâté de spinozisme pour porter des lunettes.

LE PETIT COUSIN DE M. NISARD.

Ne serait-ce pas plutôt qu'il est myope? Je le croirais volontiers, rien

qu'à le lire. Ménippe disait vrai en disant qu'il est subtil. Les idées

qu'il tire de la tête de ses personnages ont bon air et la meilleure

mine du monde. Elles sont attifées comme des marquises: robes à queue,

corsage ouvert, de la poudre, un doigt de rouge, une mouche assassine,

rien ne leur manque; elles sont charmantes, et hautes comme le doigt:

c'est la cour de Lilliput. Parfois elles ont des jupes courtes et

dansent avec une volupté savante: c'est un ballet à Lilliput.

Quelquefois encore, coiffées d'un feutre à plumes, comme des

mousquetaires, elles roulent des yeux terribles, accrochent la lune avec

la pointe de leurs moustaches et relèvent leur manteau en queue de coq

avec leur rapière: c'est l'armée de Lilliput.

SAINT-ÉVREMOND.

C'est cela même qui est agréable et tout à fait plaisant. Nous avons

tous le cerveau plein de Pygmées de diverses figures et de différents

caractères, qui rient et qui pleurent, qui s'en vont en guerre ou qui

volent aux amours. Et il faut infiniment d'esprit pour reconnaître au

passage ces Pygmées de notre âme, les décrire, comprendre leur risible

importance et démêler leur succession bizarre. Cela est tout l'homme.

Notre machine est faite d'une infinité de petites pièces. Et un grand

esprit n'est après tout qu'une fourmilière bien administrée.

ASPASIE.

Et le roman nouveau s'appelle _une Gageure_. De quelle gageure y est-il

question?

LE PETIT COUSIN.

Madame, je l'ai lu dans la revue où il a paru d'abord et je puis

satisfaire votre curiosité. La duchesse d'Armanches a parié avec le

comte de Louvaigue que la comtesse de Louvaigue ne serait jamais la

femme de son mari.

MÉNIPPE.

Elle a parié. Et elle a triché.

LE PETIT COUSIN.

En effet. Elle a triché.

ASPASIE.

Vous savez donc celle histoire, Ménippe?

MÉNIPPE.

Non pas! je ne lis jamais. Mais j'ai assez vécu pour savoir qu'une femme

ne peut pas jouer sans tricher. Déjà, de votre temps, Aspasie, on

faisait dans votre patrie des contes avec les ruses des femmes et cela

s'appelait les «Milésiennes». La duchesse d'Armanches a triché. A-t-elle

gagné du moins?

LE PETIT COUSIN.

Elle a perdu.

MÉNIPPE.

Elle est donc inexcusable.

SAINT-ÉVREMOND.

Je suis curieux de connaître toute cette affaire. Pourquoi madame de

Louvaigue n'était-elle pas la femme de son mari?

LE PETIT COUSIN.

Parce qu'elle ne le voulait pas.

SAINT-ÉVREMOND.

Et pourquoi ne le voulait-elle pas? Était-elle prude et dévote avant

l'âge?

J'ai lu, dans ce séjour des justes, il y a dix ans, l'histoire de la

baronne Fuster. Elle refusait la porte de sa chambre à son mari, qui

était un vieux guerrier las de courir le monde et désireux de connaître

enfin les douceurs du foyer. La baronne, qui n'était plus très jeune,

avait gardé une beauté à laquelle son mari était, devenu subitement

sensible. Mais elle était gouvernée par un père Phalippou à qui elle

donnait beaucoup d'argent pour des oeuvres pies et qui, en retour, la

conduisait dans la voie de la perfection. Elle y avançait beaucoup et

l'idée seule que son mari pût la ramener dans les petits chemins du

siècle, lui faisait horreur. Le père Phalippou l'encourageait à sa

résistance et lui conférait, pour prix de sa chasteté reconquise, le

titre de chanoinesse ainsi qu'un grand nombre de bénéfices d'ordre

mystique et spirituel. Mais le mari, qui était bon chrétien et plus

riche que sa femme, ayant remis au père Phalippou beaucoup plus d'argent

que la baronne n'en donnait, le saint homme s'avisa qu'après tout le

mariage est un sacrement, qu'il y a chez une femme un orgueil coupable à

refuser de s'humilier dans le devoir et qu'il faut vaincre les

délicatesses de la chair. Il ordonna à la baronne d'ouvrir à l'époux la

porte de sa chambre.

En vain elle gémit et allégua qu'elle était chanoinesse. Le père

Phalippou fut inébranlable.

--Madame, vous devez gravir votre calvaire!...

Cette histoire était contée par M. Ferdinand Fabre qui connaît beaucoup

les moines, dont l'espèce a peu varié depuis le règne de Louis le Grand.

Y a-t-il, dites-moi, un père Phalippou dans les scrupules de madame de

Louvaigue?

LE PETIT COUSIN.

Point! et cette dame n'obéit, dans son refus, qu'à sa propre volonté et

à ses sentiments intimes.

SAINT-ÉVREMOND.

M. de Louvaigue n'était-il point aimable?

LE PETIT COUSIN.

Il était fort aimable et très galant homme.

MÉNIPPE.

Ne devinez-vous point que, si cette femme tire le verrou au nez de son

mari, c'est pour le faire enrager?

ASPASIE.

Je suis Grecque et par conséquent peu au fait des choses du coeur, qui

chez nous tenaient peu de place. Mais je croirais que c'est plutôt

qu'elle ne l'aimait point et qu'elle en aimait un autre.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

Ne serait-ce point qu'elle ne se croyait pas assez aimée?

LE PETIT COUSIN.

Madame, vous l'avez deviné.

MÉNIPPE.

Et l'on s'intéresse à cette sotte histoire! C'est une grande preuve de

la misère humaine.

SAINT-ÉVREMOND.

Considérez, Ménippe, que les hommes n'ont, dans la vie, que deux

affaires: la faim et l'amour. C'est peu de chose. Mais le regret nous en

poursuit jusque dans les Champs Élysées.

MADEMOISELLE AÏSSÉ.

M. Cherbuliez est ce qu'on appelle aujourd'hui un diplomate; il traite

les affaires du coeur comme les ambassadeurs traitent les affaires des

empires; il prend le plus long et s'amuse aux difficultés. C'est ce qui

me déplaît.

Les choses du coeur sont en réalité les plus simples. Je ne serai

toujours qu'une sauvage et je ne comprendrai jamais les héroïnes de M.

Cherbuliez. Elles se cherchent et ne se trouvent jamais. Et puis, il ne

sent pas les vraies amours, mais je lui pardonne la sécheresse de son

coeur parce qu'il a dit un jour: «Les femmes n'ont pas besoin d'être

belles tous les jours de leur vie; il suffit qu'elles aient de ces

moments qu'on n'oublie pas et dont on attend le retour.»

BARBEY D'AUREVILLY.

La vie littéraire. Troisième série · 第 19 / 23 段