Voilà qui est bien dit. Et vraiment Flaubert avait mauvaise grâce à

railler ceux qui appellent leur fils _Totor_, lui qui appelait madame

X... _sa sultane_, ce qui est tout aussi ridicule. Flaubert avait tort

de croire «très candidement, qu'en dehors de l'art il n'y a ici-bas

qu'ignominie», et, passât-il huit jours à éviter une assonance, comme il

s'en vantait, il n'avait pas le droit de mépriser les obscurs travaux du

commun des hommes. Mais égaler ces travaux aux siens, estimer du même

prix ce que chacun fait pour soi et ce qu'un seul fait pour tous, mettre

en balance, ainsi que semble le faire M. Laujol, la nourriture d'un

enfant et l'enfantement d'un poème, cela revient à proclamer le néant de

la beauté, du génie, de la pensée, le néant de tout, et c'est tendre la

main à l'apôtre russe qui professe qu'il vaut mieux faire des souliers

que des livres. Quant à l'Écclésiaste que vous citez imprudemment,

prenez garde que c'était un grand sceptique et que le conseil qu'il vous

donne n'est pas si moral qu'il en a l'air. Il faut se défier des

Orientaux en matière d'affections domestiques.

Mais j'ai tort de quereller M. Henry Laujol, qui n'était plus de

sang-froid quand il écrivait les lignes éloquentes que j'ai citées:

Flaubert l'avait exaspéré, et je n'en suis pas surpris. Les idées de

Flaubert sont pour rendre fou tout homme de bon sens. Elles sont

absurdes et si contradictoires que quiconque tenterait d'en concilier

seulement trois serait vu bientôt pressant ses tempes des deux mains

pour empêcher sa tête d'éclater. La pensée de Flaubert était une

éruption et un cataclysme. Cet homme énorme avait la logique d'un

tremblement de terre. Il s'en doutait un peu, et, n'étant pas tout

simple, il se faisait volontiers plus volcan encore qu'il n'était

réellement et il aidait les convulsions naturelles par quelque

pyrotechnie, en sorte que son extravagance innée devait quelque chose à

l'art, comme ces sites sauvages dans lesquels les aubergistes ajoutent

des points de vue.

La grandeur étonne toujours. Celle des divagations que Flaubert

entassait dans ses lettres et dans la conversation est prodigieuse. Les

Goncourt ont recueilli quelques-uns de ses propos, qui causeront une

éternelle surprise. D'abord il faut savoir ce qu'était Flaubert. À le

voir: un géant du Nord, des joues enfantines avec une moustache énorme,

un grand corps de pirate et des yeux bleus à jamais naïfs. Mais pour ce

qui est de l'esprit, c'était vraiment un bizarre assemblage. Ou a dit il

y a longtemps que l'homme est divers. Flaubert était divers; mais, de

plus, il était disloqué et les parties qui le composaient tendaient sans

cesse à se désunir. Dans mon enfance, on montrait au théâtre Séraphin

une parfaite image, un symbole de l'âme de Flaubert. C'était une espèce

de petit hussard qui venait danser en fumant sa pipe. Ses bras se

détachaient de son corps et dansaient pour leur compte sans qu'il cessât

lui-même de danser. Puis ses jambes s'en allaient chacune de son côté

sans qu'il parût s'en apercevoir, le corps et le tronc se séparaient à

leur tour, et la tête elle-même disparaissait dans le bonnet d'astrakan

dont s'échappaient des grenouilles. Cette figure exprime parfaitement la

désharmonie héroïque qui régnait sur toutes les facultés intellectuelles

et morales de Flaubert, et quand il m'a été donné de le voir et de

l'entendre dans son petit salon de la rue Murillo, gesticulant et

hurlant en habit de corsaire, je ne pus me défendre de songer au hussard

du théâtre Séraphin. C'était mal, je le confesse. C'était manquer de

respect à un maître. Du moins l'admiration large et pleine que

m'inspirait son oeuvre n'en était pas diminuée. Elle a encore grandi

depuis et l'inaltérable beauté qui s'étend sur toutes les pages de

_Madame Bovary_ m'enchante chaque jour davantage. Mais l'homme qui avait

écrit ce livre si sûrement et d'une main infaillible, cet homme était un

abîme d'incertitudes et d'erreurs.

Il y a là de quoi humilier notre petite sagesse: cet homme, qui avait le

secret des paroles infinies, n'était pas intelligent. À l'entendre

débiter d'une voix terrible des aphorismes ineptes et des théories

obscures que chacune des lignes qu'il avait écrites se levait pour

démentir, on se disait avec stupeur: Voilà, voilà le bouc émissaire des

folies romantiques, la bête d'élection en qui vont tous les péchés du

peuple des génies.

Il était cela. Il était encore le géant au bon dos, le grand saint

Christophe qui, s'appuyant péniblement sur un chêne déraciné, passa la

littérature de la rive romantique à la rive naturaliste, sans se douter

de ce qu'il portait, d'où il venait et où il allait.

Un de ses grands-pères avait épousé une femme du Canada, et Gustave

Flaubert se flattait d'avoir dans les veines du sang de Peau-Rouge. Il

est de fait qu'il descendait des _Natchez_, mais c'était par

Chateaubriand. Romantique, il le fut dans l'âme. Au collège, il couchait

un poignard sous son oreiller. Jeune homme, il arrêtait son tilbury

devant la maison de campagne de Casimir Delavigne et montait sur la

banquette pour crier à la grille «des injures de bas voyou». Dans une

lettre à un ami de la première heure, il saluait en Néron «l'homme

culminant du monde ancien». Amant paisible d'un bas-bleu, il chaussa

assez gauchement les bottes d'Antony. «J'ai été tout près de la tuer,

raconte-t-il vingt ans après. Au moment où je marchais sur elle, j'ai eu

comme une hallucination. J'ai entendu craquer sous moi les bancs de la

cour d'assises.»

C'est assurément au romantisme qu'il doit ses plus magnifiques

absurdités. Mais il y ajouta de son propre fonds.

Les Goncourt ont noté dans leur _Journal_ ces dissertations confuses,

ces thèses tout à fait en opposition avec la nature de son talent, qu'il

répandait d'une voix de tonnerre; «ces opinions de parade», ces théories

obscures et compliquées sur un _beau pur_, un beau de toute éternité

dans la définition duquel il s'enfonçait comme un buffle dans un lac

couvert de hautes herbes. Tout cela est assurément d'une grande

innocence. M. Henry Laujol a fort bien vu, dans l'étude que je signalais

tout à l'heure, que la plus pitoyable erreur de Flaubert est d'avoir cru

que l'art et la vie sont incompatibles et qu'il faut pour écrire

renoncer à tous les devoirs comme à toutes les joies de la vie.

«Un penseur, disait-il (et qu'est-ce que l'artiste, si ce n'est un

triple penseur?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune

conviction sociale... Faire partie de n'importe quoi, entrer dans un

corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, même

prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir...

Tu peindras le vin, l'amour, les femmes, la gloire, à condition, mon

bonhomme, que tu ne sois ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou.

Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop.

L'artiste, selon moi, est une monstruosité, quelque chose hors nature.»

Là est la faute. Il ne comprit pas que la poésie doit naître de la vie,

naturellement, comme l'arbre, la fleur et le fruit sortent de la terre,

et de la pleine terre, au regard du ciel. Nous ne souffrons jamais que

de nos fautes. Il souffrit de la sienne cruellement. «Son malheur vint,

dit justement notre critique, de ce qu'il s'obstina à voir dans la

littérature, non la meilleure servante de l'homme, mais on ne sait quel

cruel Moloch, avide d'holocaustes.»

Enfant gâté, puis vieil enfant (ajoute M. Laujol) enfant

toujours! Flaubert devait conserver comme un viatique ses

théories de collège sur l'excellence absolue de l'homme de

lettres, sur l'antagonisme de l'écrivain et du reste de

l'humanité, sur le monde regardé comme un mauvais lieu, que

sais-je encore? Toutes ces bourdes superbes lui étaient apparues

d'abord comme des dogmes, et il leur garda sa piété première.

Une conception enfantine du devoir s'attarda dans cette

intelligence où, malgré d'éblouissants éclairs, il y eut

toujours une sorte de nuit.

Il avait aussi la fureur de l'art impersonnel. Il disait: «L'artiste

doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas

vécu.» Cette manie lui inspira des théories fâcheuses. Mais il n'y eut

pas grand mal en fait. On a beau s'en défendre, on ne donne des

nouvelles que de soi et chacune de nos oeuvres ne dit que nous, parce

qu'elle ne sait que nous. Flaubert crie en vain qu'il est absent de son

oeuvre. Il s'y est jeté tout en armes, comme Decius dans le gouffre.

Quand on y prend garde, on s'aperçoit que les idées de Flaubert ne lui

appartenaient pas en propre. Il les avait prises de toutes mains, se

réservant seulement de les obscurcir et de les confondre

prodigieusement. Théophile Gautier, Baudelaire, Louis Bouilhet pensaient

à peu près comme lui. Le _Journal_ des Goncourt est bien instructif à

cet égard. On voit que l'abîme nous sépare des vieux maîtres, nous qui

avons appris à lire dans les livres de Darwin, de Spencer et de Taine.

Mais voici qu'un abîme aussi large se creuse entre nous et la génération

nouvelle. Ceux qui viennent après nous se moquent de nos méthodes et de

nos analyses. Ils ne nous entendent pas et, si nous n'y prenons garde de

notre côté, nous ne saurons plus même ce qu'ils veulent dire. Les idées,

en ce siècle, passent avec une effrayante rapidité. Le naturalisme que

nous avons vu naître expire déjà, et il semble que le symbolisme soit

près de le rejoindre au sein de l'éternelle Maïa.

Dans cet écoulement mélancolique des états d'âmes et des modes de

penser, les oeuvres du vieux Flaubert restent debout, respectées. C'est

assez pour que nous pardonnions au bon auteur les incohérences et les

contradictions que révèlent abondamment ses lettres et ses entretiens

familiers. Et parmi ces contradictions, il en est une qu'il faut admirer

et bénir. Flaubert qui ne croyait à rien au monde et qui se demandait

plus amèrement que l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient-il à l'homme de

tout l'ouvrage?» Flaubert fut le plus laborieux des ouvriers de lettres.

Il travaillait quatorze heures par jour. Perdant beaucoup de temps à

s'informer et à se documenter (ce qu'il faisait très mal, car il

manquait de critique et de méthode), consacrant de longs après-midi à

exhaler ce que M. Henry Laujol appelle si bien «sa mélancolie

rugissante», suant, soufflant, haletant, se donnant des peines infinies

et courbant tout le jour sur une table sa vaste machine faite pour le

grand air des bois, de la mer, des montagnes, et que l'apoplexie menaça

longtemps avant de la foudroyer, il joignit, pour l'accomplissement de

son oeuvre, à l'entêtement d'un scribe frénétique et au zèle

désintéressé des grands moines savants l'ardeur instinctive de l'abeille

et de l'artiste.

Pourquoi, ne croyant à rien, n'espérant rien, ne désirant rien, se

livrait-il à un si rude labeur? Cette antinomie, du moins, il la

concilia quand il fit, en pleine gloire, cet aveu douloureux: «Après

tout, le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie.»

Il était malheureux. Si c'était à tort et s'il était victime de ses

idées fausses, il n'en éprouvait pas moins des tortures réelles.

N'imitons pas l'abbé Bournisien, qui niait les souffrances d'Emma, parce

qu'Emma ne souffrait ni de la faim ni du froid. Tel ne sent pas les

dents de fer qui mordent sa chair, tel autre est offensé par un oreiller

de duvet. Flaubert, comme la princesse de la Renaissance, «porta plus

que son faix de l'ennui commun à toute créature bien née».

Il trouva quelque soulagement à hurler des maximes pitoyables. Ne lui en

faisons pas un grief trop lourd. C'est vrai qu'il avait des idées

littéraires parfaitement insoutenables. Il était de ces braves

capitaines qui ne savent pas raisonner de la guerre, mais qui gagnent

les batailles.

PAUL VERLAINE

Comme en 1780, il y a cette année un poète à l'hôpital. Mais aujourd'hui

(et cela manquait à l'Hôtel-Dieu du temps de Gilbert) le lit a des

rideaux blancs et l'hôte est un vrai poète. Il se nomme Paul Verlaine.

Ce n'est point un jeune homme pâle et mélancolique, c'est un vieux

vagabond, fatigué d'avoir erré trente ans sur tous les chemins.

À le voir, on dirait un sorcier de village. Le crâne nu, cuivré, bossué

comme un antique chaudron, l'oeil petit, oblique et luisant, la face

camuse, la narine enflée, il ressemble, avec sa barbe courte, rare et

dure, à un Socrate sans philosophie et sans la possession de soi-même.

Il surprend, il choque le regard. Il a l'air à la fois farouche et

câlin, sauvage et familier. Un Socrate instinctif, ou mieux, un faune,

un satyre, un être à demi brute, à demi dieu, qui effraye comme une

force naturelle qui n'est soumise à aucune loi connue. Oh! oui, c'est un

vagabond, un vieux vagabond des routes et des faubourgs.

Il fut des nôtres, jadis. Il a été nourri dans une obscurité douce, par

une veuve pauvre et de grande distinction, au fond des paisibles

Batignolles. Comme nous tous, il fit ses études dans quelque lycée et,

comme nous tous, il devint bachelier après avoir assez étudié les

classiques pour les bien méconnaître. Et, comme l'instruction mène à

tout, il entra ensuite dans un bureau, dans je ne sais quel bureau de la

Ville. En ce temps-là, le baron Haussmann accueillait largement, sans le

savoir, dans les services de la préfecture, les poètes chevelus et les

petits journalistes. On y lisait les _Châtiments_ à haute voix et on y

célébrait la peinture de Manet. Paul Verlaine recopiait ses _Poèmes

saturniens_ sur le papier de l'administration. Ce que j'en dis n'est pas

pour le lui reprocher. Dans celle première jeunesse, il vivait à la

façon de François Coppée, d'Albert Mérat, de Léon Valade, de tant

d'autres poètes, prisonniers d'un bureau, qui allaient à la campagne le

dimanche. Cette modeste et monotone existence, favorable au rêve et au

travail patient du vers, était celle de la plupart des parnassiens. Seul

ou presque seul dans le cénacle, M. José-Maria de Heredia, bien que

frustré d'une grande part des trésors de ses aïeux, les

_conquistadores_, faisait figure de jeune gentleman et fumait

d'excellents cigares. Ses cravates avaient autant d'éclat que ses

sonnets. Mais c'est des sonnets seulement que nous étions jaloux. Tous,

nous méprisions sincèrement les biens de la fortune. Nous n'aimions que

la gloire, encore la voulions-nous discrète et presque cachée. Paul

Verlaine était, avec Catulle Mendès, Léon Dierx et François Coppée, un

parnassien de la première heure. Nous avions, je ne sais trop pourquoi,

la prétention d'être impassibles. Le grand philosophe de l'école, M.

Xavier de Ricard, soutenait avec ardeur que l'art doit être de glace, et

nous ne nous apercevions même point que ce doctrinaire de

l'impassibilité n'écrivait pas un vers qui ne fût l'expression violente

de ses passions politiques, sociales ou religieuses. Son large front

d'apôtre, ses yeux enflammés, sa maigreur ascétique, son éloquence

généreuse ne nous détrompaient pas. C'était le bon temps, le temps où

nous n'avions pas le sens commun! Depuis, M. de Ricard, irrité de la

froideur des Français du Nord, s'est retiré près de Montpellier, et, de

son ermitage du Mas-du-Diable, il répand sur le Languedoc l'ardeur

révolutionnaire qui le dévore. Paul Verlaine prétendait autant que

personne à l'impassibilité. Il se comptait sincèrement parmi ceux qui

«cisèlent les mots comme des coupes», et il comptait réduire les

bourgeois au silence par cette interrogation triomphante:

Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?

Sans doute, elle est en marbre. Mais, pauvre enfant malade, secoué par

des frissons douloureux, tu n'en es pas moins condamné à chanter comme

la feuille en tremblant, et tu ne connaîtras jamais de la vie et du

monde que les troubles de ta chair et de ton sang.

Laisse là le marbre symbolique, ami, malheureux ami; ta destinée est

écrite. Tu ne sortiras pas du monde obscur des sensations, et, te

déchirant toi-même dans l'ombre, nous entendrons ta voix étrange gémir

et crier d'en bas, et tu nous étonneras tour à tour par ton cynisme

ingénu et par ton repentir véritable. _I nunc anima anceps..._

Non certes, les _Poèmes saturniens_ publiés en 1867, le jour même où

François Coppée donnait son _Reliquaire_, n'annonçaient point le poète

le plus singulier, le plus monstrueux et le plus mystique, le plus

compliqué et le plus simple, le plus troublé, le plus fou, mais à coup

sûr le plus inspiré et le plus vrai des poètes contemporains. Pourtant,

à travers les morceaux de facture, et malgré le faire de l'école, on y

devinait une espèce de génie étrange, malheureux et tourmenté. Les

connaisseurs y avaient pris garde et M. Émile Zola se demandait, dit-on,

lequel irait le plus loin de Paul Verlaine ou de François Coppée.

Les _Fêtes galantes_ parurent l'année qui suivit. Ce n'était qu'un mince

cahier. Mais déjà Paul Verlaine s'y montrait dans son ingénuité

troublante, avec je ne sais quoi de gauche et de grêle d'un charme

inconcevable. Qu'est-ce donc que ces fêtes galantes? Elles se donnent

dans la Cythère de Watteau. Mais, si l'on va encore au bois par couples,

le soir, les lauriers sont coupés, comme dit la chanson, et les herbes

magiques qui ont poussé à la place exhalent une langueur mortelle.

Verlaine, qui est de ces musiciens qui jouent faux par raffinement, a

mis bien des discordances dans ces airs de menuet, et son violon grince

parfois effroyablement, mais soudain tel coup d'archet vous déchire le

coeur. Le méchant ménétrier vous a pris l'âme. Il vous la prend en

jouant, par exemple, le _Clair de lune_ que voici:

Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masques et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur,

L'amour vainqueur et la vie opportune,

Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur,

Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au clair calme de lune triste et beau,

Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres

Et sangloter d'extase les jets d'eau,

Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

L'accent était nouveau, singulier, profond.

On l'entendit encore, notre poète, mais à peine cette fois, quand, à la

veille de la guerre, trop près des jours terribles, il disait la _Bonne

chanson_, des vers ingénus, très simples, obscurs, infiniment doux. Il

était fiancé alors, et le plus tendre, le plus chaste des fiancés. Les

satyres et les faunes doivent chanter ainsi lorsqu'ils sont très jeunes,

qu'ils ont bu du lait et que la forêt s'éveille dans l'aube et dans la

rosée.

Tout à coup Paul Verlaine disparut. Il fut du poète des _Fêtes galantes_

comme du compagnon du Vau-de-Vire dont parle la complainte. On n'ouït

plus de ses nouvelles. Il se fit sur lui un silence de quinze ans; après

quoi on apprit que Verlaine pénitent publiait un volume de poésies

religieuses dans une librairie catholique. Que s'était-il passé pendant

ces quinze années? je ne sais. Et que sait-on? L'histoire véritable de

François Villon est mal connue. Et Verlaine ressemble beaucoup à Villon;

ce sont deux mauvais garçons à qui il fut donné de dire les plus douces

choses du monde. Pour ces quinze années, il faut s'en tenir à la légende

qui dit que notre poète fut un grand pécheur et, pour parler comme le

bien regretté Jules Tellier, un «de ceux que le rêve a conduits à la

folie sensuelle». C'est la légende qui parle. Elle dit encore que le

mauvais garçon fut puni de ses fautes et qu'il les expia cruellement. Et

l'on a voulu donner quelque apparence à la légende en citant ces stances

pénitentes d'une adorable ingénuité:

Le ciel est par-dessus le toit

Si bleu, si calme!

Un arbre, par-dessus le toit

Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit

Doucement tinte

Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,

Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là

Simple et tranquille,

Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

Qu'as-tu fait ô toi que voilà,

Pleurant sans cesse,

Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse?

Sans doute ce n'est qu'une légende, mais elle prévaudra. Il le faut. Les

vers de ce poète détestable et charmant perdraient de leur prix et de

leur sens s'ils ne venaient pas de cet air épais, «muet de toute

lumière», où le Florentin vit les pécheurs charnels qui soumirent la

raison à la convoitise,

_Que la ragion sommettono al talento._

Et puis, il faut que la faute soit réelle pour que le repentir soit

vrai. Dans son repentir Paul Verlaine revint au Dieu de son baptême et

de sa première communion avec une candeur entière. Il est tout sens. Il

n'a jamais réfléchi, jamais argumenté.

Nulle pensée humaine, rien d'intelligent n'a troublé son idée de Dieu.

Nous avons vu que c'était un faune. Ceux qui ont lu les vies des saints

savent avec quelle facilité les faunes, qui sont très simples, se

laissaient convertir au christianisme par les apôtres des gentils. Paul

Verlaine a écrit les vers les plus chrétiens que nous ayons en France.

Je ne suis pas le premier à le découvrir. M. Jules Lemaître disait que

telle strophe de _Sagesse_ rappelait par l'accent un verset de

l'_Imitation_. Le XVIIe siècle, sans doute, a laissé de belles poésies

spirituelles. Corneille, Brébeuf, Godeau se sont inspirés de

l'_Imitation_ et des Psaumes.

Mais ils écrivaient dans le goût Louis XIII, qui était un goût trop fier

et même quelque peu capitan et matamore. Comme Polyeucte au temps du

Cardinal, leurs poètes pénitents avaient un chapeau à plumes, des gants

à manchettes et une longue cape que la rapière relevait en queue de coq.

Verlaine fut humble naturellement; la poésie mystique jaillit à flots de

son coeur et il retrouva les accents d'un saint François et d'une sainte

Thérèse:

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.

................................................

Car comme j'étais faible et bien méchant encore,

Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,

Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,

Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.

Ou bien encore, ces vers sans rime et pareils à ces pieux soupirs dont

les mystiques vantent la douceur:

Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour,

Et la blessure est encore vibrante,

Ô mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.

Voici mon front qui n'a pu que rougir,

Pour l'escabeau de vos pieds adorables,

Voici mon front qui n'a pu que rougir.

Voici mes mains qui n'ont pas travaillé,

Pour les charbons ardents et l'encens rare,

Voici mes mains qui n'ont point travaillé,

Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,

Pour palpiter aux ronces du calvaire,

Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs,

Pour accourir au cri de votre grâce,

Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

Voici mes yeux, luminaires d'erreur,

Pour être éteints aux pleurs de la prière,

Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

Sincère, bien sincère, cette conversion! Mais de peu de durée. Comme le

chien de l'Écriture, il retourna bientôt à son vomissement. Et sa

rechute lui inspira encore des vers d'une exquise ingénuité. Alors, que

fit-il? Aussi sincère dans le péché que dans la faute, il en accepta les

alternatives avec une cynique innocence. Il se résigna à goûter tour à

tour les blandices du crime et les affres du désespoir. Bien plus, il

les goûta pour ainsi dire ensemble; il tint les affaires de son âme en

partie double. De là ce recueil singulier de vers intitulé

_Parallèlement_. Cela est pervers sans doute, mais d'une perversité si

naïve, qu'elle semble presque pardonnable.

Et puis il ne faut pas juger ce poète, comme on juge un homme

raisonnable. Il a des droits que nous n'avons pas parce qu'il est à la

fois beaucoup plus et beaucoup moins que nous. Il est inconscient, et

c'est un poète comme il ne s'en rencontre pas un par siècle. M. Jules

Lemaître l'a bien jugé quand il a dit: «C'est un barbare, un sauvage, un

enfant... Seulement cet enfant a une musique dans l'âme et, à certains

jours, il entend des voix que nul avant lui n'avait entendues...»

Il est fou, dites-vous? je le crois bien. Et si je doutais qu'il le fût,

je déchirerais les pages que je viens d'écrire. Certes, il est fou. Mais

prenez garde que ce pauvre insensé a créé un art nouveau et qu'il y a

quelque chance qu'on dise un jour de lui ce qu'on dit aujourd'hui de

François Villon auquel il faut bien le comparer:--«C'était le meilleur

poète de son temps!»

La vie littéraire. Troisième série · 第 18 / 23 段