s'obscurcit. Une veste de molleton lui apparaît comme une peau
d'éléphant. Puis la métaphysique s'en mêle, une métaphysique
d'halluciné, et le voilà parlant de _beauté tactile_, ce qui en bonne
raison ne se comprend pas du tout! Quant au reste, quant à l'homme moral
qu'est M. Edmond de Goncourt, M. Rosny ne nous en découvre pas
grand'chose. Il nous apprend seulement que l'auteur de la _Faustin_
n'est pas disposé à admirer tout ce qu'écrivent ceux qui se réclament de
lui et qu'en particulier il ne goûte pas beaucoup la terminologie
scientifique de M. Rosny. Je le crois sans trop de peine. Il se sent
compromis et débordé par les nouveaux venus, et ce sentiment ajoute
peut-être quelque amertume à la mélancolie fatale de l'âge et de la
gloire.
Et puis il faut prendre les hommes comme ils sont et reconnaître ce qui
est fatal dans leurs passions et dans leurs préjugés. Les maîtres de
l'art ne jugent jamais qu'on a bien employé après eux les formes qu'ils
ont créées. Chateaubriand disait dans sa vieillesse, en songeant à
Victor Hugo: «J'ai toujours su me garder du rocailleux qu'on reproche à
mes disciples.» M. de Goncourt aurait-il tout à fait tort de blâmer à
son tour le _rocailleux_ de quelques jeunes écrivains?
Pour ce qui est de M. Zola (Rolla), il faut convenir que M. Rosny ne l'a
pas flatté.
Par la porte lentement ouverte, il apparut un homme maussade et
gros. Après les mots d'entrée, il s'assit au rebord d'une
chaise, le ventre sur les cuisses. Myron l'observait, entraîné
vers sa personne, tout en le jugeant égoïste.
Égoïste, boudeur et d'une large malveillance! À tout propos «une force
invincible le ramène au dénigrement». Comme M. de Goncourt, il estime
que M. Rosny est parfois abscons et effroyablement tourmenté. Et M.
Rosny sourit d'entendre de pareils reproches dans la bouche d'un
écrivain «terrible de boursouflure et de truquage», mais non pas sans
génie. Au reste, un homme fini.
«Le _Songe_ (le _Rêve_), son traitement pour maigrir, la croix,
l'Académie, tout ça, au fond, fait partie du même effondrement de
l'être... Le comique, c'est de le voir hurler tout le temps: «Je suis un
entêté, moi... je suis un opiniâtre!...» il est vrai que c'est là un
propos de brasserie que M. Rosny rapporte avec indifférence. Ce n'est
pas lui, c'est un ami de M. Zola qui parle de la sorte. Tout s'explique.
Le portrait de M. Alphonse Daudet (Guadet), est traité dans une autre
manière; on y sent une profonde sympathie et des trois ce n'est ni le
moins vrai ni le moins vivant. Il témoigne d'une grande connaissance du
modèle. Je le citerai tout entier, en regrettant les lourdeurs et les
bizarreries qui çà et là en gâtent le dessin si étudié et si volontaire:
Les deux yeux myopes, à regard sans perspective, aveugles à un
mètre de distance, s'humanisent à mesure qu'on approche,
deviennent de plus en plus de beaux yeux de voyant microscope.
La physionomie mobile, en ce moment rigide, Myron y lit les
caractéristiques de Guadet. Il sait comment chaque pli s'irradie
à un tam-tam ou une sympathie, comment les traits se
«projettent» en accompagnement des paroles. Il sait les éveils
de Guadet dans le froid d'une conversation moutonnière, son beau
départ, les électrisations communicatives où il oublie les
tortures, la lassitude, la mélancolie d'une existence
douloureuse. Retrempé dans une bizarre jeunesse qu'aucune
maladie ne tue, il escalade des échelles d'analyses et
d'observations, nullement enfermé comme les masses littéraires
en des formules potinières ou médisantes, empoignant un portrait
ou une souvenance, page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou
caractère d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle,
d'un éclair d'enthousiasme.
C'est bien là notre Alphonse Daudet et son âme toujours jeune, pleine de
lumière et de chansons.
Nous avons dit que M. Rosny s'est lui-même mis en scène sous le nom de
Myron.
Disputeur âpre, posé d'aplomb en face des vieux maîtres, il
apparaissait présomptueux autant qu'emphatique ressasseur
d'arguments, à la fois tolérant et opiniâtre. Il répugnait à
Servaise par son style encombré, ses allures de prophète, par
tous les points où une nature exubérante peut heurter une nature
sobre et dénigreuse.
M. Rosny se connaît assez bien et se rend un compte assez juste de
l'impression qu'il produit. Il est vrai qu'il argumente beaucoup et
qu'il montre dans ces disputes intellectuelles le doux entêtement d'un
Vaudois ou d'un Camisard. Il a le front illuminé et paisible, et ce
regard intérieur, ces lèvres fiévreuses que les artistes prêtent
volontiers de nos jours aux martyrs de la pensée quand ils représentent
un Jean Huss ou un Savonarole conduit au bûcher.
Quoi qu'on en ait dit, M. Rosny n'a pas de vanité. Il n'est point fier.
Il ignore la superbe et même, si je n'avais peur qu'on se récriât, je
dirais qu'il n'a point d'orgueil. Il ne s'admire pas; mais il respecte
infiniment la portion de sagesse divine que la nature a déposée en lui
et, s'il est plein de lui-même, c'est par vertu stoïque. Cela est d'un
très honnête homme, mais peu perfectible.
Ce qu'il y a d'admirable en lui, c'est la hauteur du sentiment, la
liberté de l'esprit, la largeur des vues, l'illumination soudaine, la
pénétration des caractères, et cette forte volonté d'être juste, qui
fait de l'injustice même une vertu. On trouve dans le _Termite_ beaucoup
d'idées excellentes sur l'art et la littérature. Celle-ci par exemple:
«Une pensée large conçoit la beauté en organisation et non en réforme.»
Cette maxime est si belle si vraie, si féconde, qu'il me semble que j'en
vois sortir, toute une esthétique, admirable de sagesse. Mais j'avoue
que je ne puis me faire à son style encombré (le mot est de lui), où
chaque phrase ressemble à une voiture de déménagement. Et ce style n'est
pas seulement encombré, il est confus, parfois singulièrement trouble.
Le malheur de M. Rosny est d'en vouloir trop dire. Il force la langue.
Me permettrait-il de le comparer à certains astronomes qui, tourmentés
d'une belle curiosité, veulent obtenir de leur télescope des
grossissements que l'instrument ne peut pas donner? Le miroir dans
lequel on amène ainsi la lune, Mars, Saturne, ne reflète plus que des
formes incertaines et vagues, où l'oeil inquiet se perd.
M. Zola (il nous l'apprend lui-même) lui dit un jour:
«Vous faites de très beaux livres, mais vous abusez de la langue et, à
mesure que j'avance en âge, j'ai de plus en plus la haine de ces
choses-là; j'arrive à la clarté absolue, à la bonhomie du style. Oh! je
sais bien que j'ai moi-même subi le poison romantique! Enfin, il faut
revenir à la clarté française.»
M. de Goncourt (il nous en avertit encore) lui parla dans le même sens:
«J'ai lu vos livres, c'est très fort. Mais vous exagérez la description,
et puis, ces termes... J'en arrive à me demander si le talent suprême ne
serait pas d'écrire très simplement des choses très compliquées.»
M. Rosny n'était pas homme à écouter ces timides conseils. Il ne se
rendra jamais. Sur le bûcher même, il ne renierait pas les
_entéléchies_, les _pachydermes_, les _luminosités_, les _causalités_,
les _quadrangles_ et tous ces vocables étrangement lourds dont son style
est obstrué. Je vous dis que c'est Jean Huss en personne et qu'il a
cette espèce de fanatisme qui fait les martyrs. Il ne cédera sur aucun
point. C'est dommage. Il comprend tant de choses! il sent si bien la
nature et la vie, la physique et la métaphysique! Ah! s'il pouvait
acquérir ce rien qui est tout: le goût!
FRANÇOIS COPPÉE[43]
[Note 43: _Toute une jeunesse_. 1 vol.]
M. François Coppée est poète de naissance; le vers est sa langue
maternelle. Il la parle avec une facilité charmante. Mais, ce qui n'est
pas donné à tous les poètes, il écrit aussi, quand il veut, une prose
aisée, riante et limpide. Je croirais volontiers que c'est dans le
journalisme qu'il s'est fait la main à la prose. Il fut quelque temps
notre confrère, et l'on n'a pas oublié son heureux passage à la _Patrie_
où il remplaça M. Édouard Fournier comme critique dramatique. Le journal
n'est pas une si mauvaise école de style qu'on veut bien dire. Je ne
sache pas qu'un beau talent s'y soit jamais gâté et je vois, au
contraire, que certains esprits y ont acquis une souplesse et une
vivacité qui manquaient à leurs premiers ouvrages. On y apprend à se
garder de l'obscur et du tendu, dans lesquels tombent souvent les
écrivains les plus artistes, quand ils composent loin du public. Le
journalisme, enfin, est pour l'esprit comme ces bains dans les eaux
vives, dont on sort plus alerte et plus agile.
Quoi qu'il en soit du chantre des _Humbles_ et de quelque façon qu'il
ait développé son talent de prosateur, il faut, tout en reconnaissant
que sa meilleure part est dans la poésie, lui faire une place dans le
cercle aimable de nos conteurs, entre M. Catulle Mendès et M. André
Theuriet, tous deux, comme lui, conteurs et poètes.
On n'a pas oublié sa récente nouvelle d'_Henriette_, conduite avec une
élégante simplicité et dans laquelle il avait su nous toucher en nous
montrant le bouquet de violettes de la grisette sur la tombe du fils de
famille.
Il nous donne aujourd'hui un ouvrage plus étendu: _Toute une jeunesse_,
sorte de roman d'analyse, dans lequel l'auteur s'est plu à n'exprimer
que des sentiments très purs et très simples. Le titre ferait croire à
une autobiographie et à une confession; et, quand l'oeuvre parut dans un
journal illustré, les gravures n'étaient pas pour nous détourner de
cette idée, car le dessinateur avait donné au héros du livre un air de
ressemblance avec M. Coppée lui-même. En fait, l'auteur des _Intimités_
n'a nullement raconté son histoire dans ce livre. Cette jeunesse n'est
pas sa jeunesse. Il suffit d'ouvrir une biographie de M. François Coppée
pour s'en persuader. Un écrivain très estimé, M. de Lescure, a raconté
par le menu avec une abondance agréable de détails, la vie, si belle
dans sa simplicité, de M. François Coppée. Cet ouvrage, enrichi de
pièces inédites et de documents, ressemble moins aux minces biographies
que nous consacrons en France à nos contemporains illustres qu'à ces
amples et copieuses vies par lesquelles les Anglais font connaître leurs
hommes célèbres. Qu'on lise ces pages sympathiques, et l'on se
convaincra que les aventures, bien simples d'ailleurs, du jeune Amédée
Violette, le héros de _Toute une jeunesse_, sont imaginaires et ne se
rapportent pas à l'existence réelle de M. François Coppée. Amédée
Violette, fils d'un modeste employé de ministère, perd sa mère quand il
est encore un tout petit enfant. On sait que madame Coppée a vu les
premières lueurs de la célébrité de son fils. Les amis du bon temps se
rappellent, dans ce logis modeste et fleuri de la rue Rousselet, au
lendemain du _Passant_, la joie dont s'illuminait le visage souffrant de
cette femme de coeur. Ils revoient dans leur mémoire émue la mère du
poète, d'un type fin comme lui, mince et pâle, courbée au coin du feu,
retenue dans son grand fauteuil par la lente maladie de nerfs qui la
faisait paraître de jour en jour plus petite, sans effacer ni le sourire
de ses yeux, ni la grâce adorable de son visage dévasté. La langue à
demi liée par le mal mystérieux, elle semblait murmurer: «Je puis
mourir.» Elle mourut, laissant à sa place une autre elle-même... C'en
est assez pour montrer du doigt que M. François Coppée n'a pas prêté ses
propres souvenirs à son héros et que nous sommes dans la fiction pure,
quand se déroulent les modestes et douloureuses amours d'Amédée
Violette.
Ce jeune homme pauvre aime, sans le lui dire, Maria, la fille d'un
graveur, à demi artiste, à demi ouvrier, jolie et fine créature, qui,
devenue orpheline, copie, pour vivre, des pastels au Louvre et se laisse
séduire sans malice, par le beau Maurice, dont la fonction naturelle est
d'être aimé de toutes les femmes. Sur l'ardente prière d'Amédée, le beau
Maurice épousa Maria, après quoi il remplit sa fonction en la trompant
avec des créatures. Il la tromperait encore s'il n'avait en 1870 endossé
la capote des mobiles, mis dans son coeur «comme une fleur au canon de
son fusil, la résolution de bien mourir» et fait son devoir à Champigny,
où il tomba glorieusement sur le champ d'honneur. Il n'y a que les
mauvais sujets pour avoir de la chance jusqu'au bout.
Maurice meurt dans les bras d'Amédée en lui léguant Maria et le fils
qu'elle lui a donné. Amédée épouse Maria; mais elle ne l'aime pas, elle
aime encore Maurice, et le souvenir d'un mort emplit son coeur paisible.
Amédée ne demande plus rien à l'amour; il n'attend plus rien de la vie.
Un soir d'automne, accablé d'un monotone ennui, il laisse retomber dans
ses mains ses tempes argentées et songe: le bonheur est un rêve, la
jeunesse un éclair. L'art de vivre est d'oublier la vie. Les feuillent
tombent! les feuilles tombent!
Mais pour imaginaire qu'il est et mêlé à des aventures imaginaires,
Amédée Violette «sent la vie» comme la sentait M. François Coppée, quand
il était un enfant et quand il était un jeune homme. L'auteur ne le
cache pas et son héros, de son propre aveu, lui ressemble comme l'enfant
pensif de Blunderstone, le cher petit David Copperfield ressemble à
Dickens. En sorte que, fictive, à ne voir que la lettre, _Toute une
jeunesse_ est vraie selon l'esprit, et qu'il n'est point indiscret de
reconnaître en ce jeune homme «brun, aux yeux bleus, au regard ardent et
mélancolique», l'auteur heureux et vite attristé du _Reliquaire_ et du
_Passant_. Et comment ne pas appliquer au poète lui-même ce qu'il dit
d'Amédée qui, après avoir appris la littérature dans les romantiques, et
quelque temps erré dans les chemins battus, trouve tout à coup un
sentier inexploré, sa voie:
Depuis assez longtemps déjà, il avait jeté au feu ses premiers
vers, imitations maladroites des maîtres préférés, et son drame
milhuitcentrentesque, où les deux amants chantaient un duo de
passion sous le gibet. Il revenait à la vérité, à la simplicité,
par le chemin des écoliers, par le plus long. Le goût et le
besoin le prirent à la fois d'exprimer naïvement, sincèrement,
ce qu'il avait sous les yeux, de dégager ce qu'il pouvait y
avoir d'humble idéal chez les petites gens parmi lesquels il
avait vécu, dans les mélancoliques paysages des banlieues
parisiennes où s'était écoulée son enfance, en un mot, de
peindre d'après nature.
M. François Coppée n'a pas si bien défiguré dans son livre ses débuts
littéraires qu'on n'en trouve encore quelque image. Ses premières
rencontres avec les parnassiens y sont notées et il n'est pas difficile
de reconnaître en ce Paul Sillery qu'il nous représente comme un poète
exquis et comme un confrère excellent, M. Catulle Mendès, l'homme de
tout Paris, je le sais, le plus attaché aux lettres et le plus étranger
à l'envie comme aux petites ambitions. Il ne faudrait pas pourtant juger
les poètes chevelus de 1868 d'après les portraits satiriques un peu
noirs et beaucoup trop vagues qu'on trouve dans _Toute une jeunesse_. M.
Coppée, si l'on était tenté de le faire, serait le premier à nous dire:
«Prenez garde, je n'ai pas tout rapporté dans ce récit où j'ai voulu
seulement expliquer une âme. Ce n'est pas dans un roman tout
psychologique, c'est dans le libre parler de toutes mes heures, c'est
dans plus d'un article de journal, c'est dans les notices que j'ai
données à l'_Anthologie_ de Lemerre, qu'on verra si j'ai toujours rendu
témoignage à mes vieux compagnons d'armes, aux Léon Dierx, aux Louis de
Ricard, aux José-Maria de Heredia, de leur franchise et de leur loyauté.
Non, certes, ceux-là n'étaient pas des envieux. Je ne me séparerai
jamais des poètes parmi lesquels j'ai grandi, et l'on ne dira pas que
j'ai renié ni Stéphane Mallarmé, ni Paul Verlaine.»
Voilà ce que répondrait M. François Coppée à quiconque lui ferait le
tort de croire qu'il a oublié les heures charmantes du Parnasse et les
entretiens subtils du Cénacle.
M. François Coppée nous donne cette fois encore un livre «vrai», dans
lequel se montre au vif son «sentiment» de la vie. Il sent les choses en
poète et il les sent en parisien. Toute la première partie de son _David
Copperfield_, à lui, exprime un goût si profond et si délicat de nos
vieux faubourgs paisibles, qu'on y ressent, pour peu qu'on soit Parisien
aussi, une sorte de tendresse mystique et qu'on y entend parler les
pierres, les pauvres pierres. Je le suis, Parisien, et de toute mon âme
et de toute ma chair, et, je vous le dis en vérité, je ne puis lire sans
un trouble profond ces phrases si simples et si naturelles, dans
lesquelles le poète évoque les paysages citadins de son enfance, de
notre enfance; cette phrase, par exemple:
Il voyait se développer, à droite et à gauche, avec une courbe
gracieuse, la rue Notre-Dame-des-Champs, une des plus paisibles
du quartier du Luxembourg, une rue alors à peine bâtie à moitié,
où des branches d'arbres dépassaient les clôtures en planches
des jardins, et si tranquille, si silencieuse, que le passant
solitaire y entendait chanter les oiseaux en cage.
Et c'est avec un charme indicible que je suis les promenades du père et
de l'enfant, qui s'en allaient «par les claires soirées, du côté des
solitudes»:
Ils suivaient ces admirables boulevards extérieurs d'autrefois,
où il y avait des ormes géants datant de Louis XIV, des fossés
pleins d'herbes et des palissades ruinées laissant voir par
leurs brèches des jardins de maraîchers où les cloches à melons
luisaient sous les rayons obliques du couchant... Ils s'en
allaient ainsi, loin, bien loin, dépassaient la barrière
d'Enfer... Dans ces déserts suburbains, plus de maisons, mais de
rares masures, toutes ou presque toutes à un étage. Quelquefois
un cabaret peint d'un rouge lie de vin, sinistre, ou bien, sous
les acacias, à la fourche de deux rues labourées d'ornières, une
guinguette à tonnelles avec son enseigne, un tout petit moulin
au bout d'une perche, tournant au vent frais du soir. C'était
presque de la campagne. L'herbe, moins poudreuse, envahissait,
les deux contre-allées et croissait même sur la route, entre les
pavés déchaussés. Sur la crête des murs bas, un coquelicot
flambait çà et là. Peu ou point de rencontres, sinon de très
pauvres gens: une bonne femme, en bonnet de paysanne, traînant
un marmot qui pleurait, un ouvrier chargé d'outils, un invalide
attardé, et parfois, au milieu de la chaussée, dans une brume de
poussière, un troupeau de moutons éreintés, bêlant
désespérément, mordus aux cuisses par les chiens et se hâtant
vers l'abattoir. Le père et le fils marchaient droit devant eux
jusqu'au moment où il faisait tout à fait sombre sous les grands
arbres. Ils revenaient alors, le visage fouetté par l'air plus
vif, tandis que dans le lointain de l'avenue, à de grands
intervalles, les anciens réverbères à potence, les tragiques
lanternes de la Terreur, allumaient leurs fauves étoiles sur le
ciel vert du crépuscule.
Mon cher Coppée, chacun de ces mots dont je comprends si bien le sens,
ou, pour mieux dire, les sens mystérieux, me donne un frisson, et me
voilà emporté par cet enchantement dans les abîmes délicieux des
premiers souvenirs. J'y veux rester. Et quel plus sincère éloge puis-je
faire de votre livre que de dire les rêves qu'il m'a donnés?
Nous étions en ce temps-là, mon cher Coppée, deux petits garçons très
intelligents et très bons. Laissez-moi mêler fraternellement mes
souvenirs aux vôtres. J'ai été nourri sur les quais, où les vieux livres
se mêlent au paysage. La Seine qui coulait devant moi me charmait par
cette grâce naturelle aux eaux, principe des choses et sources de la
vie. J'admirais ingénument le miracle charmant du fleuve, qui le jour
porte les bateaux en reflétant le ciel, et la nuit se couvre de
pierreries et de fleurs lumineuses.
Et je voulais que cette belle eau fût toujours la même parce que je
l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau
de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme
excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit
scientifique, mais j'embrassais une chère illusion, car, au milieu des
maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel
des choses.
Ainsi, grâce à votre livre, mon cher Coppée, je me revois tout petit
enfant, regardant, du quai Voltaire, passer les bateaux qui vont sur
l'eau et respirant la vie avec délices; et c'est pourquoi je dis que
c'est un excellent livre.
LES IDÉES DE GUSTAVE FLAUBERT[44]
À propos de l'opéra de _Salammbô_, on a beaucoup parlé de Flaubert.
Flaubert intéresse les curieux, et il y a à cela une raison suffisante:
c'est que Flaubert est très intéressant. C'était un homme violent et
bon, absurde et plein de génie, et qui renfermait en lui tous les
contrastes possibles. Dans une existence sans catastrophes ni
péripéties, il sut rester constamment dramatique; il joua en mélodrame
la comédie de la vie et fut, dans son particulier, tragikôtatos, comme
dit Aristote. Tragikôtatos, il le serait aujourd'hui plus que jamais,
s'il voyait sa _Salammbô_ mise en opéra. À ce spectacle horrible quel
éclair sortirait de ses yeux! quelle écume de sa bouche! quel cri de sa
poitrine! Ce serait pour lui le calice amer, le sceptre de roseau et la
couronne d'épines, ce serait les mains clouées et le flanc ouvert...
[Note 44: Cet article a été fait à propos d'une _Étude_ très remarquée
de M. Henry Laujol dans la _Revue bleue_.]
Encore est-ce peu dire, et il estimerait que ces termes sont faibles
pour exprimer ses souffrances. Qu'il n'ait pas apparu lamentable et
terrible, la nuit, à MM. Reyer et du Locle, c'est presque un argument
contre l'immortalité de l'âme.
Du moins, est-il vrai que les morts ne reviennent guère, depuis qu'on a
bouché la caverne de Dungal qui communiquait avec l'autre monde. Sans
quoi, il serait venu, notre Flaubert, il serait venu maudire MM. du
Locle et Reyer.
C'était, de son vivant, un excellent homme, mais qui se faisait de la
vie une idée étrange. Je trouve fort à propos, dans la _Revue bleue_,
une étude du caractère de ce pauvre grand écrivain, sous la signature de
Henry Laujol. Ce nom n'est pas inconnu en littérature. C'est celui d'un
conteur et d'un critique à qui l'on doit des articles remarqués sur nos
romanciers et sur nos poètes, et aussi quelques nouvelles éparses dans
des revues et qu'il faudrait bien réunir en un volume. On m'assure que
ce nom de Henry Laujol est un faux nom sous lequel se cache un très
aimable fonctionnaire de la République qui, dans l'emploi qu'il tient
auprès d'un ministre, a su rendre plus d'un service aux lettres. Je n'en
veux rien affirmer, m'en rapportant sur ce point à M. Georges d'Heilly,
qui s'est donné, comme on sait, la tâche délicate de dévoiler les
pseudonymes de la littérature contemporaine. Ce qui pourtant me ferait
croire qu'on dit vrai, c'est que, dans toutes les pages signées du nom
de Henry Laujol, il se mêle au culte de l'art un souci des réalités de
la vie, qui trahit l'homme d'expérience. Il possède un sens des
nécessités moyennes de l'existence qui manque le plus souvent aux hommes
de pures lettres. On le voyait déjà, dans un conte du meilleur style, où
il obligeait don Juan lui-même à confesser que le bonheur est seulement
dans le mariage et dans le train régulier de la vie. Il est vrai que don
Juan faisait cet aveu dans sa vieillesse attristée, et il est vrai aussi
que don Juan parlait ainsi parce que, le plus souvent, ce que nous
appelons le bonheur, c'est ce que nous ne connaissons pas.
La philosophie de M. Henry Laujol se montre mieux encore aujourd'hui
dans cette remarquable étude où il s'efforce de confondre l'orgueil
solitaire du poète, et d'instruire les princes de l'esprit à ne mépriser
personne. Aux oeuvres d'art il oppose les oeuvres domestiques et il
conclut avec chaleur:
Réussir sa destinée, c'est aussi un chef-d'oeuvre. Lutter,
espérer et vouloir, aimer, se marier, avoir des enfants et les
appeler Totor au besoin, en quoi cela, au regard de l'éternel,
est-il plus bête que mettre du noir sur du blanc, froisser du
papier et se battre des nuits entières contre un adjectif? Sans
compter qu'on souffre mille morts à ce jeu stérile et qu'on y
escompte sa part d'enfer.
«Va donc, et mange ton pain en joie avec la femme que tu as
choisie,» ce n'est pas un bourgeois qui a dit cela, c'est
l'Écclésiaste, un homme de lettres, presque un romantique.