pour jour, _le Sens de la vie_, certes M. Edmond Scherer ne prévoyait
pas le récit désolé qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que _les
Trois Coeurs_ lui eussent causé quelque surprise s'il avait vécu assez
pour les connaître. Dans _le Sens de la vie_, M. Edouard Rod laissait
son héros marié et père de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne
foi que c'était là le dénouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas
conclu; mais l'éminent critique concluait pour lui, que se marier et
être père c'est à peu près tout l'art de vivre; que, s'il nous est
impossible de découvrir un sens quelconque à ce qu'on nomme la vie, il
convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils
veulent, ni même s'ils veulent et que ce qu'il importe de connaître,
puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas _pourquoi_, c'est
_comment_.
[Note 40: _Les Trois Coeurs_, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.]
M. Edmond Scherer était un sage qui ne se défiait pas assez de la malice
des poètes. Il ne pénétrait point le secret dessein de M. Edouard Rod,
qui est de nous montrer, après l'Ecclésiaste, que tout n'est que vanité,
et c'est ce dessein qui éclate dans les _Trois coeurs_. Car voici que
Richard Noral, son héros, se réveille dans les bras de la douce Hélène,
qu'il a épousée, aussi désenchanté que le roi Salomon lui-même, lequel,
à la vérité, avait fait du mariage une expérience infiniment plus
étendue.
Hélène n'a pas donné le bonheur à Richard et pourtant Hélène est une
noble et tendre créature. Mais elle n'est point le rêve, elle n'est
point l'inconnu, elle n'est point l'au delà. Et cette infirmité, commune
à tous les êtres vivants, la déshonore lentement dans l'imagination
délicate et stérile de son mari rêveur. Artiste sans art, Richard
demande follement à la vie de lui apporter les formes et l'âme de ses
propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimères que
celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalité de l'esprit ni la
générosité du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant
les compositions des préraphaélites. Il se demande avec Dante-Gabriel
Rosetti:
--Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplorés, pourrai-je
descendre au fond des abîmes de l'amour?
Il se nourrit de la _Vita nuova_; c'est-à-dire qu'il vit du rêve d'un
rêve. M. Edouard Rod nous dit qu'il était naturellement «bon et noble»,
mais qu'il se montrait à ses mauvaises heures «égoïste, despote et
cruel», et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un
égoïste sans tempérament, qui croit que l'amour est une élégance.
Fatigué d'Hélène, qui ne lui a pas donné l'impossible, il porte son
ennui et ses curiosités chez une aventurière vaguement américaine, d'âge
incertain, peut-être veuve, Rose-Mary, qui a traversé la vie en
sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus
de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle traîne sans cesse avec elle
de New-York à Vienne, de Paris à San Francisco et dans toutes les villes
d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur éclatante de table d'hôte,
beauté tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est,
au fond, très bonne femme, pleine de piété pour les bêtes, sentimentale,
capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquouère au coeur
simple, qui rêve le pot-au-feu. Elle aime éperdument Richard. M. Edouard
Rod nous dit: «Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit
malheureux». Il se désolait. Il pensait: «Je me suis trompé. Je me suis
trompé sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas à Cléopâtre.
Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.»
Non, Rose-Mary ne ressemblait pas à Cléopâtre. C'était à prévoir. Faute
de s'en être avisé à temps, voilà Richard dans une situation pénible.
Hélène a tout appris. Elle ne fait point de reproche à son mari, mais sa
douleur pudique, son silence, sa pâleur ont plus d'éloquence que toutes
les plaintes. Richard en est touché parce qu'il a du goût. Sa fille
Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. «La mère et la fille
semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal.» La maison a
l'air d'une maison abandonnée; on y respire un souffle de _malaria_. La
salle de travail, la bibliothèque, où jadis la famille se réunissait
dans un calme riant, maintenant déserte, respectée, pleine de souvenirs,
fait peur; on dirait la chambre du mort.
En passant de ce _home_ lugubre au petit salon d'hôtel garni égayé par
Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de
tristesses et d'ennuis. Comme Hélène, Rose-Mary aimait et souffrait. Et,
par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary
l'emportait sur la chaste et fière Hélène, épouse et mère. Pour le dire
en passant, il y a une chose que je ne conçois pas dans cette excellente
Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa
résignation. Elle ne défend pas cet amour qui est sa vie: elle est
toujours prête à céder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige
pas à ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellénore. Elle est étrangement
inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une
telle manière d'être soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout
est possible. Mais je voudrais qu'on me montrât mieux à quelle source
cette femme sans goût et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a
ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'où lui
vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret.
Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques où elle prit tant
de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne
saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrétion
pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec
dix-huit colis.
La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour déplaire à Richard
Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chantée, mit moins de
négligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le
sût, et c'est elle-même qui, couchée morte dans une barque, apporta au
chevalier son aveu dans une lettre:
Vivante on me nommait la vierge d'Avallon.
...
Pendant que Rose-Mary se noyait très simplement et très sincèrement pour
lui, Richard fréquentait le salon de madame d'Hays. C'était, paraît-il,
une charmante personne que madame d'Hays. Veuve après quelques mois de
mariage, elle avait acquis à peu de frais une liberté également
précieuse pour ses adorateurs et pour elle-même. Richard admirait en
madame d'Hays «cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des
regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune
femme un être exceptionnel, un être de rêve en dehors et au-dessus de la
notion de la beauté». Et madame d'Hays ne voulait point de mal à
Richard. En revenant du Bois, elle répondait du fond de son landau par
un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au
théâtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Préraphaélites. Si
bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y fût laborieusement appliqué,
selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappelé brusquement
dans la solitude de sa maison, auprès d'Hélène en pleurs. La petite
Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de
sa mère et l'indifférence de son père qui ont épuisé lentement cette
ardente et frêle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se
passent; le jardin où elle cueillait des fleurs refleurit. Richard,
songeant à l'enfant, qui était son enfant, murmure:
«Quels délicieux souvenirs elle nous a laissés!»
Et il ajoute:
«Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?»
Parole abominable! Celui qui pardonne à la nature la mort d'un enfant
est hors du règne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est
affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est-à-dire
quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les
aimer, pour les élever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du
coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons.
Ce Richard Noral est un misérable, qui gâche à la fois le mariage et
l'adultère, et qui cherche Cléopâtre. Mais, imbécile, qu'en ferais-tu de
Cléopâtre, si tu la rencontrais? Tu n'es ni l'exquis César ni le rude
Antoine, pour t'enivrer à cette coupe vivante et tu n'as pas l'air d'un
gaillard à fondre les légions en baisers. Vois ton ami Baïlac. Il est
toujours content, ton ami. Il ne cherche pas Cléopâtre et il la trouve
dans toutes les femmes. Il est sans cesse amoureux, et sa femme ne le
tourmente jamais. Cet habile homme a tout prévu: elle est toujours
enceinte. Ton ami Baïlac est comme Henri IV: il aime les duchesses et
les servantes. Ce qu'il demande à la femme, c'est la femme et non pas
l'infini, l'impossible, l'inconnu, Dieu, tout, et la littérature. Il se
conduit mal, j'en conviens, il se conduit très mal; mais ce n'est pas
pour rien; c'est un mauvais sujet, ce n'est point un imbécile. Il aime
sans le vouloir, sans y penser, tout naturellement, avec une ardeur
ingénue, et cela lui fait une sorte d'innocence.
Tu le crois une brute parce qu'il ne comprend pas bien les sonnets de
Rossetti; mais prends garde qu'à tout prendre il a plus d'imagination
que toi. Il sait découvrir la native beauté des choses. Et toi, il te
faut un idéal tout fait, il te faut la Pia, non telle qu'elle fut en sa
pauvre vie mortelle, mais telle que l'art du poète courtois et du
peintre exquis l'ont faite. Il te faut des ombres poétiques et des
fantômes harmonieux. Que cherches-tu autre chose? Et pourquoi
troublais-tu Rose-Mary?
On te dit égoïste, on te flatte. Si tu n'étais qu'un égoïste il n'y
aurait que demi-mal. L'égoïsme s'accommode d'une sorte d'amour et d'une
espèce de passion; chez les natures délicates, il veut, pour se
satisfaire, des formes pures, animées par de belles pensées. Il est
sensuel; ses rêves paisibles caressent mollement l'univers. Mais toi, tu
es moins qu'un égoïste: tu es un incapable. Et si les femmes t'aiment,
j'en suis un peu surpris. Elles devraient deviner que tu les voles
indignement.
C'est une nouveauté de ce temps-ci de réclamer le droit à la passion
comme on a toujours réclamé le droit au bonheur. J'ai là sous les yeux
un petit volume du dernier siècle qui s'appelle _de l'Amour_ et qui
m'amuse parce qu'il est écrit avec une prodigieuse naïveté. Je crois en
avoir déjà parlé. L'auteur, M. de Sevelinges, qui était officier de
cavalerie, donne à entendre que le véritable amour ne convient qu'aux
officiers. «Un guerrier, dit-il, a de grands avantages en amour. Il y
est aussi plus porté que les autres hommes. Admirable loi de la nature!»
Ce M. de Sevelinges est plaisant. Mais il ajoute avec assez de raison
qu'il est bon que l'amour, l'amour-passion, soit rare. Il se fonde sur
ce que «son effet principal est toujours de détacher les hommes de tout
ce qui les entoure, de les isoler, de les rendre indépendants des
relations qu'il n'a point formées», et il conclut qu'«une société
civilisée qui serait composée d'amants retomberait infailliblement dans
la misère et dans la barbarie». Je conseille à Richard Noral de méditer
les maximes de M. de Sevelinges: elles ne manquent pas d'une certaine
philosophie. Il faudrait pourtant se résigner à ne pas aimer, quand on
en éprouve l'impossibilité.
Que faire alors? dites-vous.--Eh, mon Dieu, cultiver son jardin,
labourer sa terre, jouer de la flûte, se cacher et vivre tout de même!
Rappelez-vous le mot de Sieyès, et songez que c'est déjà quelque chose
que d'avoir vécu sous cette perpétuelle Terreur qui est la destinée
humaine.--Et puis, vous dirait encore l'incomparable M. de Sevelinges:
Si je vous ôte la passion, je vous laisse du moins le plaisir avec la
tranquillité. N'est-ce donc rien que cela?
Sans parler d'_Adolphe_, nous avons déjà vu plus d'un héros de roman qui
cherche vainement la passion. M. Paul Bourget nous a montré dans un très
beau livre, _Crime d'amour_, le baron de Querne qui ne séduit une femme
honnête que pour la désespérer. Ce monsieur de Querne a l'esprit défiant
et le coeur aride; il est d'une dureté abominable. Il détruit sans
profit pour lui-même le bonheur de celle qui l'aime. Mais, enfin, il est
du métier: c'est un séducteur de profession, et puis il ne tombe pas
dans cet affreux gâchis de sentiment, il ne se livre pas à cet absurde
ravage des existences qui rend Richard Noral tout à fait odieux et assez
ridicule. J'entends bien qu'il y a tout de même une morale dans le livre
de M. Edouard Rod, c'est que tout est vanité aux hommes vains et
mensonge à ceux qui se mentent à eux-mêmes.
«Il nous reste l'adultère et les cigarettes,» disait le bon Théophile
Gautier au temps des gilets rouges. M. Edouard Rod ne laisse que les
cigarettes.
Son livre enfin, dans sa désolation même, nous avertit de craindre
l'égoïsme comme le pire des maux. Il nous enseigne la pureté du coeur et
la simplicité. Il nous remet en mémoire ce verset de l'_Imitation_: «Dès
que quelqu'un se cherche soi-même, l'amour s'étouffe en lui.»
Il a mis beaucoup de talent dans ce roman cruel. Et l'on ne saurait trop
louer la sobriété du récit, la rapidité tour à tour gracieuse et forte
des scènes, l'élégante précision du style. J'y louerai même un je ne
sais quoi de froid et d'affecté qui convient parfaitement au sujet.
Les procédés d'art et de composition de M. Edouard Rod sont bien
supérieurs aux procédés, maintenant à peu près abandonnés, de l'école
naturaliste. Dans une courte préface qui précède _les Trois Coeurs_, le
jeune romancier se dit _intuitiviste_. Je le veux bien. Dans tous les
cas, il est à mille lieues du naturalisme. La nouvelle école, et
jusqu'aux anciens disciples du maître de Médan, semblent entrer dans une
sorte d'idéalisme dont M. Hennique nous donnait récemment un exemple
aimable et singulier. M. Edouard Rod croit pouvoir indiquer les causes
principales de ce phénomène inattendu. Il les trouve dans l'exotisme qui
nous pénètre, et notamment dans les suggestions si puissantes
qu'exercent sur la génération jeune la musique de Wagner, la poésie
anglaise et le roman russe. Ce sont là en effet, des causes, dont
l'action, déjà sensible dans l'oeuvre de M. Paul Bourget, va en
s'exagérant jusque dans les «éthopées» de M. Joséphin Peladan. Un
critique habile, M. Gabriel Sarrazin, a pu dire: «À l'heure actuelle,
les infiltrations exotiques inondent notre littérature. Notre pensée
devient de plus en plus composite. Pendant que le peuple et la
bourgeoisie demeurent imperturbablement fidèles à nos deux traditions,
gauloise et classique, et continuent de n'apprécier que l'esprit, la
verve et la rhétorique, nombre de nos écrivains se composent un bouquet
de toutes les conceptions humaines. À l'arôme vif et fin d'idées et de
fantaisies rapides, perçantes, ironiques, en un mot françaises, ils
entremêlent le parfum lourd, morbide, de théories et d'imaginations
capiteuses, transplantées d'autres pays[41].» Ne nous plaignons pas trop
de ces importations: les littératures, comme les nations, vivent
d'échanges.
[Note 41: _Poètes modernes de l'Angleterre_, p. 4.]
J.-H. ROSNY[42]
[Note 42: _Le Termite, roman de moeurs littéraires_, 1 vol.]
Quel est cet insecte symbolique dont M. Rosny nous décrit le travail
occulte et redoutable? Quelle est cette fourmi blanche de l'intelligence
qui ronge les coeurs et les cerveaux comme le karia des Arabes dévore
les bois les plus précieux? Quel est ce névroptère de la pensée dont le
naturalisme a favorisé l'éclosion et qui, s'attaquant aux âmes
littéraires, les peuple de ses colonies voraces? C'est l'obsession du
petit fait; c'est la notation minutieuse du détail infime; c'est le goût
dépravé de ce qui est bas et de ce qui est petit; c'est l'éparpillement
des sensations courtes; c'est le fourmillement des idées minuscules;
c'est le grouillement des pensées immondes. La jeune école est en proie
au fléau; elle est broyée, âme et chair, par les mandibules du termite.
M. J.-H. Rosny nous montre dans ses planches d'anatomie un sujet mangé
jusqu'aux moelles et dont l'être intime, sillonné de toutes parts par
les galeries de l'horrible fourmi blanche, n'est plus qu'une boue
impure, mêlée d'oeufs, de larves et de débris d'ailes de mouche. Ce
sujet a nom: Servaise (Noël), âgé de trente ans, naturaliste de
profession. L'auteur s'est plu à personnifier en ce Noël Servaise
l'école formée il y a quinze ans dans les soirées de Médan et qui
maintenant se disperse sur toutes les routes de l'esprit. Son héros est
un émule imaginaire de M. Huysmans, avec qui il n'est pas sans quelque
ressemblance par la probité morose de l'esprit, ainsi que par un sens
artiste étroit mais sincère. M. Rosny nous apprend que Noël Servaise,
absolument dénué de la faculté d'abstraire, n'avait aucune philosophie.
Et il ajoute:
«Un système sensitif délicat, la perception rapide des menus actes de la
vie, la rétractilité d'âme qui classe d'instinct les phénomènes mais ne
les définit ni ne les généralise, l'horreur des mathématiques et du
syllogisme, une surprenante faculté à saisir les tares des choses et des
hommes, telles étaient ses caractéristiques... Délié dans l'analyse,
observateur, expérimentateur des détails sur telle question d'art, sur
tel milieu d'êtres, il lui arrivait d'atteindre, par intuition
indéfinie, un concept équivalant aux concepts raisonnes d'un
généralisateur. À son arrivée en littérature, son esprit
anti-métaphysique et sa tendance dénigrante furent d'emblée réduits par
la pensée de l'exact et du cataloguement. Il trouva infiniment honnête
que de l'observation de la vie courante, de la fixation d'événements
minuscules dépendît tout l'art. Sa minute d'arrivée, coïncida avec le
surmenage de la méthode.» C'est un naturaliste de la dernière heure, un
contemporain de M. Paul Bonnetain et probablement un des signataires de
l'acte solennel par lequel M. Zola fut déposé pour crime de haute
trahison, comme autrefois le roi Charles Ier. Bref, il est du groupe des
néo-naturalistes.
«Très bourgeois pour la plupart (c'est M. Rosny qui le dit), mais par là
même exagérant la haine bourgeoise, la suavité leur fut en horreur. Il
parut _artiste_ d'hyperboliser les tares; une honte s'attacha au moindre
optimisme social ou humain, honte aggravée par la facile confusion de
cerveaux étroits--et les naturalistes de 80 à 84 furent particulièrement
étroits--entre l'art des moralistes bourgeois et celui qui pourrait
apporter une compréhension philosophique du moderne.»
Aussi ne serez-vous pas surpris si Noël Servaise n'a pas très bien
compris le _Bilatéral_ et généralement les ouvrages de M. Rosny qui sont
pleins de philosophie et dans lesquels l'abstrait se mêle au concret et
le général au particulier. Au demeurant, ce Noël Servaise est un homme
malade. Il a un rhumatisme articulaire à l'épaule, des calculs au foie,
un «cancer à l'âme» et des cors au pied. Amoureux et timide, «le visage
trop long et maussade..., petit de taille, épais, sans grâce et, pour
tout bien, des yeux frais et tendres», il rêve de la robe cerise et du
parfum d'héliotrope de madame Chavailles.
Cette dame, infiniment douce, est la femme légitime du peintre
Chavailles, qui mérite tout ce qui lui arrivera, car il est dur,
hargneux, goguenard et adonné à la peinture de genre. Il a une «face de
soufre et de laiton», des yeux de «chien goulu», une voix de «silex».
Noël Servaise aime madame Chavailles et il se demande où il le lui dira;
si ce sera «dans un salon, une rue, au bord d'un golfe ou sous les
feuillages». C'est le termite qui le travaille. Par un soir d'été, il se
promène seul avec elle dans une forêt enchantée. Un charme l'enveloppe
et le pénètre; tout à coup au coassement des grenouilles, il songe à
l'appareil digestif de madame Chavailles, et voilà ses désirs en
déroute. Le termite, le termite! Ce Noël Servaise a «l'âme bitumeuse»,
on le dit et je le crois volontiers. Timide et gauche, irrésolu,
redoutant d'instinct la satisfaction de ses désirs, il s'en tiendrait au
rêve et madame Chavailles ne pécherait avec lui qu'en pensée; comme dit
joliment M. Rosny, elle ne commettrait que «des fautes impondérables»,
s'il n'y avait en cette dame un génie passif du sexe, un divin abandon,
une facilité d'aimer qui la rend plus semblable aux grands symboles
féminins des théogonies antiques qu'à une Parisienne du temps de M. Paul
Bourget. Elle s'abandonne avec une tranquillité magnifique; elle est
tout naturellement l'oubli des maux et la fin des peines. Et il faut
remonter à l'union de Khaos et de Gaia pour trouver l'exemple d'un amour
aussi simple. Oh! madame Chavailles n'a pas l'ombre de vice. Il ne
faudrait pas me presser beaucoup pour que j'affirme que c'est une espèce
de sainte.
Il la prend comme on cueille un beau fruit, et il goûte dans ses bras,
dit M. Rosny, «l'ivresse noire, le léger goût de sépulcre sans lequel il
n'est pas d'altitude passionnelle». Mais, dès le lendemain, il rentre à
Paris, effrayé «du temps perdu» et de ce quelque chose d'humain qui a
traversé sa littéraire existence. Le termite! le termite, le termite! En
réalité, les deux grands événements de la vie de Noël Servaise,
voulez-vous les connaître? C'est la mise en vente chez Tresse d'un roman
selon la formule, et la première représentation, au Théâtre-Libre, d'une
pièce naturaliste, dans laquelle M. Antoine joua avec son talent
ordinaire le rôle d'un vieillard ignoble et ridicule.
Aux approches de la mise en vente du livre, quelle inquiétude, quelle
angoisse, que de craintes et d'espérances; «quels souhaits pour la paix
de l'Europe, pour la santé de l'empereur d'Allemagne! et que Boulanger
ne bouge, et que les Balkans se taisent!»
Le volume paraît, et personne n'y prend garde. Ce n'est qu'un roman de
plus.
La «première» au Théâtre-Libre ne s'annonce pas comme un événement. Le
pauvre auteur, tapi au fond des coulisses, dans une espèce de cage à
poulet, s'effare; «le mystère des êtres qui vont applaudir ou condamner
lui entre comme un glaive dans la poitrine... Un roulis du sang
l'assourdit, avec des intervalles de vacuité absolue, d'immobilité
cardiaque, bientôt résolue en ressacs, en vertiges, en hallucinations.»
Les applaudissements sont maigres. C'est une chute molle. Servaise tombe
peu à peu dans «une morosité gélatineuse». La douce madame Chavailles
devient veuve. Mais l'homme de lettres ne prête pas grande attention à
cet accident: ce n'est pas de la littérature, ce n'est que de la vie. Le
termite achève son ouvrage, et il ne reste plus rien du pauvre Servaise.
MM. de Goncourt ont donné, il y a trente ans environ, dans leur _Charles
Demailly_, une étude de la névrose des littérateurs, une description
complète du mal livresque. En comparant leur pathologie à celle de M.
Rosny, on est effrayé des progrès de la maladie. Charles Demailly
gardait encore, dans le trouble de son esprit et dans le détraquement de
ses nerfs, quelque chose de la folie imagée et charmante d'un Gérard de
Nerval. Noël Servaise s'enfonce dans l'imbécillité. Et pourtant ce
n'était point une bête. Il avait même quelque finesse native.
Il y a des portraits dans le _Termite_ et c'est, comme le _Grand Cyrus_,
un roman à clefs. On ne travaille pas dans ce genre sans s'exposer à
certains dangers et sans soulever des protestations qui peuvent être
fondées. Disons tout de suite que M. Rosny, qui est un très honnête
homme, n'a mis dans ses portraits aucun trait, dans ses scènes aucune
allusion qui pussent, je ne dis pas faire scandale, mais même exciter
une curiosité malveillante. Les figures les plus reconnaissables de son
livre sont celles de MM. Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet
et J.-H. Rosny lui-même, qui sont peints sous les noms de Fombreuse, de
Rolla, de Guadet et de Myron.
M. de Goncourt (Fombreuse) est esquissé en quelques traits au milieu des
japonaiseries de sa maison d'artiste. «On nous le montre la tête large,
la face lorraine, les cheveux de soie blanche... ses beaux yeux nerveux
dans le vide.» Le croquis est rapide, d'une ligne juste et fine. Mais
pourquoi M. Rosny ajoute-t-il: «Il marcha par la chambre à grands pas
lourds, sa veste épaisse pleine de _plis de pachyderme_, de grand air en
cela, de beauté _tactile_ et réfléchie.» Cette phrase singulière me
donne lieu de vous montrer en passant les défauts terribles de M. Rosny:
il manque de goût, de mesure et de clarté.