ingénieux les a déjà fait parler au bord de cette fontaine des
Groseilliers; rappelons que M. Ernest Prarond a, dans la _Voie sacrée_,
fait entendre le chant alterné des fées et des saintes.
Que ne pouvons-nous à notre tour exprimer en paroles rythmées la pensée
profonde de ces dames de l'arbre et de la source, de ces dryades et de
ces nymphes restées antiques dans l'âme sous leurs atours de châtelaines
et dans la grêle mignardise qui sied aux belles amies du sire de
Bourlemont?
Elles disaient à Jeanne:
--Jeannette, vois, la terre est fleurie; le ciel est léger. La nature
t'est douce; sois douce à la nature. Aime. Crois-en les fées. Aime.
C'est nous qui faisons pousser l'aubépine sur la chair décomposée des
morts. Tout passe. Hors le plaisir, tout est illusion. Crois-en notre
éternelle jeunesse. Aime. Rien au monde ne vaut un sacrifice. Nous avons
bien ri à la barbe du vieil ermite qui vint nous exorciser au temps du
roi Dagobert. Nous sommes le frémissement du feuillage, le rayon de la
lune, le parfum des fleurs, la volupté des choses, l'ivresse des sens,
le frisson de la vie, le trouble de la chair et du sang... Tu es belle,
ô Jeannette. Ta jeunesse est en fleur. Aime!
Les fées parleraient ainsi, et on les verrait flotter dans l'air
semblables aux vapeurs qui montent des prairies dans les soirs d'été.
Mais les dames sainte Catherine et sainte Marguerite apparaîtraient au
bord de la fontaine, lumineuses comme des figures de vitrail et portant
des couronnes d'or, et elles diraient:
--Jeanne, sois bonne fille!
Et notre mystère suivrait pas à pas les chroniques. Mais toutes les
images épanouies dans la pensée humaine, toutes les formes de nos rêves,
de nos craintes et de nos espérances seraient visibles et parlantes dans
un costume du XVe siècle. On y verrait Dieu le père en habit d'empereur,
la vierge Marie, les anges, les vertus théologales, les neufs preuses,
la Sibylle de Cumes, Deborah, Lucifer, les sept péchés capitaux, tous
les diables, enfin la terre, le ciel et l'enfer. Et des milliers de
scènes nous conduiraient en cent et une journées au bûcher de Rouen.
S'il faut être juste, s'il le faut absolument, je ne reprocherai point à
M. Jules Barbier de n'avoir pas conçu son ouvrage sur ce plan. D'abord,
il n'aurait pas pu: c'est trop difficile. Et puis, si, par impossible,
il était parvenu à le faire, on n'aurait pu le jouer et c'eût été
dommage. Nous n'aurions pas vu madame Sarah Bernhardt en Jeanne d'Arc.
Elle y est la poésie même. Elle porte sur elle ce reflet de vitrail que
les apparitions des saintes avaient laissé--du moins nous
l'imaginons--sur la belle illuminée de Domrémy.
II
Madame Sarah Bernhardt est à la fois d'une vie idéale et d'un archaïsme
exquis; elle est la légende animée. Si sa belle voix a paru trop faible
par moments, c'est la faute du poème,--je crois qu'on dit le _poème_, en
langage de théâtre. Si l'on avait mieux suivi la simple vérité, madame
Sarah Bernhardt n'aurait pas à enfler sa voix pour débiter des tirades
vibrantes. Jeanne ne déclamait jamais. Beaucoup de ses paroles nous ont
été conservées; elles sont tantôt d'une brièveté héroïque, tantôt d'une
finesse souriante. Aucune ne prête à de grands éclats de voix. Ceux qui
l'ont entendue disent qu'elle avait la voix douce, une voix de jeune
fille. Je citerai à ce propos une page intéressante d'un livre récent,
la _Jeanne d'Arc_ du très regretté Henri Blaze de Bury[37]. C'est une
histoire écrite avec une bonne foi parfaite, un tour poétique et
singulier, un enthousiasme qui ne lasse jamais parce qu'il n'est jamais
banal, et aussi une certaine fantaisie dont la page qu'on va lire
donnera l'idée. Après avoir rappelé, comme nous venons de faire, que
Jeanne, au dire de ceux qui vivaient près d'elle, avait la voix jeune et
pure, l'historien ajoute:
[Note 37: Un vol. in-8°.]
Remarquons la vibration particulière de sa voix: _Vox infantilis_,
quelque chose d'immaculé, de virginal; et notons, à trois siècles de
distance, le même phénomène chez une autre héroïne de notre histoire.
Charlotte Corday avait également cette limpidité d'accent, cet
enchantement de la voix. Un peintre allemand nommé Hauer, qui crayonna
ses traits _in extremis_ et ne la quitta qu'au marchepied de la
charrette infâme, a constaté ce don exquis, et sans établir de parallèle
entre la grande libératrice du sol national au XVe siècle et celle que
Lamartine appelait l'Ange de l'assassinat, encore est-il permis de
relever un signe d'ineffable pureté, commun à ces deux belles âmes.
J'ai lu jadis, je ne sais plus trop dans quel grimoire, que l'alchimiste
Albert le Grand avait à son service une jeune fille qu'il avait prise
uniquement sur la garantie de sa voix dont le timbre disait aussi
pureté, candeur, virginité. Un beau matin, le maître l'envoie chercher
un pot de vin chez le tavernier du voisinage; vingt minutes s'écoulent,
elle rentre. Albert, du fond de son cabinet et toujours plongé dans ses
livres, adresse à la servante une question; elle y répond de la porte,
et lui, sans même l'avoir vue, sans autre indice que la simple résonance
phonique: «Ribaude, s'écrie-t-il, fille à soldats, va-t'en, je te
chasse!» Que s'était-il passé? Juste ce que le vieux savant reprochait à
sa servante. Et que lui reprochait-il?
De ne plus être maintenant ce qu'elle était encore tantôt.
La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
Quelque diable aussi.....
le diable, ou quelque lansquenet aventureux et de belle mine. Le fait
est que la jouvencelle n'en revenait pas, mettant tout sur le compte de
la sorcellerie. Qui serait venu lui dire que le timbre instantanément
altéré de sa voix l'avait seul trahie, l'eût à coup sûr bien étonnée.
_Vox infantilis_, signe mystérieux, auquel les anges du ciel et de la
terre se reconnaissent, et que la Pucelle conserva jusqu'à la fin.
Henri Blaze de Bury a laissé dans son récit une certaine place au
merveilleux. Il ne croit pas que, dans une telle histoire, tout puisse
s'expliquer humainement. Il veut bien, selon une image qui lui
appartient, mettre un peu de jour dans la forêt enchantée sans cesse
accrue avec les âges. Mais il ne rompt point le charme. Je crois, pour
ma part, que rien dans la vie de Jeanne d'Arc ne se dérobe, en dernière
analyse, à une interprétation rationnelle. Là, comme ailleurs, le
miracle ne résiste pas à l'examen attentif des faits. Le tort de ses
biographes est de trop isoler cette jeune fille, de l'enfermer dans une
chapelle. Ils devraient, au contraire, la placer dans son groupe
naturel, au milieu des prophétesses et des voyantes qui foisonnaient
alors: Guillemette de la Rochelle, que Charles V fit venir à Paris, vers
1380, la bienheureuse Hermine de Reims, sainte Jeanne-Marie de Maillé,
la Gasque d'Avignon, conseillère de Charles VI, les pénitentes du frère
Richard et quelques autres encore qui eurent en commun avec Jeanne les
visions, les révélations et le don de prophétie. Vallet de Viriville, le
plus perspicace des historiens de Jeanne, a montré la voie.
Il faudrait rechercher ensuite par quel lent et profond travail l'âme
chrétienne se forma l'idée de la puissance de la virginité et comment le
culte de Marie et les légendes des saintes préparèrent les esprits à
l'avènement d'une Catherine de Sienne et d'une Jeanne d'Arc. Notre
Jeanne ne perdrait rien à être expliquée de la sorte. Elle n'en
paraîtrait ni moins belle ni moins grande, pour avoir incarné le rêve de
toutes les âmes, pour avoir été véritablement celle qu'on attendait. On
peut dire à cet égard que l'histoire ne détruira, pas la légende.
III
Il me reste un mot à dire du livre nouveau de M. Ernest Lesigne[38].
L'auteur nie que Jeanne d'Arc ait été brûlée à Rouen. Et, pour soutenir
cette thèse, il identifie à la vraie Jeanne cette fausse Jeanne dont
nous ayons raconté ailleurs l'histoire incroyable, cette Claude ou
Jeanne qui parut en Lorraine l'an 1436, se fit reconnaître par les
frères de Jeanne d'Arc et par les bourgeois d'Orléans, épousa Robert des
Armoises et, après les aventures les plus singulières, mourut dans son
lit, entourée de la vénération des siens. Cela est étrange, en effet.
Mais, d'un autre côté, la mort de Jeanne est attestée par des témoins
qui déposèrent au procès de 1455. Aucun fait historique, aucun n'est
mieux établi que celui-là. M. Lesigne nous promet de s'expliquer sur ce
point dans un nouvel ouvrage. Je suis curieux de voir comment il se
tirera d'affaire. Car il s'est mis dans une situation vraiment
difficile.
[Note 38: _La Fin d'une légende. Vie de Jeanne d'Arc (de 1409 à 1440,
sic)_, par Ernest Lesigne, 1 vol. in-18.]
SOUS LES GALERIES DE L'ODÉON
19 janvier.
I
Je passais sous les galeries de l'Odéon. Un vieux poète, un maître
d'études et deux étudiants y feuilletaient des livres non coupés. Sans
souci des courants d'air froid qui leur glissaient sur le dos, ils
lisaient ce que le hasard et le pli des feuilles leur permettaient de
lire. En les observant, je songeais à ce livre que rêve M. Stéphane
Mallarmé, à ce récit merveilleux qui présentera trois sens distincts et
superposés, et qui offrira une fable intéressante, exactement suivie, à
ceux mêmes qui liront sans couper les pages. Je me figurais mon vieux
poète, mon maître d'étude et mes deux étudiants promenant avec ivresse
sur un tel livre leur nez rougi par le froid, et je louais en mon coeur
le poète ingénieux d'avoir, dans sa bonté, préparé un aliment aux
pauvres lecteurs qui, comme les moineaux, vivent en plein air et qui se
nourrissent de littérature aux étalages des bouquinistes. Mais, en y
songeant mieux, je doute si le plaisir de ces doux vagabonds n'est pas
plus délicieux tel qu'ils le goûtent, et s'il n'y a pas un charme pour
eux, le charme du mystère, dans ces brusques suspensions du sens
qu'apportent les pages que le couteau de bois n'a pas encore détachées.
Ces liseurs en plein air doivent avoir beaucoup d'imagination. Tout à
l'heure, ils s'en iront par les rues froides et noires, achevant dans un
rêve la phrase interrompue. Et sans doute ils la feront plus belle
qu'elle n'est en réalité. Ils emporteront une illusion, un désir, tout
au moins une curiosité. Il est rare qu'un livre nous en laisse autant
quand nous le lisons tout entier, à loisir.
Je voudrais bien les imiter quelquefois et lire aussi certains livres
sans les couper. Mais mon devoir s'y oppose. Hélas! il est si agréable
de picorer dans les livres! J'ai pour ami un commissionnaire du quai
Malaquais; et cet homme simple est un grand exemple du charme qui
s'attache aux lectures interrompues. De temps à autre, il m'apportait
une crochetée de bouquins. Ces relations lui permirent de m'apprécier,
et il jugea, après deux ou trois visites, que je n'étais pas fier, ayant
d'ailleurs peu sujet de l'être, puisque je prenais toute ma science dans
les livres. De fait, il portait sur son dos plus de savoir que je n'en
porte dans ma tête. Son assurance s'en accrut justement et un jour il me
dit, en se grattant l'oreille:
--Monsieur, il y a quelque chose que je voudrais bien savoir. Je l'ai
demandé à plusieurs personnes qui n'ont pas su me le dire. Mais vous le
savez, vous. Oh! c'est une chose qui me tourmente depuis bientôt cinq
ans.
--Quelle chose?
--Il n'y a pas d'indiscrétion?...
--Parlez, mon ami.
--Eh bien! monsieur, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue
l'impératrice Catherine?
--L'impératrice Catherine?
--Oui, monsieur, je donnerais bien quelque chose pour savoir si elle a
réussi.
--Réussi?...
--Oui, j'en suis resté au moment où les conjurés veulent tuer l'empereur
Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de
tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite.
--Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a été étranglé et Catherine fut
proclamée impératrice.
--Vous en êtes sûr?
--Parfaitement sûr.
--Oh! tant mieux! j'en suis bien content.
Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir.
Je l'envoyai à l'office boire un verre de vin à la santé de la grande
Catherine. C'est de ce jour que date notre amitié.
Nos liseurs des galeries de l'Odéon n'en étaient point restés, comme mon
commissionnaire, à la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils
ne feuilletaient rien de bien neuf, et je soupçonne le maître d'études
d'avoir dévoré plusieurs pages du _Tableau de l'amour conjugal_. Il
soulevait de ses gros doigts les feuillets fermés de trois côtés et il y
fourrait le nez comme un cheval dans sa musette.
L'étalage était triste, fané; on n'y respirait pas la bonne odeur du
papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette
mention imprimée sur une bande de papier: _Vient de paraître_.
Les gens du monde ignorent ce que c'est que _la pile_. Les gens du monde
lisent les romans nouveaux dans _la Revue des Deux Mondes_. Ils ne les
achètent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le
voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils
ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un
livre récent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend,
de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie
d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montépin, est fort
embarrassé quand on lui demande _la Chèvre d'or_ de Paul Arène. Mais il
est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspiré que
le gargotier de la butte Montmartre, à qui mon ami Adolphe Racot
demandait une aile de phénix et qui répondait: «Nous venons de servir la
dernière», ce rusé papetier déclare que: «_la Chèvre d'or_, il n'y en a
plus!» On porte cette réponse à la belle liseuse, qui ne lira pas _la
Chèvre d'or_, faute de l'avoir découverte. Ce qui, d'ailleurs, est
souverainement juste; car la véritable beauté ne doit se montrer qu'aux
initiés. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de
se procurer un petit volume in-18 jésus de trois francs cinquante. Je
sais deux ou trois salons littéraires où tout le monde lit ce qu'il est
convenable de lire; mais où personne ne serait capable de se procurer en
vingt-quatre heures un de ces livres qu'il «faut» avoir lus. Un
exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le
tour du salon et sert à soixante personnes. On se le prête comme une
chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du
faubourg Saint-Honoré a dit qu'il n'y en avait plus. Après avoir passé
pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable
à voir, fripé, bâillant du dos, encorné à merveille, et comme
l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe
encore. Il rend l'âme, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse à la
curiosité intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N..., de
la comtesse de N... Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul
Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de découvrir dans
tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe siècle, les
écrits poétiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les
moeurs à cet égard ont moins changé qu'on ne croit, et il n'est pas dans
les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle
l'exemplaire unique. Cette méthode n'est pas sans inconvénient. Des
lettres qui n'étaient écrites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait
le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de _Mensonge_. On
m'a montré un exemplaire de _Fort comme la mort_, qui avait servi de
buvard à une très jolie personne. Une ligne d'écriture y restait
empreinte à l'envers. On la croyait indéchiffrable, quand une curieuse,
aux mains de laquelle le livre était venu, s'avisa de regarder dans un
miroir la page maculée. Elle lut très nettement dans la glace: «Je
t'envoie mon coeur dans un baiser». C'était la dernière ligne d'une
lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques années M.
Gaston Boissier vantait à quelques amis l'esprit ingénieux d'une dame
qui variait à l'infini, dans une même correspondance, les formules
finales de ses lettres.
Le commandant Rivière, qui l'avait écouté, restait surpris.
--Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres
par cette formule: «Je t'envoie mon âme dans un baiser». Il en faut
induire que _Fort comme la mort_ ne trahissait personne. Le prêt des
livres ne laisse pas d'être périlleux.
J'ai donné de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison
suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grâce, qui ne
suffit pas quand elle est suffisante, à ce que disent les théologiens,
nous chercherons quelque autre origine à la noble coutume de n'acheter
de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes
brochés font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin
ou d'un éclat sombre, que les femmes de goût savent aujourd'hui meubler
avec harmonie. Ce sont des tableaux achevés où l'on ne peut ajouter que
des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse
note. Ce jaune a été adopté par tous les éditeurs, qui considèrent qu'il
se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans
un intérieur discret, où tout se tait et s'apaise. On a voulu y
remédier, voilà cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de
chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les
dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget à des livres d'heures
et à des missels. Mais ces livres aimés n'étaient plus reconnaissables,
vêtus comme des évêques et comme des chantres. Ils semblaient trop
lourds et trop magnifiques pour être lus au coin du feu. Peu à peu on
laissa les ornements ecclésiastiques, et la chemise jaune reparut.
Les éditeurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage
élégant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, où l'on vend les livres
d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regretté Jules
Hetzel, qui était un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tenté:
il y a perdu de l'argent. C'était dans l'ordre. Mais son invention ne
pourrait-elle profiter à autrui? Cela aussi serait dans l'ordre.
La librairie Quantin a essayé des couvertures d'un aspect charmant et
grave. Ce ne sont ni tout à fait des brochures, ni tout à fait des
cartonnages. Cela est léger et cela meuble. J'ai là, sur ma table, un
très joli livre de M. Octave Uzanne, les _Zigzags d'un curieux_, qui est
ainsi vêtu d'un papier bleu sombre à grain de maroquin et doré avec
élégance. Ce type pourrait être appliqué aux romans publiés par Calmann
Lévy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les
décadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux à habiller joliment
un livre. Ils revêtent leurs vers et leurs «proses» d'une espèce de
galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dorées, d'une
parfaite élégance.
Après tout, cela n'importe peut-être pas autant que je crois. Ce qui me
surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les
nouveautés littéraires dans les quartiers riches. Ce serait une
industrie à créer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses
affaires.
Mais nous voilà bien loin de l'Odéon, et je n'ai point dit ce que
c'était que _la pile_. Je le dirai, car il faut instruire les infidèles,
il faut évangéliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente,
quand un éditeur lance, par exemple, l'_Immortel_, _Mensonges_ ou
_Pêcheur d'Islande_, les libraires revendeurs et spécialement ceux des
galeries de l'Odéon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de
l'étalage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en élèvent des
tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes,
piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il
faut être célèbre ou méridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et
célébrité. Les Grecs l'eussent nommée la stèle d'or. Elle porte aux nues
les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'Émile Zola, de Guy de
Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les
cheveux épars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait
la pile. Hélas! ils priaient et pleuraient en vain.
II
C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-là,
dans les galeries de l'Odéon. Mais on voyait dans la vitrine réservée
aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite édition du _Manteau
de Joseph Olénine_, par le vicomte de Vogüé, de l'Académie française.
C'est un conte fantastique qu'on peut comparer à l'incomparable _Lokis_.
Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils
à la belle Aude. Dans le conte de M. de Vogüé, ainsi que dans celui de
Mérimée, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux.
Et quand le bon M. Joseph Olénine respire avec ivresse une pelisse de
zibelines, il n'est pas si étrangement fou qu'il en a l'air. Car la
comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M.
Joseph Olénine reçoit finalement le prix de son fétichisme sincère et
profond. Une nuit, dans le château de la comtesse ***ska, dont il est
l'hôte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aimée, il trouve
dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante
et dont le souffle humide effleure son front.
Un moins galant homme aurait cru reconnaître la comtesse. Mais M. Joseph
Olénine se persuade sur quelques légers indices que la visiteuse
nocturne est un fantôme, une dame morte depuis longtemps et qui revient
aimer en ce monde, faute d'avoir trouvé dans l'autre un meilleur emploi
de ses facultés. M. Joseph Olénine, pensant avec raison qu'il faut être
discret, même quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au
comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-être de ce silence, le
fantôme revint souvent.
J'ai trouvé aussi sous les doctes arcades de l'Odéon, parmi les rares
nouveautés de la semaine, un «conte astral» de M. Jules Lermina, _À
brûler_. On y voit un homme qui sort de lui-même à volonté. C'est
précisément la donnée d'un épisode du livre de M. Joséphin Peladan, _la
Victoire du mari_, dont nous avons déjà parlé[39]. Nous nous retrouvons
en plein magisme; nous entendons résonner de nouveaux le mystérieux
_linga-sharra_, formule puissante, à l'aide de laquelle les mages
sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules
Lermina est conforme aux données de la science ésotérique, et Papus est
un grand mage: M. Joséphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina
excelle à conter des contes extraordinaires. Il a donné deux volumes
d'_Histoires incroyables_ que je recommande à tous ceux qui aiment
l'étrange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit
fondé sur la science et l'observation. C'est là précisément le grand
mérite de M. Jules Lermina. Il part d'une donnée positive pour s'élancer
de prodige en prodige.
[Note 39: Voir p. 233.]
Jules Lermina, Joséphin Peladan, Léon Hennique, Gilbert-Augustin
Thierry, Guy de Maupassant lui-même dans son _Horla_, voilà bien des
esprits tentés par l'occulte! Notre littérature contemporaine oscille
entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalté. Nous avons perdu la
foi et nous voulons croire encore. L'insensibilité de la nature nous
désole. La morne majesté des lois physiques nous accable. Nous cherchons
le mystère. Nous appelons à nous toutes les magies de l'Orient; nous
nous jetons éperdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du
merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chassé de
leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de
milieu. Voilà ce que nous avons tiré d'une heure de bouquinage sous les
galeries de l'Odéon.
M. ÉDOUARD ROD[40]