«La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une

ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses

qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent: Aimez, vous

qui vivez. Ce prodige nous enseigne à goûter les joies de la vie, tandis

qu'il en est temps encore.»

Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur ce sujet une élégie que

j'ai retrouvée par le plus grand des hasards dans la bibliothèque

publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe siècle, cotée:

fonds Michel Chasles, Fn., 7439, 17-9 _bis_. Le précieux feuillet, qui

avait échappé jusqu'ici à l'attention des savants, ne compte pas moins

de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mérovingienne assez lisible,

qui doit dater du VIIe siècle. Le texte commence par ce vers:

_Nunc piget; et quæris, quod non aut ista voluntas,

Tunc fuit..._

et finit par celui-ci:

_Stringamus moesti carminis obsequio._

Je ne manquerai pas de publier le texte complet dès que j'en aurai

achevé la lecture. Et je ne doute point que M. Léopold Delisle ne se

charge de présenter lui-même cet inestimable document à l'Académie des

inscriptions.

JOSÉPHIN PÉLADAN[34]

[Note 34: _La Victoire du mari_, avec commémoration de Jules Barbey

d'Aurevilly. (Ethopée VI de la décadence latine.)]

M. Joséphin Péladan est occultiste et mage. Cela ne laisse pas de

m'embarrasser un peu. Je ne sais que répondre à qui me parle de

«pentaculer l'arcane de l'amour suprême». Le mage, selon la définition

de M. Péladan lui-même, c'est le grand harmoniste, le maître souverain

des corps, des âmes et des esprits. Cette définition n'est pas pour

m'encourager à en user à son endroit avec une honnête liberté,

familièrement, en toute franchise, selon les privilèges que confère le

commerce des lettres. Et puis, il faut bien que je l'avoue: il m'inspire

une vive jalousie.

Ce doit être bien amusant d'être mage. On commande à la nature et l'on

flotte librement dans l'espace en corps astral. Je pense bien que le

plus mage des mages n'en fait pas autant qu'il en dit, mais c'est déjà

une joie que de rêver ces merveilles. Je suis persuadé que M. Joséphin

Péladan s'en donne l'illusion, et qu'il vit dans un songe prodigieux.

Heureux, trois fois heureux ce magique dormeur! Il est seulement

regrettable qu'il ait contracté pendant son sommeil un mépris trop

hautain de la réalité vulgaire. Les sociétés humaines lui inspirent un

insurmontable dégoût. Il ne conçoit pas, par exemple, qu'on puisse

s'intéresser à la sûreté et à la gloire de la patrie.

Il me permettra, tout mage qu'il est, de lui en exprimer ma tristesse

sincère. Ce dédain des soins imposés par la nature même des choses, ce

détachement des formes les plus augustes et les plus simples du devoir,

ne sont que trop, aujourd'hui, dans les habitudes de la jeune

littérature. Nos raffinés trouvent le patriotisme un peu vulgaire. Il

est vrai que c'est le sentiment qui, sans nul doute, a inspiré le plus

de bêtises et le plus de laideurs, parce que c'est le sentiment le plus

accessible aux imbéciles. Mais dans une âme affinée, cette religion se

prête à toutes les délicatesses et s'accommode même d'une pointe de

dandysme. Que ces messieurs essayent! Qu'ils se mettent à aimer la

patrie comme elle veut être aimée, et ils s'apercevront bientôt qu'on

peut mettre dans cet amour toutes les subtilités de l'esthétique

moderne. M. Joséphin Péladan nous parle avec admiration des vieux

Florentins. Ils aimaient Florence. Auguste Barbier vante ce peintre

catholique qui s'endormit dans la mort «en pensant à sa ville». Ces

grands Italiens, poètes, peintres, philosophes, vivaient et mouraient

tous dans cette pensée. C'est une image de l'âme italienne au moyen âge

que ce bon saint François, à sa dernière heure, bénissant sa ville

d'Assise. Et pourtant c'étaient des hommes subtils. Non, il n'est pas

digne du talent de M. Joséphin Péladan de croire que le patriotisme doit

être laissé au vulgaire comme un reste de barbarie.

Il n'est peut-être pas non plus très sage de maudire la démocratie, et

c'est ce qu'on fait volontiers dans la nouvelle école. M. Joséphin

Péladan n'a pas, dans son riche vocabulaire, de termes assez violents

pour rejeter ce qu'il appelle «la charognerie égalitaire inaugurée en

1789».

Il est orgueilleux et n'a point le coeur simple. Il souffre d'être

coudoyé par la foule. Il en veut au vulgaire d'être vulgaire, ce qui

pourtant est dans l'ordre et selon la nature. Et comment ne voit-il

point que son orgueil l'abaisse à de pitoyables puérilités? Que lui sert

d'insulter au prodigieux effort des sociétés modernes qui essayent

depuis cent ans, avec un génie et des succès divers, de s'organiser

d'une manière équitable et rationnelle? Je veux bien qu'il n'admire

point ce grand mouvement et qu'il garde un culte aux formes du passé.

Encore doit-il sentir ce que de telles transformations ont d'inéluctable

et de grand. Ce moyen âge qu'il nous oppose sans cesse et qu'il admire

exclusivement, ce magnifique XIIIe siècle, qu'a-t-il donc accompli,

sinon ce que nous entreprenons nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire la

meilleure organisation possible de la société? Son oeuvre a duré

quelques centaines d'années pendant lesquelles la vie a été sinon

heureuse, du moins possible, et c'est assez pour que nous parlions avec

respect de ce monde féodal qui s'est épanoui majestueusement comme le

chêne royal de Vincennes. La maison avait été bâtie à grand labeur.

C'était une haute maison à créneaux, flanquée de tours. Nos pères y

vivaient; mais un jour elle s'est écroulée épouvantablement. Il fallait

bien en construire une autre. Il fallait bien gâcher du plâtre en dépit

des dégoûtés. C'est ce qu'on a fait. L'édifice n'est pas, sans doute,

d'une symétrie auguste; il n'abonde pas en sculptures symboliques; je le

trouve, pour mon goût, un peu plat. Mais il est logeable, et c'est le

grand point. L'autre était-il donc parfait? Je crois que son grand

mérite à vos yeux est de ne plus exister. C'est une jouissance d'artiste

que de vivre par l'imagination dans le passé; mais il faut bien se dire

que le charme du passé n'est que dans nos rêves et qu'en réalité le

temps jadis, dont nous respirons délicieusement la poésie, avait dans sa

nouveauté ce goût banal et triste de toutes les choses parmi lesquelles

s'écoule la vie humaine. Je crois que M. Joséphin Péladan, dans ses

haines comme dans ses amours, est la victime de son imagination artiste.

Il est vrai qu'il a une politique qui est précisément celle de Grégoire

VII. Il est pour le sacerdoce contre l'empire. Et ce violent théocrate

soutient encore que la pierre a donné le diadème à Pierre, qui l'a donné

à Rodolphe. _Petra dedit Petro_, etc. Mais M. Joséphin Péladan ne

considère point assez que Grégoire VII n'a pas réussi et qu'il est mort.

M. Péladan affirme «que la pensée catholique est la seule qui ne soit

pas une bourde stérile». Il est catholique à la manière de Barbey

d'Aurevilly, c'est-à-dire avec beaucoup de superbe. Dans une notice

éloquente consacrée à la mémoire de celui qu'il vénérait comme un aïeul

et comme un maître, il reproche très âprement à l'archevêque de Paris de

n'avoir pas suivi avec tout son clergé le cercueil de l'auteur des

_Diaboliques_. Il érige ce vieux Barbey en père de l'Église et le tient

pour le dernier confesseur de la foi. C'est là une opinion singulière et

pleine de fantaisie.

Le hasard m'a mis entre les mains un numéro récent d'une Revue dirigée

par les R. P. jésuites. Sans me flatter, et pour le dire en passant, je

m'y vis fort malmené. Les petits pères m'ont traité sans douceur, tout

comme ils traitent le Père Gratry et le Père Lacordaire. Je trouvai là

un article où Barbey d'Aurevilly était au contraire fort ménagé. On lui

tenait compte très largement d'avoir professé dans plusieurs articles le

catholicisme le plus romain et insulté M. Ernest Renan, ce qui est

oeuvre pie. On ne lui en reprochait pas moins sa légèreté, son

étourderie et son peu de catéchisme. On voit que les petits pères ne

pensent pas exactement sur Barbey d'Aurevilly comme M. Péladan. Je

n'hésite pas à dire que ce sont les petits pères qui ont raison. Barbey

d'Aurevilly fut un catholique très compromettant. M. Joséphin Péladan

est plus dangereux encore pour ceux qu'il défend. Peut-être

blasphème-t-il moins que le vieux docteur des _Diaboliques_, car le

blasphème était pour celui-là l'acte de foi par excellence. Mais il est

encore plus sensuel et plus orgueilleux. Il a plus encore le goût du

péché. Ajoutez à cela qu'il est platonicien et mage, qu'il mêle

constamment le grimoire à l'Évangile, qu'il est hanté par l'idée de

l'hermaphrodite qui inspire tous ses livres; et qu'il croit sincèrement

mériter le chapeau de cardinal! Tout cela semblera bizarre. Mais enfin

le sens commun n'est pour un artiste qu'un mérite secondaire, et M.

Joséphin Péladan est un artiste. Il est absurde si vous voulez, et fou

tant qu'il vous plaira. Cependant il a beaucoup de talent.

Avec d'effroyables défauts et un tapage insupportable de style, il est

écrivain de race et maître de sa phrase. Il a le mouvement et la

couleur. Qu'on lui passe ses manies bruyantes, qu'on lui pardonne sa

rage de fabriquer des verbes comme _luner_, _rener_, _ceinturer_, et

l'on rencontrera çà et là, dans son nouveau livre, des pages d'une

poésie magnifique.

Je me garderai bien de raconter ce livre. C'est une sorte de poème

magique dont les épisodes sembleraient absurdes s'ils étaient exposés

froidement et si le merveilleux du style ne soutenait plus le

merveilleux du sujet. Il s'agit de deux époux, Adar, jeune mage comme M.

Péladan lui-même, «saturnien vénusé», et une enfant trouvée élevée par

un prêtre romain, la merveilleuse Izel, en qui la nature atteint les

finesses de la statuaire florentine. Ce couple exquis promène son

ardente lune de miel à Bayreuth dans une des saisons théâtrales

consacrées à Wagner et que M. Péladan compare à la trêve de Dieu

qu'inventa la charité catholique au moyen âge. Là, le désir d'Izel et

d'Adar, exalté par le mysticisme sensuel du duo de _Tristan et Yseult_,

se déchaîne comme un mal divin, éclate en crises nerveuses, devient un

nirvana d'amour, un érotisme bouddhique, une euthanésie. Toute cette

partie du livre est d'un sensualisme mystique dont le caractère est

suffisamment exprimé par une sorte d'hymne d'une poésie étrange et

profonde, qui célèbre chrétiennement la réhabilitation de la chair. Je

citerai le morceau, non point dans son entier, mais en supprimant

quelques formes trop particulières à la langue de M. Joséphin Péladan et

qui eussent embarrassé des lecteurs mal préparés. Car les mages ont cela

de terrible que leurs oeuvres sont ésotériques et ne veulent être

comprises que des initiés.

Voici ces stances en prose:

Ô chair calomniée, chair admirable et triste, étroite

compagnonne de notre coeur dolent, dolente comme lui--plus que

lui pitoyable, ô toi qui pourriras.

Si tu n'es que d'un jour, si tu n'es que d'une heure, glorieux

est ce jour, féconde cette heure....

Ce sont les yeux qui lisent les symboles avant l'esprit...

Ce sont les mains qui peinent et qui prient.

Ce sont les pieds qui montent.

Tu m'as fait malheureuse, Dieu juste, fais-moi grande: le Beau

pour moi, c'est le Salut.

C'est affaire à M. Péladan d'accorder la glorification de la chair avec

la doctrine chrétienne qu'il professe. Je n'ai qu'à signaler l'élégante

mélancolie de cette prose d'artiste et de poète.

Après la saison de Bayreuth, Adar et Izel vont chercher à Nuremberg les

impressions du passé. Là, dans cette ville où le temps semble s'être

arrêté et qui montre intactes les formes de la vie familière et bizarre

des aïeux, l'attitude d'Izel n'exprime plus l'idéalisme voluptueux. Le

pur bronze florentin se déhanche comme ces figurines de dinanderie du

XVe siècle, qui, dans leur ingénuité contournée, font la joie des

amateurs. Une nuit, au clair de lune, comme il rêvait à sa fenêtre, le

docteur Sexthental a vu sur un mur l'ombre d'un joli bas de jambe,

pendant qu'Izel remettait sa jarretière. Il n'y a pas grand mal si l'on

considère seulement l'âge et la figure du docteur, qui s'est desséché

dans les bouquins. Mais ce qui donne à l'aventure une gravité

singulière, c'est que Meister Sexthental est un mage très puissant qui,

maître des éléments, peut à son gré quitter son corps visible et

traverser «en corps astral» les murs les plus épais. Or, l'ombre d'un

pied sur le mur l'a embrasé d'amour. Comme incube il satisfera sa

passion. On sait qu'une femme ne peut pas se défendre d'un incube. Izel

succombe dans des bras invisibles. Désormais l'infâme docteur

Sexthenthal est entre elle et cet Adar qu'elle aimait si éperdument. Je

ne vous dirai pas comment Adar trouve dans les sciences magiques le

moyen de tuer l'incube aux pieds d'Izel. Ayant ainsi vengé son honneur,

il croit avoir reconquis sa femme. Mais l'occulte le possède tout

entier. Penché sans cesse sur ses fourneaux, il s'abîme dans des

recherches sans nom; la soif de connaître le dévore. Izel délaissée se

détache de lui. Étranger à tout ce qui l'entoure, il poursuit l'oeuvre,

quand tout à coup il apprend qu'Izel, lasse de sa solitude et de son

abandon, est prête à se donner à un amant dont elle est adorée. Cette

fois Adar se réveille. Il renonce à la science pour retourner à l'amour.

Il va s'efforcer de reconquérir Izel, tandis qu'il en est temps encore.

Il invoque une dernière fois les esprits de l'air, que son art tenait

asservis, mais c'est pour qu'ils l'aident à regagner cette épouse qu'il

a perdue par sa faute, dont en ce moment il guette la venue et qu'il

vient surprendre comme un amant furtif.

Je transcris cette magnifique invocation presque tout entière. La page

est presque sans tache:

Ô nature, mère indulgente, pardonne! Ouvre ton sein au fils

prodigue et las.

J'ai voulu déchirer les voiles que tu mets sur la douleur de

vivre, et je me suis blessé, au mystère... Oedipe, à mi-chemin

de deviner l'énigme, jeune Faust, qui regrette déjà la vie

simple et du coeur, j'arrive repentant, réconcilié, ô menteuse

si douce!

Fais ton charme, produis les mirages; je viens m'agenouiller

devant ton imposture et demander ma place de dupe heureuse.

Vous, forces sidérales qui m'avez obéi, Ariels, mes hérauts, je

viens vous délivrer. J'abdique le pentacle auguste du

macrocosme; ma double étoile est éclipsée; vous êtes libres,

gnomes, sylphes, ondins et salamandres.

Une dernière fois, servez celui qui vous libère, Elémentals,

larves de mon pouvoir! Avant de vous dissoudre, un verbe, un

verbe encore!

Sylphes nocturnes, phalènes du désir, agacez-la du velours de

vos ailes, celle qui va venir...

Rosée de minuit, humidité des fleurs, susurrement de l'eau,

fluence du nuage et buée de la lune! Ô douce pollution de la

nature en rêve, baptise de désir celle qui va venir!

Cette invocation ne vous rappelle-t-elle pas les adieux de Prospero au

monde magique? «Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs

dormante et des bosquets... et vous, petits êtres qui au clair de lune

tracez en dansant des cercles qui laissent l'herbe amère et que la

brebis ne broute pas, et vous dont le passe-temps est de faire naître à

minuit les champignons... lorsque je vous aurai ordonné de faire un peu

de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes, je briserai

ma baguette de commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la

terre, et plus avant que n'est encore descendu la sonde, je plongerai

mon livre sous les eaux.»

Ces livres de M. Joséphin Péladan, il faut les prendre pour ce qu'ils

sont, des féeries sans raison, mais pleines de poésie. Ces féeries

sembleront parfois bien compliquées; elles manquent de naïveté, de

candeur, de bonhomie. C'est la faute de l'auteur qui est éloquent et

somptueux à l'excès. C'est aussi notre faute. Un merveilleux plus simple

nous semblerait insipide, et l'on nous ennuierait si l'on nous contait

Aladin, par exemple, ou les trois Calenders borgnes.

SUR JEANNE D'ARC[35]

I

[Note 35: Ceci fut écrit à propos des représentations du drame de M.

Jules Barbier sur le théâtre de la porte Saint-Martin. Depuis M. Joseph

Fabre nous a donné un «mystère» de Jeanne, plus vrai et plus touchant.]

Il y a de la piété dans le sentiment qui attire chaque soir les

spectateurs, j'allais dire les fidèles, au théâtre où se joue le mystère

de Jeanne d'Arc. Par l'exaltation sourde et puissante de la pensée

populaire, Jeanne devient peu à peu la sainte et la patronne de la

France. Une douce religion nous fait communier en elle; le récit de ses

miracles et de sa passion est un évangile auquel nous croyons tous. Ses

vertus sont sur nous.

Elle est l'exemple, la consolation et l'espérance. Divisés comme nous le

sommes d'opinions et de croyances, nous nous réconcilions en elle. Elle

nous réunit sous cette bannière qui conduisit ensemble à la victoire les

chevaliers et les artisans, et ainsi la bonne créature achève

d'accomplir sa mission. Elle est l'arche d'alliance; tout en elle

signifie union et fraternité.

La candeur de sa foi chrétienne touche ceux de nous qui sont restés

catholiques sincères, tandis que son indépendance en face des

théologiens la recommande aux esprits qui professent le libre examen des

Écritures. Car il est à peine exagéré de dire qu'elle est à la fois la

dernière mystique et la première réformée, et qu'elle tend une main,

dans le passé, à saint François d'Assise et l'autre main, dans l'avenir,

à Luther.

Et par-dessus tout elle était simple; elle resta toujours si près de la

nature que ceux qui ne croient qu'à la nature sourient à cette fleur des

champs, à cette fraîche tige sauvage et parfumée, en sorte qu'elle fait

encore les délices de ceux qui, dans leur philosophie, s'en tiennent aux

apparences et craignent que tout ne soit illusion.

La loyauté avec laquelle elle servit son roi va droit au coeur de

ceux-là, bien rares, qui gardent le deuil de l'ancienne monarchie. Elle

vécut, s'arma, mourut pour la France, et c'est ce qui nous la rend chère

à tous indistinctement. Étant d'humble naissance et pauvre, elle fit ce

que n'avaient pu faire les riches et les grands. Dans la gloire et dans

la victoire, elle aima les humbles comme des frères; par là, elle nous

est douce et sacrée. Noire démocratie moderne ne peut que vénérer la

mémoire de celle qui a dit: «J'ai été envoyée pour la consolation des

pauvres et des indigents.» _Dicens quod erat misa pro consolations

pauperum et indigentium._

Ce n'est pas tout encore. Il y avait en elle des contrastes charmants

qui la rendent aimable à tous; elle était guerrière et elle était douce;

elle était illuminée et elle était sensée; c'était une fille du peuple

et c'était un bon chevalier; dans cette sainte féerie qui est son

histoire, la bergère se change en un beau saint Michel. Comme Jésus et

saint François d'Assise, ses patrons, elle fait descendre le ciel sur la

terre, elle apporte au monde le rêve de l'innocence supérieure au mal et

de la justice triomphante. Elle est la préférée des croyants et des

simples, des artistes épris de symboles, des délicats, qui recherchent

la forme achevée et parfaite.

Voilà ce que sent confusément la foule qui écoute chaque soir le drame

de Jeanne d'Arc, ou, comme nous disions, le mystère; je crois que le mot

est sur l'affiche. Entre nous, M. Jules Barbier n'était peut-être pas le

poète qu'il fallait pour écrire le mystère de Jeanne d'Arc. Pour ma

part, j'y aurais voulu plus de naïveté, plus de candeur, un art plus

religieux, plus mystique. J'y aurais voulu un pinceau plus fin, trempé

dans l'or et l'outremer des vieux enlumineurs. Je rêvais, sur un dessin

un peu grêle à force de pureté, toutes les richesses d'un trésor

d'église. Je rêvais le parfum de l'hysope et le chant des harpes

célestes. Je rêvais des saintes qui fussent des dames, et des anges

jouant du luth et tout à fait dans le goût de ce XVe siècle dont l'art

fait songer à une forêt qui n'a encore que des bourgeons. Enfin, que ne

rêvais-je pas?... J'aurais aimé surtout à voir Jeanne sous l'arbre des

Fées. C'était un hêtre, j'y ai bien souvent pensé, un hêtre merveilleux,

qui répandait une belle et grande ombre. On le nommait l'arbre des Fées

ou l'arbre des Dames, car les fées étaient des dames aussi bien que les

saintes; mais des dames voluptueusement parées et ne portant pas comme

madame sainte Catherine une lourde couronne d'or. Elles aimaient mieux

porter des chapeaux de fleurs. Or, ce hêtre était très vieux, très beau

et très vénérable. On l'appelait aussi l'arbre aux Loges-les-Dames,

l'arbre charminé[36], l'arbre fée de Bourlemont et le beau Mai. Comme

les divinités grandes ou petites, il avait beaucoup de noms, parce qu'il

inspirait beaucoup de pensées. Il s'élevait près d'une fontaine qu'on

nommait la fontaine des Groseilliers et où, jadis, les fées s'étaient

baignées, et une vertu était restée aux eaux de cette fontaine: ceux qui

en buvaient étaient guéris de la fièvre. C'est pourquoi on la nommait

aussi la bonne fontaine Aux-Fées-Notre-Seigneur, vocable ingénieux et

doux, qui plaçait sous la protection de Jésus les petites personnes

surnaturelles que ses apôtres avaient si rudement poursuivies sans

pouvoir les chasser de leurs forêts et de leurs sources natales. Non

loin de la source et de l'arbre, cachée sous un coudrier, une mandragore

chantait. Toutes les magies rustiques étaient réunies dans ce petit coin

de terre; un innocent paganisme y renaissait sans cesse avec les

feuilles et les fleurs.

[Note 36: Quicherat met _charmine_, dont je ne puis découvrir le sens.

Ne faut-il pas lire _charminé_, _carminata_?]

Chaque année, le dimanche de _Lætare_, ou dimanche des Fontaines, qui

est celui de la mi-carême, les filles et les garçons du village allaient

en troupe manger du pain et des noix sous l'arbre des Fées, puis ils

buvaient à la fontaine des Groseilliers, dont l'eau n'était pas bonne

que pour les malades; les fées ont plus d'un secret. La marraine de

Jeanne, de son nom Jeanne, femme d'Aubery, le maire, avait vu de ses

yeux ces dames mystérieuses, et elle le confessait à tout venant.

Pourtant elle était bonne et prude femme, point devineresse ni sorcière.

L'une de ces fées avait un bel ami, le seigneur de Bourlemont. Elle lui

donnait des rendez-vous, le soir. Les fées sont femmes; elles ont des

faiblesses. On fit un roman des amours de la fée et du chevalier et une

autre marraine de Jeanne, dont le mari était clerc à Neufchâteau, avait

entendu lire ce merveilleux récit qui, sans doute, ressemblait à

l'histoire bien connue de Mélusine. Les fées avaient leur jour

d'audience; quand on voulait les voir en secret, on y allait le jeudi.

Mais elles se montraient peu. Une bonne chrétienne de Domrémy, la

vieille Béatrix, disait innocemment:

--J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre, dans l'ancien

temps. Pour nos péchés, elles n'y viennent plus.

La veille de l'Ascension, à la procession où les croix sont portées par

les champs, le curé de Domrémy allait sous l'arbre des Fées et à la

fontaine des Groseilliers, et il y chantait l'évangile de saint Jean.

Faisait-il ces stations pour exorciser l'arbre et la source?

Renouvelait-il, à son insu, les rites sacrés des païens? C'est ce qu'on

ne peut pas bien démêler dans ce mélange de croyances ingénues. Je crois

pourtant que ce prêtre chassait les fées.

Jeanne faisait avec les autres, une fois l'an, «ses fontaines», comme on

disait. On goûtait, on dansait, on chantait. Avec ses compagnes, elle

suspendait aux branches du hêtre sacré des guirlandes de fleurs. Elle ne

savait pas qu'elle renouvelait ainsi les pratiques des ancêtres païens

qui sacrifiaient aux fontaines, aux arbres et aux pierres et qui

ornaient le tronc antique des chênes de tableaux et de statuettes

votives. Elle ne savait pas qu'elle imitait ces vierges de la Gaule,

prophétesses comme elle. Rien ne me touche à vrai dire comme ce

paganisme inconscient. Notre mystère, qui décidément ne ressemblerait

pas à la pièce de M. Jules Barbier, montrerait tout d'abord en Jeanne la

jeune fille des champs, l'éternelle Chloé, célébrant le culte éternel de

la nature.

Dans le mystère tel que je le rêve, et qui restera le chef-d'oeuvre

inconnu, les fées parleraient.

La vie littéraire. Troisième série · 第 14 / 23 段