Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de

si tôt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand,

dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachés à la

planète Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous

garder. Je crois que notre destinée est liée à la sienne. Ses travaux

seront les nôtres et tout ce qui est en elle travaillera éternellement.

Luther était un mauvais physicien quand il enviait les morts parce

qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup à faire: ils préparent la

vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortège vers la

constellation d'Hercule, où nous arriverons dans quelques milliards de

siècles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous

servirons de matière à un nouvel univers, qui sera peut-être meilleur

que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car être c'est finir, et

tout est mouvement, tout s'écoule et passe. Nous referons indéfiniment

la création. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui

n'existe plus depuis dix mille ans nous apparaît encore. Il est mort

laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui.

Voilà qui donne une idée accablante des distances sidérales. Mais chaque

fois que nous admirons l'immensité des cieux, il faut admirer en même

temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dépend. Par

lui-même, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il était réduit tout à

coup aux dimensions d'une tête d'épingle, il nous serait impossible de

nous en apercevoir. Et, dans cette hypothèse, comme l'idée de temps est

dépendante de l'idée d'espace, tous les soleils de la Voie lactée et des

nébuleuses s'éteindraient aussi vite qu'une étincelle de cigarette, sans

que, pour les générations innombrables des vivants, les travaux et les

jours, les joies, les douleurs fussent abrégés d'une seconde.

Le temps et l'espace n'existent pas. La matière n'existe pas non plus.

Ce que nous nommons ainsi est précisément ce que nous ne connaissons

pas, l'obstacle où se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une

réalité: la pensée. C'est elle qui crée le monde. Et si elle n'avait pas

pesé et nommé Sirius, Sirius n'existerait pas.

Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous étreint. Il a grandi

terriblement depuis deux siècles. L'astronomie physique ne nous a rien

révélé de la réalité objective des choses; mais elle a changé toutes nos

illusions, c'est-à-dire notre âme même. En cela elle a opéré une telle

révolution dans l'idéal des hommes, qu'il est impossible que les

vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations.

C'en est fait du rêve de nos pères! Les hommes du moyen âge, un saint

Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel à peu près comme une

grande horloge. Pour eux, une simple voûte semée de clous d'or les

séparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le

ciel, composaient tout leur univers. Les échafauds à trois étages sur

lesquels on jouait les mystères en donnaient une image sensible. En bas,

les diables rouges et noirs; au centre, la terre, séjour de l'Église

militante; au-dessus, Dieu le père dans sa gloire. Un escalier

permettait aux anges de franchir les étages, et c'était un va-et-vient

continuel de la terre aux cieux.

Les figures savantes des astrologues étaient presque aussi naïves. On y

voyait l'intérieur de la terre avec cette inscription «_Inferi_» et tout

autour de la terre des cercles marquant la sphère des éléments, les sept

sphères des planètes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel

s'étendaient le neuvième ciel où quelques-uns avaient été ravis, le

_Primum mobile_ et le _Coelum empyreum_, séjour des bienheureux. Au XVIe

siècle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et même au

XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des

découvertes de Galilée. Tout à coup, le _Coelum empyreum_ s'est

effondré. La terre s'est vue jetée comme un grain de poussière dans

l'espace, ignorée, perdue. C'est le plus grand événement de toute

l'histoire de la pensée humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux

et nous ne pouvons pas encore en découvrir toutes les conséquences. J'ai

connu, étant enfant, le dernier défenseur de la vieille cosmogonie

sacrée. C'était un prêtre nommé Mathalène, qui ressemblait de visage à

M. Littré. Il était géomètre et avait écrit un livre pour démontrer par

le calcul que les étoiles tournent autour de la terre immobile et que le

soleil n'a en réalité que le double de son diamètre apparent. Ce livre

ayant été imprimé vers 1840, l'abbé Mathalène fut désapprouvé par ses

supérieurs. Il résista et finalement fut interdit. Je l'ai connu très

vieux et très pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne

concevant pas que l'Église l'eût frappé pour avoir combattu Galilée

qu'elle avait condamné.

M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33]

[Note 33: Légende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice

Bouchor. Pièce représentée par les marionnettes du Petit-Théâtre.]

Après avoir joué du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du

Molière, les marionnettes de la rue Vivienne ont demandé à M. Maurice

Bouchor de mettre pour elles sur la scène la vieille histoire de Tobie.

Les poupées poètes furent bien inspirées quand elles eurent ce désir.

_Tobie_ est un conte charmant qui rappelle à la fois l'_Odyssée_ et les

_Mille et une Nuits_. Cette fleur tardive de l'imagination juive, éclose

au IIIe siècle avant Jésus-Christ, est d'une grâce fine et d'un parfum

délicat. L'esprit du conteur est un peu étroit, mais si pur! Ce bon juif

ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali.

Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel,

Edna, la douce Sara et Gabelus lui-même sont tous issus de Jacob et de

Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides,

innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui

protège la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif à Ninive, ensevelit

les morts et médite l'Écriture. Il loue le Seigneur qui l'a éprouvé en

lui ôtant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilité les

moeurs des patriarches. Ayant demandé à Dieu de mourir, il veut laisser

ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prêté, sur reçu,

_sub chirographo_, une somme de dix talents d'argent à un parent pauvre

nommé Gabelus ou Gabaël, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, à

Ragès de Médie, où habite le débiteur devenu solvable, et qui, selon

toute apparence, s'est enrichi chez les Mèdes.

L'enfant obéissant part sous la conduite de Raphaël, un des sept anges

qui présentent au Dieu saint les prières des saints, et qui, pour

accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de

Nephtali, _juvenem splendiduum_. Tobie et son guide céleste parviennent

heureusement à Ragès et reçoivent de Gabelus les dix talents d'argent.

Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrèrent, échoué sur le

rivage, un gros poisson que dom Calmet croit être un brochet et auquel

ils arrachèrent le foie, qui possédait des vertus surprenantes. Puis,

songeant qu'il avait des parents à Ecbatane, le jeune Tobie résolut

d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez

les Mèdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et

l'ange entrèrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que

Sara était belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois

mariée, Sara était vierge, et elle craignait de le rester toujours, car

le démon Asmodée, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle fût possédée

par un homme, et il étranglait ses maris à mesure qu'ils s'approchaient

d'elle. Il en avait déjà tué sept. La jeune fille en concevait un

douloureux étonnement. Et elle baissait la tête quand les servantes de

la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de

suffoquer (_quod suffocaret_) ses maris, et même l'accablaient de coups,

en lui criant: «Va donc les rejoindre, tes époux, sous la terre!»

Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand

abattement, et il parla en ces termes à l'ange son compagnon:

«J'ai entendu dire que cette jeune fille a été donnée à sept hommes et

qu'ils ont tous péri dans la chambre nuptiale.

Maintenant donc je suis fils unique de mon père, et je crains qu'en

entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un démon l'aime et ne

fait du mal qu'à ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains

que je ne meure.»

Mais Raphaël le rassura.

«Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manière qu'ils

bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent

qu'à satisfaire leurs désirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-là

sont au pouvoir du démon. Mais pour toi, Tobie, après que tu auras

épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en

continence pendant trois jours et ne pense à autre chose qu'à prier Dieu

avec elle.»

Il enseigna ensuite au fiancé craintif qu'en brûlant sur de la braise le

foie du poisson qu'ils avaient ramassé sur la berge du Tigre, il ferait

fuir le jaloux Asmodée.

Tobie rassuré épousa Sara. Enfermé avec elle dans la chambre nuptiale,

il lui souvint des conseils de l'ange.

«Sara, dit-il, lève-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et

après-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir à Dieu,

car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier

comme les païens qui ne connaissent point Dieu.»

Vaincu par la vertu de la prière et par l'odeur du foie grillé, le démon

s'enfuit, laissant les époux en paix, et le lendemain matin Tobie se

montra à Raguel, étonné, qui pendant la nuit avait creusé une huitième

fosse dans son jardin, car c'était un homme prudent et soumis à la

volonté divine.

Tobie emmena Sara, sa femme, à Ninive. Ce qui restait du foie du poisson

rendit la vue au vieux Tobie.

Le bon juif qui écrivit cette histoire suivait un roman babylonien,

d'une prodigieuse antiquité, que des savants allemands ont à peu près

restitué. On y voit un petit être blanc, qui n'est autre que l'âme d'un

mort, accompagnant dans un voyage long et périlleux l'homme qui lui a

rendu les devoirs de la sépulture. Il est convenu que le vivant et le

mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant à faire

partie de ce gain, le partage devient délicat. Comment les voyageurs y

procédèrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette

aventure babylonienne n'a point terminé son récit. J'ignore si c'est

comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte

chaldéen manque tout à coup.

Ce conte enfantin et vénérable, M. Maurice Bouchor l'a dialogué et mis

en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicité

heureuse, un beau naturel, et a fait un mélange unique d'enthousiasme et

de bouffonnerie. Son poème nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est,

et c'est délicieux. Le poète passe de la joyeuseté grasse au lyrisme

sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous émerveille et

nous étourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais.

Comment a-t-il pu mêler ainsi la poésie biblique à l'humour d'un rimeur

qui dîne gaiement? Je ne sais et ne saurai jamais au fond de quelle

bouteille le poète a trouvé cette mixture prodigieuse de sagesse et de

folie, je ne saurai jamais dans quel rêve il a entendu ce concert inouï

de harpes, de psaltérions et de casseroles. Je sais seulement qu'on rit

et puis qu'on est ému, et qu'on rit encore et qu'on est ému encore.

Toutes les fois que M. Maurice Bouchor fait parler l'archange, on croit

entendre l'âme grave et pure de l'antique Israël. Au jeune Tobie qui

demande s'il peut aimer, selon la loi, la vierge Sara, issue, comme lui

de Nephtali, Raphaël répond:

.....Cet amour est permis.

Mais, ô candide enfant, si l'Éternel a mis

Dans l'âme et dans le corps des vierges tant de grâce,

Ce n'est pas seulement pour un plaisir qui passe.

Vous devez--et l'amour rend bien doux ce devoir--

Perpétuer la race élue, afin de voir

Vos filles et vos fils, conçus parmi la joie,

Grandir pour le Seigneur et marcher dans sa voie.

Il faut que sur la bouche en fleur des épousés

La prière du soir chante avec les baisers.

Enfant, le mariage est une sainte chose.

Afin que le regard de l'Éternel se pose

Avec tranquillité sur l'épouse et l'époux,

Gardez bien la pudeur comme un voile entre vous.

Même gravité douce dans les conseils que Raphaël donne aux époux en vue

de cette nuit nuptiale qui fut pour sept époux une nuit éternelle:

Passez en prières ferventes

La nuit qui va venir, nuit pleine d'épouvantes;

Que les subtils parfums, les musiques de l'air

Ne vous entraînent pas aux oeuvres de la chair;

Et l'ange du Seigneur, pour vous tirant son glaive

Dont vous ne verrez point les spirales de feu,

Chassera l'être impur et rendra gloire à Dieu.

Quant au jaloux Asmodée, M. Maurice Bouchor ne l'a point pris au

sérieux. Il en a fait un personnage absolument ridicule, alléguant que

la Bible elle-même prêtait un rôle assez comique au démon amoureux qui,

dans cette histoire, est quelque chose comme le chien du jardinier. Il

est à propos de rappeler que _Tobie_ n'est point un livre canonique.

D'ailleurs, le poète a pris beaucoup de libertés à l'endroit d'Asmodée.

Faute d'avoir dans sa troupe deux lecteurs capables de dire les deux

rôles d'Asmodée et du poisson--car le poisson parle--il imagina que le

poisson n'était autre qu'Asmodée lui-même. Ce n'est pas la première fois

au théâtre qu'une nécessité de ce genre produit une beauté qu'on

attribue au libre génie du poète. Et si M. Maurice Bouchor, qui est la

candeur même, n'avait pas donné ses raisons, j'aurais attribué cette

identification à sa sagesse profonde.

Cet Asmodée dont nous rions fut, en son temps, un démon considérable qui

l'emportait en puissance sur Astaroth, Cédon, Uriel, Belzébuth, Aborym,

Azazel, Dagon, Magog, Magon, Isaacharum, Accaron, Orphaxat et Beherit,

qui sont pourtant des diables qu'on ne méprisait point. Il avait les

femmes pour complices. C'est ce qui faisait sa force en ce monde et

spécialement chez les peuples où elles sont blanches. On le reconnaît,

disent les démonologistes, à ce qu'une de ses jambes est en manière de

patte de coq. Quant à l'autre, elle est comme elle peut, avec des

griffes au bout. Son portrait, dessiné par Collin de Plancy, fut

approuvé par l'archevêque de Paris. Pourtant je doute qu'il ressemble!

Et puis, il est constant qu'Asmodée prend diverses formes pour

apparaître aux hommes; l'ange Gabriel le lia dans une caverne au bord du

Nil, où le malheureux démon demeura longtemps. Car il s'y trouvait

encore en 1707, quand un orfèvre de Rouen, nommé Paul Lucas, remontant

le Nil pour aller au Faïoum, le vit et lui parla, comme il l'assure

lui-même dans la relation de son voyage qui fut publié en 1719 et forme

trois volumes in-12, avec cartes et figures. Peu de faits sont mieux

attestés. Toutefois ce point ne laisse pas d'être embarrassant. Car il

est certain, d'autre part, qu'Asmodée était en personne à Loudun le 29

mai 1624; il écrivit à cette date, sur le registre de l'église de

Sainte-Croix, une déclaration par laquelle il s'engageait à tourmenter

madame de Belciel, qu'il tourmenta en effet. La pièce est conservée à la

Bibliothèque nationale, dans le département des manuscrits, où chacun

peut la voir. Il est également certain qu'en 1635, dans la même ville de

Loudun, il posséda soeur Agnès, qui fut prise de convulsions en présence

du duc d'Orléans. Elle refusa de baiser le ciboire et se tordit sur

elle-même au point que ses pieds touchaient sa tête et qu'elle formait

parfaitement une roue. Cependant, elle proférait d'horribles blasphèmes.

À cette époque, Asmodée comparut devant l'évêque de Poitiers et, puisque

Paul Lucas le retrouva en Égypte soixante-douze ans plus tard, il

faudrait croire que ce diable sortait quand il voulait de sa caverne et

que l'ange Gabriel ne l'avait pas bien attaché.

Au reste, n'oublions pas que saint Augustin explique la manière dont les

démons peuvent être liés ou déliés. Ces termes signifient, selon lui,

qu'ils perdent ou recouvrent la liberté de nuire aux hommes. _Alligatio

diaboli est non permitti_, etc., etc.

Après l'édit de Colbert, qui fit défense aux diables de tourmenter les

dames, Asmodée ne parut plus en France qu'en la compagnie de l'excellent

Le Sage, l'auteur de _Gil Blas_. Il y perdit sa théologie, mais il y

devint homme d'esprit. Il faisait encore un assez vilain métier; du

moins le faisait-il gaiement. Voici comment il s'explique sur sa

profession:

Je fais des mariages ridicules: j'unis des barbons avec des

mineures, des maîtres avec leurs servantes et des filles mal

dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est

moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les

jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels,

de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes

nouvelles de France... Je suis le démon de la luxure, ou, pour

parler plus honorablement, le dieu Cupidon.

L'épreuve imposée aux jeunes époux, Sara et Tobie, a été réduite par M.

Maurice Bouchor de trois nuits à une seule, en considération de l'art du

théâtre qui veut que les circonstances soient resserrées dans un petit

espace de temps. Avec notre poète, Asmodée se pique de littérature, et

il est tout imbu des idées de notre cher maître Francisque Sarcey sur

«la scène à faire» et sur «l'art des préparations».

Invisible à Sara comme à Tobie, il entre avec eux dans la chambre

nuptiale, afin de les tenter et c'est un dessein qu'il annonce au public

en ces termes:

Messieurs, vous le voyez, c'est bien la scène à faire.

Prendrai-je ces amants dans mes rêts ténébreux?

Je n'en sais rien. Ils ont un archange pour eux!...

Dieu même, là-dessus, pense des choses vagues;

Ou bien le libre arbitre est la pire des blagues.

Mais tout cela, messieurs, j'ai dû vous le narrer,

Puisque l'art du théâtre est l'art de préparer.

Je supplie mon cher maître Sarcey de considérer qu'il y a là, ce qu'on

appelle, une situation. Asmodée aime Sara; il l'aime «luxurieusement»,

c'est le poète qui le dit. Or, le pauvre diable n'a aucun pouvoir sur

son rival, tant que celui-ci prie Dieu à genoux. Pour le vaincre il est

obligé de le rendre sensible à la beauté de Sara et cette sensibilité,

qu'il a lui-même inspirée, lui cause dès qu'elle se montre une douleur

cuisante. Ce qui est charmant dans cette scène comme l'a traitée M.

Bouchor, c'est le contraste de ce diable bouffon et sensuel et de ces

deux chastes enfants.

Cela est d'une grâce singulière et d'une suave fantaisie. L'autre nuit,

en quittant le petit théâtre du passage Vivienne, l'âme enivrée de cette

poésie de buveur mystique, les yeux pleins de ces petites marionnettes,

charmantes comme des figurines de Tanagra, revoyant encore les paysages

de rêve que donnèrent pour décors à ces poupées augustes les peintres

Georges Rochegrosse, Henri Lerolle et Lucien Doucet, l'oreille contente

d'avoir entendu des vers dits par des poètes (car ce sont de vrais

poètes qui parlent pour les marionnettes de M. Signoret), heureux enfin,

je songeais à la belle scène des noces de ces deux pieux époux, qui

semblent, dans l'ancienne loi, l'image des époux chrétiens. Et tout à

coup l'histoire des deux «amants d'Auvergne» me revint en mémoire.

Laissez-moi vous la dire; elle est exquise. Je la rapporte à peu de

chose près comme elle est dans Grégoire de Tours, qui l'a prise sans

doute à quelque hagiographe plus ancien. Une seule circonstance est

tirée, comme on verra, d'une autre source.

HISTOIRE DES DEUX AMANTS D'AUVERGNE

En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune

Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les

officiers municipaux) demanda en mariage une jeune fille du nom de

Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut

accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena

dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et

tournée contre le mur, pleurait amèrement.

Il lui demanda:

--De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie?

Et, comme elle se taisait, il ajouta:

--Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement

le sujet de tes plaintes.

Alors elle se retourna vers lui.

--Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais

pas assez de larmes pour répandre la douleur immense qui remplit mon

coeur. J'avais résolu de garder toute pure cette faible chair et

d'offrir ma virginité à Jésus-Christ. Malheur à moi, qu'il a tellement

abandonnée que je ne puis accomplir ce que je désirais! Ô jour que je

n'aurais jamais dû voir! Voici que, divorcée d'avec l'époux céleste qui

me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'épouse d'un homme

mortel, et que cette tête, qui devait être couronnée de roses

immortelles, est ornée ou plutôt flétrie de ces roses déjà effeuillées!

Hélas! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revêtir

l'étole de pureté, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi

le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier? Ô heureuse! si

j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de

lait! et si les baisers de mes douces nourrices eussent été déposés sur

mon cercueil! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui

furent percées de clous pour le salut du monde.

Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amèrement.

Le jeune homme lui répondit avec douceur:

--Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes,

n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens qu'un fils. Ils ont voulu

nous unir pour perpétuer leur famille, de peur qu'après leur mort un

étranger ne vînt à hériter de leurs biens.

Mais Scolastica lui dit:

--Le monde n'est rien; les richesses ne sont rien; et cette vie même

n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort? Seuls ceux-là vivent

qui, dans la béatitude éternelle, boivent la lumière et goûtent la joie

angélique de posséder Dieu.

En ce moment, touché par la grâce, Injuriosus s'écria:

--Ô douces et claires paroles! La lumière de la vie éternelle brille à

mes yeux! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai

chaste auprès de toi.

À demi rassurée et souriant déjà dans les larmes:

--Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un homme d'accorder une

pareille chose à une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans

tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été

promise par mon époux et seigneur Jésus-Christ.

Alors, armé du signe de la croix, il dit:

--Je ferai ce que tu désires.

Et, s'étant donné la main, ils s'endormirent.

Et par la suite ils partagèrent le même lit dans une incomparable

chasteté.

Après dix années d'épreuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du

temps, elle fut portée dans la basilique en habits de fête et le visage

découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouillé

près d'elle, Injuriosus prononça à haute voix ces paroles:

--Je te rends grâce, Seigneur Jésus, de ce que tu m'as donné la force de

garder intact ton trésor.

À ces mots, la morte se souleva de son lit funèbre, sourit et murmura

doucement:

--Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas?

Puis elle se rendormit du sommeil éternel.

Injuriosus la suivit de près dans la mort. On l'ensevelit non loin

d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La première nuit qu'il y

reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale,

enlaça les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple

vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre par des chaînes de roses.

Connaissant à ce signe la sainteté du bienheureux Injuriosus et de la

bienheureuse Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces

sépultures à la vénération des fidèles. Mais il y avait encore des

païens dans cette province évangélisée par les saints Allire et

Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus, vénérait les fontaines des

Nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chêne et

gardait à son foyer des petites figures d'argile représentant le soleil

et les déesses Mères.

À demi caché dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son

verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des poèmes. Il composait

des églogues et des élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour

ingénieux et dans lesquels il introduisait les vers des anciens chaque

fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visité avec la foule la sépulture

des époux chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les

deux tombes. Et, comme il était pieux à sa manière, il y reconnut un

signe céleste. Mais il attribua le prodige à ses dieux et il ne douta

pas que le rosier n'eût fleuri par la volonté d'Éros.

La vie littéraire. Troisième série · 第 13 / 23 段