métaphysique lyonnaise, qui n'est pas la meilleure. Le bon Ballanche se
déclarait peut-être dans ce style à madame Récamier. Mais la grisette de
la rue des Fossés-Saint-Victor y aurait sans doute trouvé quelque
obscurité. Fidèle à ses maximes, Tisseur cueillait des fleurs sur les
tombes des jeunes femmes inconnues, et à la seule pensée des dames du
XVIIIe siècle, qui, pour plus grande sûreté, firent leur paradis en ce
monde, la veine de son front se gonflait, toute noire. Seul, triste,
las, il tomba malade dans sa mansarde. Une fièvre muqueuse l'accabla.
Sorti de sa stupeur, il vit une, femme à son chevet. Il reconnut son
idéal. Il aima. Ce n'était point une jeune fille, ce n'était point une
très jeune femme. Comme cette dame que célébra Sainte-Beuve et dont les
premiers cheveux blancs semblaient
Quelques brins de jasmin dans la sombre ramure,
l'inconnue, en qui Barthélémy chercha l'infini, avait déjà sur le front
des fils d'argent. Elle était blonde, avec des yeux bleus, grande et
plutôt majestueuse au dire d'un témoin. Barthélémy se plaisait à la
retrouver dans les traits de la _Françoise de Rimini_ d'Ary Scheffer.
Mais il faut se rappeler qu'il était myope et poète, et ses frères l'ont
soupçonné de n'avoir jamais vu très distinctement celle qu'il aimait
éperdument. Il ne semble pas qu'au moral elle ressemblât à l'ardente et
douce Italienne qui, vaincue et fière de sa défaite, ne regrettait rien
dans la mort et dans la damnation. C'était, au contraire, à ce qu'il
semble, une personne très sûre d'elle-même, éloquente, un peu
déclamatoire, idéaliste et virile. Il lui faisait des vers et l'appelait
Béatrice. On nous a conservé quelques fragments de lettres où cette
Béatrice maternelle montre moins la tendresse de son coeur que l'éclat
de son imagination:
«Quand je le regarde, dit-elle en parlant de Barthélémy, qu'elle nomme
Stenio (car elle aussi avait lu George Sand), quand je le regarde, je me
sens tout inondée d'une vapeur suave, spirituelle. Je ne sais comment
exprimer ce qui pénètre dans mon être entier. Je sens pour lui, dans mon
coeur, une douce lueur qui m'éclaire jusqu'au ciel.»
À certains indices, on peut croire que ce fut Béatrice elle-même qui
hâta l'heure du sacrifice. Ce ne fut pas faiblesse ni entraînement de sa
part. Elle ne cédait pas aux sens qui la sollicitaient mollement. Mais
elle était jalouse de s'offrir; elle fit le don qui sacrait alors les
Lélia et toutes les héroïnes de la poésie et de l'art. Barthélémy,
chrétien comme Eudore, succomba comme Eudore dans la nuit et dans la
tempête:
Et j'ai vu les trésors de sa beauté parfaite,
J'ai respiré l'encens qu'exhalent ses cheveux,
Et j'ai vu sa pudeur étonnée et muette,
Et j'ai rougi d'amour, et j'ai baissé les yeux.
Il avait cette ressource du péché à laquelle les fidèles et les saints
eux-mêmes recourent quand il leur est nécessaire. Par raffinement il y
ajouta le blasphème qui, à tout prendre, est un grand acte de foi. Il
comparait les paroles de son amante au vin du calice après la
consécration:
C'est un breuvage à boire en un transport pieux,
Comme le sang du Christ, qui nous ouvre les cieux.
Qu'est-ce à dire, sinon que toutes les croyances ne servent qu'à
charmer, les troubles des sens et que le mysticisme répand sur la
volupté les plus suaves parfums?
Stenio manqua son examen de licence en 1837. C'était l'effet de l'amour
de Béatrice. Mais l'année suivante il était avocat.
Barthélémy Tisseur a adressé à sa Béatrice des sonnets et des stances
que ses frères ont pris soin de recueillir après sa mort. Il est
aujourd'hui bien difficile de juger ces vers qui expriment un état d'âme
presque inconcevable pour les générations nouvelles.
Avocat, il avait le code en horreur. Appelé en 1841, sur la
recommandation de Ballanche, à la chaire de littérature française à
Neuchâtel, il professa, non sans éclat, un idéalisme transcendant. Son
sentiment pour celle à qui nous laissons le nom de Béatrice dura après
la séparation. À Neuchâtel, où il travaillait sur sa table de bois blanc
quatorze heures par jour, il écrivait tous les soirs, pour l'absente, un
journal qu'il expédiait chaque semaine. Il avait trouvé sa voie, quand
une catastrophe vint terminer brusquement cette existence où tout devait
rester confus et inachevé. Le 28 janvier 1843, par un brouillard épais,
il tomba dans le lac et s'y noya, à quelques pas de sa maison. Le hasard
seul fit ce malheur; mais on y voit une sorte de fatalité quand on songe
que ce jeune homme aimait le danger, appelait le péril et qu'il était un
des fils spirituels de ce René qui invoquait «les orages désirés». Le
lendemain de sa mort une lettre de Béatrice arriva à Neuchâtel. Il
n'était âgé que de trente et un ans.
II
Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthélémy, naquit à Lyon le 7
janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du général
autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville.
Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en même temps que
ceux de sa naissance contribuèrent à lui inspirer l'horreur de la guerre
et le mépris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra
toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules
conquêtes qui touchaient son coeur étaient celles de l'industrie et de
la civilisation.
Bien différent de son frère Barthélémy, qu'il chérissait, il avait en
tout le sentiment de la mesure. Il était modéré, et l'idée du possible
ne le quittait jamais. Comme il était dans les convenances de sa famille
qu'il devînt homme de loi, il prit une charge d'avoué avec la
satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien,
d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une
trop haute idée de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment
que les avoués n'avaient été institués que pour dire à l'audience:
«Monsieur le président, je demande le renvoi à huitaine.» Pour le
surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avoués les plus
forts en droit de ceux qui l'étaient moins. Un avoué mettait-il au bas
d'un exploit: «Sous réserves», ce n'était pas un mauvais avoué; s'il
mettait: «Sous toutes réserves», c'était déjà un avoué distingué; s'il
mettait: «Sous toutes réserves quelconques», c'était un avoué de premier
ordre; mais s'il mettait: «Sous toutes réserves de droit généralement
quelconques», alors il n'y avait plus de termes assez forts pour
exprimer sa science juridique. Tisseur mêlait alors la poésie à la
procédure, comme en témoigne la minute d'une lettre retrouvée dans ses
papiers et dont voici la teneur:
Monsieur,
Me Munier, votre avoué, a dû vous prévenir que M. Jacquemet
avait fixé au mercredi 3 avril, à midi, au Palais de Justice, la
comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle
Debeaume.
Lorsque sur un pavé d'azur
Marche une reine orientale,
Elle n'a pas à sa sandale
Une escarboucle au feu plus pur.
C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier,
actuellement sénateur, et de la lune.
Jean Tisseur vendit sans regret son étude, en 1848, après la révolution.
Il devint ensuite secrétaire de la chambre de commerce de Lyon et
pendant trente ans il appliqua l'ingénieuse exactitude et l'élégante
probité de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de
postes et télégraphes, de douanes, de traités de commerce, de
législation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque,
d'expositions, enfin à toutes les questions d'affaires. Il portait dans
toutes ses entreprises les délicatesses d'une conscience cultivée et le
goût du bien faire. Qu'il composât un grand poème comme le _Javelot
rustique_ ou qu'il rédigeât le bulletin commercial du _Salut public_, il
s'efforçait de finir et de parfaire.
Sa poésie se ressent de cette inclination naturelle; elle est achevée,
fine et parfois un peu courte. De son vivant, il cachait ses vers à ses
compatriotes, qui, de leur côté, ne sont guère curieux de poésie,
dit-on.
On assure, peut-être avec un peu de malignité, que dans la ville de
Laprade et de Soulary un seul poète est célèbre. Sarrasin, qui vendait
des olives dans les brasseries, et que plus d'un bourgeois de Lyon,
voyant passer le char funèbre de Laprade, escorté de chasseurs à cheval
et suivi des robes jaunes de la Faculté des lettres, pouvait demander
comme la bonne femme:
--Qui est-ce qui est mort?
--M. de Laprade.
--Que faisait-il?
--Il était poète.
--Est-ce lui qui vendait des olives?
Pourtant il y a des poètes lyonnais et même une poésie lyonnaise, poésie
précise et précieuse, dont les caractères se retrouvent dans les sonnets
de Soulary et dans les poèmes de Jean Tisseur. Ceux-ci sont en petit
nombre. Jean était difficile, un peu dégoûté, volontiers paresseux. Il
écrivait peu, et à ceux qui lui reprochaient de ne pas produire
davantage il répondait par cette maxime de la poétesse de Tanagra: «Il
faut ensemencer avec la main, et non à plein sac.»
Certes, le peu qu'il a laissé n'est pas sans prix. Le _Javelot rustique_
est, à sa façon et dans le goût symbolique, un petit chef-d'oeuvre. La
visite au _Tombeau de Jacquard_ résulte sans doute d'une des meilleures
rencontres de la poésie et de l'industrie. À en juger par tout ce que je
lis, tout ce que je devine de lui, Jean Tisseur fut exquis par nature,
un des meilleurs arbres du verger. Sa bonté avait la grâce sans laquelle
aucune vertu n'est aimable. Son esprit était ironique et son urne était
tendre. Il eut, comme l'abeille, le miel et l'aiguillon.
M. Paul Mariéton, qui connaissait Jean Tisseur, a écrit sur cet homme
excellent quelques lignes qui sont un témoignage cordial:
«C'était, dit Mariéton, le plus charmant esprit. Dans ces douces
flâneries de la parole et de la pensée, si fructueuses au dire de
Töpffer, et qui ont toujours retenu, groupé et lié les poètes, Jean
Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le maître
virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrétien, Chenavard,
le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet
incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants.
L'âme de ces réunions, le lien de ces amitiés d'élite, c'était Jean
Tisseur.»
Je lis ailleurs: «Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de posséder
quatre causeurs hors pair. C'étaient Laprade, Buy, Chenavard et Jean
Tisseur.»
Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais
quoi fait songer à la beauté morale telle que les Grecs la concevaient;
n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le
culte de l'amitié et ce noble dessein de faire de la vie même une belle
oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout
unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique.
Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse à la beauté de leur âme
et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente.
«La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture.
Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la
résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut
des soins; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite.»
À mesure qu'il avança dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage,
la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de
l'impuissance de l'homme à faire le bien. On peut lui appliquer la
définition qu'il faisait lui-même de l'homme tel qu'il doit se façonner
et se sculpter lui-même: «Une conscience ornée.»
III
Jean Tisseur est mort laissant deux frères, l'abbé Alexandre, dont les
_Voyages littéraires_ sont, au dire de M. Paul Mariéton, très estimés
des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de _Pauca paucis_, qui rappelle
Jean par plus d'un trait, mais qui lui est supérieur par le style et par
la culture. Un grand métaphysicien, qui aime ardemment la poésie, M.
Renouvier, a bien voulu me faire connaître ces _Pauca paucis_ que
l'auteur tenait cachés. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur
poète de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, «la
sincérité de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes
nouveaux».
Clair Tisseur, dans sa vie déjà longue, n'a écrit que peu de vers pour
quelques amis, mais ces vers, c'est lui-même, ce sont ses souvenirs et
ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modéré comme son frère Jean
et stoïque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession;
dans ses vers il est surtout helléniste et rustique. Il semble, à le
lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aimé après la vertu, c'est
l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les épigrammes
de l'Anthologie.
Le poète a dédié son livre aux Grâces décentes:
Il ne demande point en don l'or indien,
Ni la blanche Chrysé, ni les troupeaux qu'engraisse
Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien
Que la mesure en tout de l'aimable sagesse.
Charités aux coeurs purs, écoutez mes prières!
Comme on le voit par cette invocation, Clair Tisseur a, comme André
Chénier, revêtu ses pensées du vêtement antique. À ceux qui le lui
reprocheraient comme un déguisement il répond que, pour exprimer une
belle idée, il faut un beau symbole et que les plus beaux symboles ont
été ceux de la Grèce, et qu'enfin il a vécu à l'ombre des myrtes sur une
terre qui rappelle la Grèce. Ajoutons que sous ces formes antiques un
sentiment sincère s'exprime aisément.
Ce qui me plaît surtout dans les vers de Clair Tisseur, ce sont les
idylles et les paysages. Il a composé quelques tableaux domestiques
d'une élégante simplicité. Le dernier surtout me charme par cette
tristesse harmonieuse dont le secret semble pris à Properce:
Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus,
Un frère, des amis garderont ma mémoire.
Mais toi, tu gémiras; tu ne voudras pas croire
Que l'Océan sans bords, dans l'éternel reflux,
Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche,
Tu veillas si longtemps.....................
............................................
Surtout (je te connais) que devant toi personne
N'outrage ma mémoire! ou bien levant ton bras
Pour porter témoignage, alors tu défendras
Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne
Défend son lionceau. Déjà, déjà je vois
Éclater ton regard, j'entends trembler ta voix.
Et le sein soulevé, pleurante et tout émue,
Tu rediras s'il fut envieux ou méchant;
Du pauvre, hôte des dieux, s'il détourna la vue;
S'il fut un ami sûr; si jamais, le sachant,
Il commit l'injustice ou trahit sa parole;
Si l'avide et grossier Mammon fut son idole.
Toi qui me vis de près diras ce que je fus,
Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus.
N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadencée comme la joie? Pour
donner quelque idée du talent poétique de Clair Tisseur, je citerai un
de ces tableaux de nature provençale tracés avec une sécheresse élégante
et fine: un poème sur la naissance de la «cigale», de la cigale, que,
par malheur, de ce côté de la Loire nous confondons volontiers avec la
sauterelle, mais dont le chant infatigable est également cher à
l'antique Méléagre et à notre Paul Arène.
La cigale encor tendre, engourdie, étonnée
De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil
S'éveiller faiblement sous le rayon vermeil.
L'élytre, diaphane et de réseaux veinée,
Tout humide à ses flancs est collée; et des grains
D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles,
Comme si l'on voyait le sang à travers elles,
Fluide s'épancher en canaux purpurins.
Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces,
Aura durci son aile et desséché ses flancs:
Le virtuose noir fait, sous les cieux brûlants,
De cymbales de fer retentir les espaces.
Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie,
quelles richesses, quels honneurs valent la poésie et les arts[30]?
[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le
nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connaît
à Lyon ses _vieilleries lyonnaises_. Mais je n'ai voulu, dans cette
esquisse, indiquer que le poète.]
RÊVERIES ASTRONOMIQUES[31]
[Note 31: Camille Flammarion, _Uranie_. Illustrations de Bieler, Gambard
et Myrbach (collection Guillaume, in-8°).]
M. Camille Flammarion, qui s'est voué tout entier à l'astronomie, a
toutes les qualités imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il
sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis
il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en
scène ni le coup de théâtre. Il ne néglige rien pour nous rendre le ciel
intéressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son
livre, dédié à la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de poème
de la science, où la philosophie se mêle à l'astronomie. On me croira
peut-être si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est
moins sûre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable
philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalité bienheureuse. À
l'en croire, notre âme, après la mort, volera d'astre en astre et
goûtera sans fin la volupté d'aimer et de connaître; nous serons des
papillons méditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il
faut pour être tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour être
curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et
propres à nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir.
J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation
de la vie future. Il y a quelques années, je fus appelé auprès d'une
vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande où elle
avait vécu pendant quatre-vingt-dix ans.
Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait à aller voir, comme
disait la comtesse de P..., si Dieu gagne à être connu. Je trouvai à son
chevet une religieuse qui était la plus tranquille et la plus simple
créature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'être conservée
dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de
beaucoup que je lui inspirasse les mêmes sentiments.
M'ayant vu plusieurs fois occupé à lire et à écrire, elle me prit pour
un savant et, comme elle était une sainte, elle me laissa voir toute la
pitié que je lui inspirais. Un jour même, elle s'en expliqua avec moi.
Car elle parlait volontiers et toujours gaiement:
--Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres?
--Ma soeur, lui répondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes
qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours.
Et il était vrai qu'alors j'amusais mes rêveries avec des silex taillés
et des bois de renne couverts de figures d'animaux.
En entendant cette réponse, ma religieuse tout debout et toute petite,
les mains dans ses manches, entêtée et douce, sourit:
--Vous n'espérez donc pas aller au ciel? me dit-elle. À quoi bon étudier
en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que
Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres.
Cette excellente créature ne songeait point que ce serait là nous rendre
un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de
l'univers, nous tomberions aussitôt dans un incurable ennui. M. Camille
Flammarion ménage mieux notre curiosité; il nous promet, pour occuper
notre éternité, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome,
est un observatoire indestructible et merveilleusement outillé.
Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et
totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous
aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer.
C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous
nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y
porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et
le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien
quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne
donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et
ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop
ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop
ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y
être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de
craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à
leur faire.
L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie.
Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des
gouttes de boue.
Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y
ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté
l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène,
l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or,
l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont
produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce
qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour
nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale
l'universalité du mal et de la mort.
La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont
la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt
se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus,
Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et
l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont
inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel
elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants,
lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore
que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme
nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la
toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable.
Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en
mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace
d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont
semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont
non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la
faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance;
ce n'en est pas moins un désastre[32].
[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris
d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement
dans l'_Annuaire des longitudes_ pour 1891, que ces astéroïdes n'ont
jamais été réunis.]
Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée
des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles
vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et
sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme
Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent,
avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent
comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent
l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la
Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles
ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien
ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un
perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous
reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés,
vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils,
nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours,
épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses.