Cela, si je ne me trompe, est de la métaphysique et même de la

métaphysique lyonnaise, qui n'est pas la meilleure. Le bon Ballanche se

déclarait peut-être dans ce style à madame Récamier. Mais la grisette de

la rue des Fossés-Saint-Victor y aurait sans doute trouvé quelque

obscurité. Fidèle à ses maximes, Tisseur cueillait des fleurs sur les

tombes des jeunes femmes inconnues, et à la seule pensée des dames du

XVIIIe siècle, qui, pour plus grande sûreté, firent leur paradis en ce

monde, la veine de son front se gonflait, toute noire. Seul, triste,

las, il tomba malade dans sa mansarde. Une fièvre muqueuse l'accabla.

Sorti de sa stupeur, il vit une, femme à son chevet. Il reconnut son

idéal. Il aima. Ce n'était point une jeune fille, ce n'était point une

très jeune femme. Comme cette dame que célébra Sainte-Beuve et dont les

premiers cheveux blancs semblaient

Quelques brins de jasmin dans la sombre ramure,

l'inconnue, en qui Barthélémy chercha l'infini, avait déjà sur le front

des fils d'argent. Elle était blonde, avec des yeux bleus, grande et

plutôt majestueuse au dire d'un témoin. Barthélémy se plaisait à la

retrouver dans les traits de la _Françoise de Rimini_ d'Ary Scheffer.

Mais il faut se rappeler qu'il était myope et poète, et ses frères l'ont

soupçonné de n'avoir jamais vu très distinctement celle qu'il aimait

éperdument. Il ne semble pas qu'au moral elle ressemblât à l'ardente et

douce Italienne qui, vaincue et fière de sa défaite, ne regrettait rien

dans la mort et dans la damnation. C'était, au contraire, à ce qu'il

semble, une personne très sûre d'elle-même, éloquente, un peu

déclamatoire, idéaliste et virile. Il lui faisait des vers et l'appelait

Béatrice. On nous a conservé quelques fragments de lettres où cette

Béatrice maternelle montre moins la tendresse de son coeur que l'éclat

de son imagination:

«Quand je le regarde, dit-elle en parlant de Barthélémy, qu'elle nomme

Stenio (car elle aussi avait lu George Sand), quand je le regarde, je me

sens tout inondée d'une vapeur suave, spirituelle. Je ne sais comment

exprimer ce qui pénètre dans mon être entier. Je sens pour lui, dans mon

coeur, une douce lueur qui m'éclaire jusqu'au ciel.»

À certains indices, on peut croire que ce fut Béatrice elle-même qui

hâta l'heure du sacrifice. Ce ne fut pas faiblesse ni entraînement de sa

part. Elle ne cédait pas aux sens qui la sollicitaient mollement. Mais

elle était jalouse de s'offrir; elle fit le don qui sacrait alors les

Lélia et toutes les héroïnes de la poésie et de l'art. Barthélémy,

chrétien comme Eudore, succomba comme Eudore dans la nuit et dans la

tempête:

Et j'ai vu les trésors de sa beauté parfaite,

J'ai respiré l'encens qu'exhalent ses cheveux,

Et j'ai vu sa pudeur étonnée et muette,

Et j'ai rougi d'amour, et j'ai baissé les yeux.

Il avait cette ressource du péché à laquelle les fidèles et les saints

eux-mêmes recourent quand il leur est nécessaire. Par raffinement il y

ajouta le blasphème qui, à tout prendre, est un grand acte de foi. Il

comparait les paroles de son amante au vin du calice après la

consécration:

C'est un breuvage à boire en un transport pieux,

Comme le sang du Christ, qui nous ouvre les cieux.

Qu'est-ce à dire, sinon que toutes les croyances ne servent qu'à

charmer, les troubles des sens et que le mysticisme répand sur la

volupté les plus suaves parfums?

Stenio manqua son examen de licence en 1837. C'était l'effet de l'amour

de Béatrice. Mais l'année suivante il était avocat.

Barthélémy Tisseur a adressé à sa Béatrice des sonnets et des stances

que ses frères ont pris soin de recueillir après sa mort. Il est

aujourd'hui bien difficile de juger ces vers qui expriment un état d'âme

presque inconcevable pour les générations nouvelles.

Avocat, il avait le code en horreur. Appelé en 1841, sur la

recommandation de Ballanche, à la chaire de littérature française à

Neuchâtel, il professa, non sans éclat, un idéalisme transcendant. Son

sentiment pour celle à qui nous laissons le nom de Béatrice dura après

la séparation. À Neuchâtel, où il travaillait sur sa table de bois blanc

quatorze heures par jour, il écrivait tous les soirs, pour l'absente, un

journal qu'il expédiait chaque semaine. Il avait trouvé sa voie, quand

une catastrophe vint terminer brusquement cette existence où tout devait

rester confus et inachevé. Le 28 janvier 1843, par un brouillard épais,

il tomba dans le lac et s'y noya, à quelques pas de sa maison. Le hasard

seul fit ce malheur; mais on y voit une sorte de fatalité quand on songe

que ce jeune homme aimait le danger, appelait le péril et qu'il était un

des fils spirituels de ce René qui invoquait «les orages désirés». Le

lendemain de sa mort une lettre de Béatrice arriva à Neuchâtel. Il

n'était âgé que de trente et un ans.

II

Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthélémy, naquit à Lyon le 7

janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du général

autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville.

Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en même temps que

ceux de sa naissance contribuèrent à lui inspirer l'horreur de la guerre

et le mépris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra

toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules

conquêtes qui touchaient son coeur étaient celles de l'industrie et de

la civilisation.

Bien différent de son frère Barthélémy, qu'il chérissait, il avait en

tout le sentiment de la mesure. Il était modéré, et l'idée du possible

ne le quittait jamais. Comme il était dans les convenances de sa famille

qu'il devînt homme de loi, il prit une charge d'avoué avec la

satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien,

d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une

trop haute idée de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment

que les avoués n'avaient été institués que pour dire à l'audience:

«Monsieur le président, je demande le renvoi à huitaine.» Pour le

surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avoués les plus

forts en droit de ceux qui l'étaient moins. Un avoué mettait-il au bas

d'un exploit: «Sous réserves», ce n'était pas un mauvais avoué; s'il

mettait: «Sous toutes réserves», c'était déjà un avoué distingué; s'il

mettait: «Sous toutes réserves quelconques», c'était un avoué de premier

ordre; mais s'il mettait: «Sous toutes réserves de droit généralement

quelconques», alors il n'y avait plus de termes assez forts pour

exprimer sa science juridique. Tisseur mêlait alors la poésie à la

procédure, comme en témoigne la minute d'une lettre retrouvée dans ses

papiers et dont voici la teneur:

Monsieur,

Me Munier, votre avoué, a dû vous prévenir que M. Jacquemet

avait fixé au mercredi 3 avril, à midi, au Palais de Justice, la

comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle

Debeaume.

Lorsque sur un pavé d'azur

Marche une reine orientale,

Elle n'a pas à sa sandale

Une escarboucle au feu plus pur.

C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier,

actuellement sénateur, et de la lune.

Jean Tisseur vendit sans regret son étude, en 1848, après la révolution.

Il devint ensuite secrétaire de la chambre de commerce de Lyon et

pendant trente ans il appliqua l'ingénieuse exactitude et l'élégante

probité de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de

postes et télégraphes, de douanes, de traités de commerce, de

législation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque,

d'expositions, enfin à toutes les questions d'affaires. Il portait dans

toutes ses entreprises les délicatesses d'une conscience cultivée et le

goût du bien faire. Qu'il composât un grand poème comme le _Javelot

rustique_ ou qu'il rédigeât le bulletin commercial du _Salut public_, il

s'efforçait de finir et de parfaire.

Sa poésie se ressent de cette inclination naturelle; elle est achevée,

fine et parfois un peu courte. De son vivant, il cachait ses vers à ses

compatriotes, qui, de leur côté, ne sont guère curieux de poésie,

dit-on.

On assure, peut-être avec un peu de malignité, que dans la ville de

Laprade et de Soulary un seul poète est célèbre. Sarrasin, qui vendait

des olives dans les brasseries, et que plus d'un bourgeois de Lyon,

voyant passer le char funèbre de Laprade, escorté de chasseurs à cheval

et suivi des robes jaunes de la Faculté des lettres, pouvait demander

comme la bonne femme:

--Qui est-ce qui est mort?

--M. de Laprade.

--Que faisait-il?

--Il était poète.

--Est-ce lui qui vendait des olives?

Pourtant il y a des poètes lyonnais et même une poésie lyonnaise, poésie

précise et précieuse, dont les caractères se retrouvent dans les sonnets

de Soulary et dans les poèmes de Jean Tisseur. Ceux-ci sont en petit

nombre. Jean était difficile, un peu dégoûté, volontiers paresseux. Il

écrivait peu, et à ceux qui lui reprochaient de ne pas produire

davantage il répondait par cette maxime de la poétesse de Tanagra: «Il

faut ensemencer avec la main, et non à plein sac.»

Certes, le peu qu'il a laissé n'est pas sans prix. Le _Javelot rustique_

est, à sa façon et dans le goût symbolique, un petit chef-d'oeuvre. La

visite au _Tombeau de Jacquard_ résulte sans doute d'une des meilleures

rencontres de la poésie et de l'industrie. À en juger par tout ce que je

lis, tout ce que je devine de lui, Jean Tisseur fut exquis par nature,

un des meilleurs arbres du verger. Sa bonté avait la grâce sans laquelle

aucune vertu n'est aimable. Son esprit était ironique et son urne était

tendre. Il eut, comme l'abeille, le miel et l'aiguillon.

M. Paul Mariéton, qui connaissait Jean Tisseur, a écrit sur cet homme

excellent quelques lignes qui sont un témoignage cordial:

«C'était, dit Mariéton, le plus charmant esprit. Dans ces douces

flâneries de la parole et de la pensée, si fructueuses au dire de

Töpffer, et qui ont toujours retenu, groupé et lié les poètes, Jean

Tisseur sut rapprocher Soulary, le profond humoriste, le maître

virtuose, Laprade, le doux penseur, le philosophe chrétien, Chenavard,

le grand peintre, un autre philosophe, et former avec eux cet

incomparable quatuor d'artistes lyonnais dont parleront nos descendants.

L'âme de ces réunions, le lien de ces amitiés d'élite, c'était Jean

Tisseur.»

Je lis ailleurs: «Lyon eut la bonne fortune, de notre temps, de posséder

quatre causeurs hors pair. C'étaient Laprade, Buy, Chenavard et Jean

Tisseur.»

Dans la vie si simple que je rappelle ici en peu de lignes, je ne sais

quoi fait songer à la beauté morale telle que les Grecs la concevaient;

n'est-ce pas parce qu'on y trouve la mesure, la sagesse, la modestie, le

culte de l'amitié et ce noble dessein de faire de la vie même une belle

oeuvre. C'est cela, je crois, qui, dans cette existence obscure tout

unie et si proche de nous, semble majestueux et pur comme l'antique.

Tisseur fut de ceux qui travaillent sans cesse à la beauté de leur âme

et qui font de leur vie un jardin comme celui du vieillard de Tarente.

«La conscience, disait-il, non moins que l'esprit, a besoin de culture.

Les vertus, l'amour du bien, le dévouement, la délicatesse, la

résignation mêlée de courage, ne fleurissent pas tout seuls; il y faut

des soins; une conscience d'élite est aussi rare qu'un esprit d'élite.»

À mesure qu'il avança dans la vie, sa culture morale l'occupa davantage,

la plus grande tristesse de sa vieillesse fut le sentiment de

l'impuissance de l'homme à faire le bien. On peut lui appliquer la

définition qu'il faisait lui-même de l'homme tel qu'il doit se façonner

et se sculpter lui-même: «Une conscience ornée.»

III

Jean Tisseur est mort laissant deux frères, l'abbé Alexandre, dont les

_Voyages littéraires_ sont, au dire de M. Paul Mariéton, très estimés

des Lyonnais, et Clair Tisseur, l'auteur de _Pauca paucis_, qui rappelle

Jean par plus d'un trait, mais qui lui est supérieur par le style et par

la culture. Un grand métaphysicien, qui aime ardemment la poésie, M.

Renouvier, a bien voulu me faire connaître ces _Pauca paucis_ que

l'auteur tenait cachés. Il regarde aussi Clair Tisseur comme le meilleur

poète de la famille. Il vante avec raison, dans ces vers d'un sage, «la

sincérité de l'accent et le maniement souvent heureux de rythmes

nouveaux».

Clair Tisseur, dans sa vie déjà longue, n'a écrit que peu de vers pour

quelques amis, mais ces vers, c'est lui-même, ce sont ses souvenirs et

ses sentiments. Il s'y montre tranquille et modéré comme son frère Jean

et stoïque avec douceur. Je crois qu'il est architecte de profession;

dans ses vers il est surtout helléniste et rustique. Il semble, à le

lire, qu'en ce monde ce qu'il a le mieux aimé après la vertu, c'est

l'odeur de la lavande et des pins, le cri de la cigale et les épigrammes

de l'Anthologie.

Le poète a dédié son livre aux Grâces décentes:

Il ne demande point en don l'or indien,

Ni la blanche Chrysé, ni les troupeaux qu'engraisse

Dans ses riches sillons, la vieille Argos, ni rien

Que la mesure en tout de l'aimable sagesse.

Charités aux coeurs purs, écoutez mes prières!

Comme on le voit par cette invocation, Clair Tisseur a, comme André

Chénier, revêtu ses pensées du vêtement antique. À ceux qui le lui

reprocheraient comme un déguisement il répond que, pour exprimer une

belle idée, il faut un beau symbole et que les plus beaux symboles ont

été ceux de la Grèce, et qu'enfin il a vécu à l'ombre des myrtes sur une

terre qui rappelle la Grèce. Ajoutons que sous ces formes antiques un

sentiment sincère s'exprime aisément.

Ce qui me plaît surtout dans les vers de Clair Tisseur, ce sont les

idylles et les paysages. Il a composé quelques tableaux domestiques

d'une élégante simplicité. Le dernier surtout me charme par cette

tristesse harmonieuse dont le secret semble pris à Properce:

Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus,

Un frère, des amis garderont ma mémoire.

Mais toi, tu gémiras; tu ne voudras pas croire

Que l'Océan sans bords, dans l'éternel reflux,

Ait englouti l'ami sur qui, tendre et farouche,

Tu veillas si longtemps.....................

............................................

Surtout (je te connais) que devant toi personne

N'outrage ma mémoire! ou bien levant ton bras

Pour porter témoignage, alors tu défendras

Celui qui te fut cher, ainsi qu'une lionne

Défend son lionceau. Déjà, déjà je vois

Éclater ton regard, j'entends trembler ta voix.

Et le sein soulevé, pleurante et tout émue,

Tu rediras s'il fut envieux ou méchant;

Du pauvre, hôte des dieux, s'il détourna la vue;

S'il fut un ami sûr; si jamais, le sachant,

Il commit l'injustice ou trahit sa parole;

Si l'avide et grossier Mammon fut son idole.

Toi qui me vis de près diras ce que je fus,

Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus.

N'aimez-vous point cette tristesse douce et cadencée comme la joie? Pour

donner quelque idée du talent poétique de Clair Tisseur, je citerai un

de ces tableaux de nature provençale tracés avec une sécheresse élégante

et fine: un poème sur la naissance de la «cigale», de la cigale, que,

par malheur, de ce côté de la Loire nous confondons volontiers avec la

sauterelle, mais dont le chant infatigable est également cher à

l'antique Méléagre et à notre Paul Arène.

La cigale encor tendre, engourdie, étonnée

De ce monde nouveau, semble d'un long sommeil

S'éveiller faiblement sous le rayon vermeil.

L'élytre, diaphane et de réseaux veinée,

Tout humide à ses flancs est collée; et des grains

D'un rouge vif et clair la piquent aux aisselles,

Comme si l'on voyait le sang à travers elles,

Fluide s'épancher en canaux purpurins.

Mais demain le soleil, de ses rayons tenaces,

Aura durci son aile et desséché ses flancs:

Le virtuose noir fait, sous les cieux brûlants,

De cymbales de fer retentir les espaces.

Heureux sous ses oliviers, le bon Clair Tisseur! Pour orner la vie,

quelles richesses, quels honneurs valent la poésie et les arts[30]?

[Note 30: Il n'est que juste d'ajouter que M. Clair Tisseur est, sous le

nom du Nizier du Puitspelu, une gloire lyonnaise. Tout le monde connaît

à Lyon ses _vieilleries lyonnaises_. Mais je n'ai voulu, dans cette

esquisse, indiquer que le poète.]

RÊVERIES ASTRONOMIQUES[31]

[Note 31: Camille Flammarion, _Uranie_. Illustrations de Bieler, Gambard

et Myrbach (collection Guillaume, in-8°).]

M. Camille Flammarion, qui s'est voué tout entier à l'astronomie, a

toutes les qualités imaginables pour vulgariser la science; d'abord, il

sait. Il fait depuis longtemps des calculs et des observations. Et puis

il a l'enthousiasme, l'imagination. Enfin, il ne craint ni la mise en

scène ni le coup de théâtre. Il ne néglige rien pour nous rendre le ciel

intéressant, dramatique, romantique, pittoresque, amusant et moral. Son

livre, dédié à la plus grave des Muses, Uranie, est une sorte de poème

de la science, où la philosophie se mêle à l'astronomie. On me croira

peut-être si je dis que la philosophie de M. Camille Flammarion est

moins sûre que sa science. C'est dommage, car c'est une aimable

philosophie. M. Flammarion nous promet une immortalité bienheureuse. À

l'en croire, notre âme, après la mort, volera d'astre en astre et

goûtera sans fin la volupté d'aimer et de connaître; nous serons des

papillons méditatifs. Il nous restera de la faiblesse humaine ce qu'il

faut pour être tendre, et de notre ignorance ce qu'il faut pour être

curieux. Nous aurons des sens; mais ils seront puissants et exquis et

propres à nous donner peu de souffrance avec beaucoup de plaisir.

J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir une meilleure organisation

de la vie future. Il y a quelques années, je fus appelé auprès d'une

vieille parente qui se mourait dans une petite ville normande où elle

avait vécu pendant quatre-vingt-dix ans.

Faute de pouvoir vivre davantage, elle se disposait à aller voir, comme

disait la comtesse de P..., si Dieu gagne à être connu. Je trouvai à son

chevet une religieuse qui était la plus tranquille et la plus simple

créature du monde. Elle avait l'air, comme Marianne, d'être conservée

dans du miel. Je l'admirai tout de suite. Mais il s'en fallait de

beaucoup que je lui inspirasse les mêmes sentiments.

M'ayant vu plusieurs fois occupé à lire et à écrire, elle me prit pour

un savant et, comme elle était une sainte, elle me laissa voir toute la

pitié que je lui inspirais. Un jour même, elle s'en expliqua avec moi.

Car elle parlait volontiers et toujours gaiement:

--Que cherchez-vous, me dit-elle, dans ces gros livres?

--Ma soeur, lui répondis-je, j'y cherche l'histoire des premiers hommes

qui vivaient dans des cavernes, au temps du mammouth et du grand ours.

Et il était vrai qu'alors j'amusais mes rêveries avec des silex taillés

et des bois de renne couverts de figures d'animaux.

En entendant cette réponse, ma religieuse tout debout et toute petite,

les mains dans ses manches, entêtée et douce, sourit:

--Vous n'espérez donc pas aller au ciel? me dit-elle. À quoi bon étudier

en ce monde ce que nous saurons dans l'autre? Pour moi, j'attends que

Dieu m'instruise. Il le fera d'un seul coup, mieux que tous vos livres.

Cette excellente créature ne songeait point que ce serait là nous rendre

un bien mauvais service et que, si nous connaissions tous les secrets de

l'univers, nous tomberions aussitôt dans un incurable ennui. M. Camille

Flammarion ménage mieux notre curiosité; il nous promet, pour occuper

notre éternité, des spectacles infinis. Le paradis, pour cet astronome,

est un observatoire indestructible et merveilleusement outillé.

Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et

totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous

aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer.

C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous

nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y

porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et

le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien

quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne

donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et

ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop

ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop

ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y

être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de

craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à

leur faire.

L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie.

Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des

gouttes de boue.

Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y

ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté

l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène,

l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or,

l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont

produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce

qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour

nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale

l'universalité du mal et de la mort.

La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont

la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt

se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus,

Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et

l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont

inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel

elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants,

lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore

que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme

nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la

toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable.

Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en

mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace

d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont

semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont

non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la

faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance;

ce n'en est pas moins un désastre[32].

[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris

d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement

dans l'_Annuaire des longitudes_ pour 1891, que ces astéroïdes n'ont

jamais été réunis.]

Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée

des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles

vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et

sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme

Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent,

avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent

comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent

l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la

Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles

ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien

ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un

perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous

reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés,

vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils,

nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours,

épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses.

La vie littéraire. Troisième série · 第 12 / 23 段