En descendant l'escalier du quai Voltaire, la jeune Irlandaise, qui

avait beaucoup sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura ces

paroles:

«Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour

aucune cause.»

Elle avait touché le défaut de cette existence heureuse[26].

[Note 26: J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon

adolescence dans cette maison où Denon, un demi siècle auparavant,

coulait sa vieillesse élégante et ornée. J'ai gardé un souvenir charmé

de ce beau quai Voltaire, où j'ai pris le goût des arts, et c'est pour

cela peut-être que j'ai si grande envie d'étudier en détail la vie et

l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir.

En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents inédits,

qu'elle ne veuille point employer elle-même, je lui serais infiniment

obligé de m'en faire part.]

Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons ravivé sa mémoire à

propos d'un petit conte intitulé: _Point de lendemain_ que la librairie

Rouquette vient de réimprimer à peu d'exemplaires, avec de jolies

gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce

conte, qui est un bijou, est peut-être un bijou indiscret qu'il faut

laisser sous la clef fidèle des armoires de nos honnêtes bibliophiles.

Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel

éditeur qui ne sait trop s'il faut attribuer _Point de lendemain_ à

Denon ou à Dorat.

Ce léger chef-d'oeuvre est, assurément de Vivant Denon. Je m'en rapporte

sur ce point à Quérard et à Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M.

Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce

sont là de grandes autorités.

MAURICE SPRONCK[27]

[Note 27: _Les Artistes littéraires.--Études sur le XIXe siècle_.

(Calmann Lévy, éditeur).]

Dans un livre intitulé _les Artistes littéraires_, M. Maurice Spronck

étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent

jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont

les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art.

Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est

aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis

il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en

même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de

leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond

et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de

Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour

et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les

autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice

Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne

prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts.

Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en

pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est

d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais

sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre

course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser

involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant

de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas

toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck

nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique

de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte

ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces.

Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice

Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses

débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un

rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des

faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la

pensée.

Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur

d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament.

Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des

fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie

qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation

pénétrante et froide, des méthodes sûres.

Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne

connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice

Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de

l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les

troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la

névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une

sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les

plus horribles des sujets qu'il admire.

Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus

parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle,

sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères

communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des

nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais

Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint

d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie

générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M.

Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion

cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la

physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique

actuelle, ce trait qu'il appelle _le goût de la transposition_. «Cette

tendance--c'est lui-même qui parle--consiste à intervertir les rôles, à

appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à

tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La

musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète,

exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des

attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements

semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et

abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les

études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin

d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et

nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les

différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la

disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le

marbre ou les notes de la gamme.»

En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets

musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très

extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des

exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le

trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite

consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque

MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme».

L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert.

Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous

le nom d'_audition colorée_ et qui consiste «en ce que deux sens

distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite

sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de

la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et

constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]».

Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain,

selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait:

«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une

nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque

chose pourpre. Dans _Madame Bovary_, je n'ai eu que l'idée d'un ton,

cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire,

l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.»

[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le _Progrès médical_ du 10 décembre 1887).]

Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave

Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des

vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose

et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.

M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la

névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son

étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte

d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les

incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel

avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût

désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son

hystérie avec jouissance et terreur».

Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité

et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien

étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme:

l'horreur de la nature.

Ils disent:

«La nature pour moi est ennemie.

«... Rien n'est moins poétique que la nature.

«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de

matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.»

Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source

de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité.

Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la

philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie,

n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de

vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes,

de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel,

renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme

qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.

Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus

tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne

vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à

ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières

à l'art et d'où la nature est complètement absente».

M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des

univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le

réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de

ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable»,

élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il

désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et

de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le

charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature».

Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter

sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle

n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car

elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que

d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément,

de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées

ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable.

Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal

qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on,

faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à

la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours.

Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons

physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales

du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se

répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des

mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent

toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu

sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier,

Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est

mauvaise.

Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble

amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures

flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis,

écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.»

Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice

Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de

Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie

nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas

nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous

l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste!

Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie

le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En

résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude

méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur

sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre,

on songe:

--Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de

trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était

en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui

semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.

UNE FAMILLE DE POÈTES[29]

BARTHÉLÉMY TISSEUR JEAN TISSEUR.--CLAIR TISSEUR

I

[Note 29: _Poésies_ de Barthélémy Tisseur, _Poésies_ de Jean Tisseur,

recueillies par ses frères, 1 vol.--Clair Tisseur, _Pauca

Paucis_.--Consultez aussi le livre de M. Paul Mariéton. _Joséphin

Soulary et la pléiade lyonnaise_, 1884, in-18. M. Mariéton a beaucoup

fait pour les lettres lyonnaises.]

Il y eut à Lyon, quatre frères Tisseur, Barthélémy, Jean, Alexandre et

Clair. Trois d'entre eux sont poètes et le quatrième, Alexandre, a un

vif sentiment de la poésie et de l'art. Ils vécurent modestes et honorés

dans leur ville. Barthélémy mourut jeune en 1843. Jean passa en faisant

le bien. Il fut, pendant quarante ans, secrétaire de la chambre de

commerce de Lyon. Alexandre et Clair vivent encore. Ce dernier est

architecte. C'est le meilleur poète de cette rare famille. Il a écrit

avec une abondante simplicité la vie de son frère Jean. Celui-ci avait,

dans ses vieux jours, commencé la biographie de Barthélémy, laquelle fut

terminée par Alexandre. Ces vies d'hommes obscurs et bons ont un charme

exquis. On y respire un parfum de sympathie et je ne sais quoi de doux,

de simple, de pur, qui ne se sent point dans les biographies des

personnages illustres. Les âmes ont une fleur que la gloire efface. Ces

récits fraternels touchent par un air de vérité, et si parfois la

louange y coule trop abondamment, on se plaît à la voir ainsi répandue

par une main pieuse, comme, sur un tombeau, une offrande domestique. Il

faudrait que ces livres de famille fussent plus nombreux. Il faudrait

que nous prissions soin de conserver le souvenir de nos morts intimes.

C'est là que les temps et les lieux se peignent avec fidélité; c'est par

là qu'on pénètre le coeur des choses humaines.

L'aîné des frères Tisseur, Barthélémy, naquit à Lyon au moment où la

Grande Armée périssait en Russie. Impétueux et mélancolique, ce fut un

enfant du siècle. Toutes les aspirations de la France romantique et

libérale gonflaient son coeur. De frêle apparence, petit, myope, il

portait au front, comme un signe, une large veine qui devenait noire

dans les moments de colère. Et ce qui l'irritait, c'était la vulgarité,

la médiocrité, le «juste milieu», enfin le train ordinaire des choses.

La soif de l'idéal le dévorait. Il aspirait au jour prochain de

l'émancipation des peuples et de la fraternité universelle. Il croyait

au progrès indéfini. Par un beau jour de sa vingtième année, comme il

allait d'Aix à l'étang de Berre, ardent, généreux, ivre du thym des

collines et des rayons du soleil, il attira l'attention bienveillante

d'un compagnon de route, qui portait un carrick jaune à cinq collets, et

était homme de bien. Celui-ci, tout émerveillé, lui demanda:

--Êtes-vous négociant?

--Non point, répondit Barthélémy.

--Artiste?

--Pas davantage.

L'homme au carrick réfléchit un moment, puis:

--Vous n'êtes point artiste, dit-il. En ce cas, vous êtes Polonais. Ne

vous en cachez point. J'aime les Polonais.

Et il n'en voulut pas démordre. En dépit de toutes les dénégations, il

persista à tenir Barthélémy pour un brave Polonais.

En un certain sens, l'homme au carrick ne se trompait pas. Il y avait du

polonais dans Barthélémy Tisseur. Il y avait du polonais dans toute la

jeunesse d'alors.

Les lettres écrites par Barthélémy à ses frères pendant ses promenades

romantiques de la vingtième année en Provence révèlent une âme d'une

pureté ardente, pleine de poésie et de vague. Ses adieux à la ville

d'Arles, qu'on nous a conservés, donnent l'idée d'un Edgar Quinet

adolescent:

Adieu, petite vallée de Josaphat, terre imprégnée de cendres et

de larmes humaines, toi qui réunis Rome et le moyen âge; toi

dont les femmes sont si belles, fille aimée de Constantin, si

mélancolique sous le ciel flamboyant du Midi, toi qui serais

avec tes ruines et tes tombeaux le théâtre le plus sublime de

l'amour. Adieu! adieu! Aliscamps; dormez, ombres désolées.

Comme il se trouvait à Aix, il rencontra au théâtre un jeune homme

échevelé, l'oeil sombre, le front inspiré. C'était Victor de Laprade.

Ils parlèrent naturellement de la poésie et de l'art. Après quelques

minutes d'entretien, ils s'aimaient de toute leur âme. Ils avaient mêlé

leurs enthousiasmes. Ils avaient récité des vers. Barthélémy pâle, les

cheveux en coup de vent, avait sans doute exposé avec une ardeur candide

sa théorie de l'inspiration. Il avait dit:

«On ne fait pas de vers; en réalité ils reposent de toute éternité sous

l'oeil de Dieu, dans l'urne de l'absolu; le grand poète est celui qui a

la main heureuse et qui rencontre les bons; il serait impossible à Dieu,

à nous, de les refaire.»

Laprade avait répondu très probablement par les accents d'un panthéisme

grandiose. Et ils se comprenaient: En ce temps-là Dieu expliquait tout.

Depuis, quelques-uns ont remplacé Dieu par le protoplasma et par la

cellule germinative. Et les voilà satisfaits. C'est un grand soulagement

que de changer de temps à autre le nom de l'inconnaissable.

Il faut rendre cette justice aux parents de Barthélémy Tisseur, qu'ils

renoncèrent à le destiner au négoce ou à l'industrie. Ils résolurent

d'en faire un avocat et l'envoyèrent étudier le droit à Paris.

Le pauvre enfant s'y trouva bien seul, orphelin et perdu. Il habitait

rue des Fossés-Saint-Victor une chambre sous les toits; mais son coeur

battait à la pensée qu'il n'était séparé de Michelet que par un mur

mitoyen, et, comme il se levait de bonne heure, il voyait, de sa

mansarde, au milieu d'un océan de toits, le Panthéon resplendir dans les

feux du matin. Ardent au travail, il suivait assidûment les cours de

l'École de droit et ceux du Collège de France, où s'élevaient alors les

voix, séduisantes des maîtres de la jeunesse. Il fréquentait un cabinet

de lecture du quartier. On ne dit pas si c'était celui de la bonne

madame Cardinal. Mais on peut penser qu'il y dévorait _Valentine_ et

_Lélia_. Cet établissement était fréquenté par les étudiants; toute

l'École de médecine y venait lire. Les carabins y apportaient des bras

et des jambes qui traînaient sur les tables parmi les livres et les

journaux. Des squelettes pendaient avec les parapluies dans tous les

coins. Le mysticisme chrétien du jeune Lyonnais voyait, dans ces débris

humains les restes du temple qu'une âme avait habitée et s'offensait de

ces profanations. Pendant que les étudiants, le béret sur l'oreille,

faisaient des plaisanteries macabres, il murmurait la parole de

Lactance: _Pulcher hymnis Dei homo immortalis_. Son plus vif plaisir

était d'aller au théâtre applaudir, du parterre, madame Dorval, Bocage

ou Frédérick. La scène retentissait alors des rugissements et des

soupirs du drame romantique, et Barthélémy Tisseur y venait dévorer des

yeux avec délices les larmes de Katy Bell.

Ce noble jeune homme était, soutenu dans les tristesses et dans les

inquiétudes de sa vie solitaire par ce sentiment de l'admiration qui

fait le charme et le prix des belles jeunesses. Un jour qu'il assistait

à une séance publique des cinq Académies, il eut la joie de contempler

son poète bien-aimé, Lamartine. À l'issue de la réunion il s'attacha

pieusement aux pas du grand homme, et puis, le soir, radieux, il écrivit

à ses frères son heureuse fortune.

«Au sortir de la séance, dit-il, je l'ai suivi une demi-heure jusque

dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, 73, où il est entré. Il est

grand, maigre; une main dans la poche, marchant à grand pas, sûrement,

cavalièrement, en remuant un peu les épaules de gauche à droite. On

aurait dit que, pour la séance d'apparat, il s'était exprès habillé le

plus négligemment possible. Nombre d'académiciens avaient l'habit brodé;

lui simplement en habit noir, pantalon gris bleuâtre, des bottes et des

éperons.»

Et il ajoute avec une candeur digne d'envie:

«Lamartine est malade. Dieu le conserve pour la poésie!... Je ne sais;

mais je crains qu'il ne vive pas très longtemps. C'est un homme que sa

poésie domine, et qui est tué par elle.»

Une nuit Barthélémy alla au bal de l'Opéra que la poésie et l'art

consacraient alors. Il n'y porta pas la philosophie ironique de Gavarni;

il promena sur les chicards et les débardeuses un regard sombre et

désolé. Leur danse lui sembla «la ronde d'une chaîne de damnés

accomplissant sous la verge des démons une pénitence infernale». Telles

sont les sévérités d'un coeur vierge. Dans sa farouche innocence, il

maudissait les joies faciles et les plaisirs vulgaires. Il souffrait de

la solitude et de ses rêves. Comme saint Augustin, il aimait à aimer.

Avec une sincérité dont on ne sourit qu'à demi, il disait à vingt-deux

ans: «Ma première jeunesse est passée.» Il était las; le vague des

désirs l'accablait. Un jour il prit le bateau, ce bateau de Saint-Cloud,

vieux complice des folies du printemps. Il y vit une jeune dame. Il

n'osa pas lui parler; mais il toucha sa robe, et le soir, encore

troublé, il confia au papier cette aventure d'amour.

Dans la mansarde sublime où il vivait si près du grand Michelet, il

avait pour voisine une grisette qui, se sentant du goût pour lui, le lui

montrait ingénument. Les occasions ne manquaient pas, puisqu'ils

logeaient sur le même palier.

Mais l'austère jeune homme ne voulait rien voir et dédaignait l'amour

que la pauvre fille lui tendait comme une branche de lilas. Ce n'était

pas le lilas des guinguettes, c'était le lis immarcescible des autels

dont il désirait les parfums. L'amour était, pour Barthélémy, un

sentiment très vague et très pur. Il le concevait avec une spiritualité

si excessive, que son ami Victor de Laprade lui-même, le poète de

l'idéal, refusait d'admettre tant d'idéalisme dans le sentiment. Tisseur

définissait l'amour «un état supérieur de l'âme», et il y voyait «la

recherche de l'infini».

«Nous comprenons cent fois mieux l'infini, disait-il, avec le coeur

qu'avec l'intelligence. Celle-ci ne comprend l'infini que comme la

négation du fini. Le coeur le comprend en lui-même. Il y a dans un amour

inépuisable, qui poursuit toujours et n'est jamais satisfait, qui meurt,

mais pour revivre et s'attacher à quelque chose de plus haut, il y a

là-dedans la plus glorieuse compréhension de l'infini.»

La vie littéraire. Troisième série · 第 11 / 23 段