avait beaucoup sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura ces
paroles:
«Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour
aucune cause.»
Elle avait touché le défaut de cette existence heureuse[26].
[Note 26: J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon
adolescence dans cette maison où Denon, un demi siècle auparavant,
coulait sa vieillesse élégante et ornée. J'ai gardé un souvenir charmé
de ce beau quai Voltaire, où j'ai pris le goût des arts, et c'est pour
cela peut-être que j'ai si grande envie d'étudier en détail la vie et
l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir.
En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents inédits,
qu'elle ne veuille point employer elle-même, je lui serais infiniment
obligé de m'en faire part.]
Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons ravivé sa mémoire à
propos d'un petit conte intitulé: _Point de lendemain_ que la librairie
Rouquette vient de réimprimer à peu d'exemplaires, avec de jolies
gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce
conte, qui est un bijou, est peut-être un bijou indiscret qu'il faut
laisser sous la clef fidèle des armoires de nos honnêtes bibliophiles.
Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel
éditeur qui ne sait trop s'il faut attribuer _Point de lendemain_ à
Denon ou à Dorat.
Ce léger chef-d'oeuvre est, assurément de Vivant Denon. Je m'en rapporte
sur ce point à Quérard et à Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M.
Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce
sont là de grandes autorités.
MAURICE SPRONCK[27]
[Note 27: _Les Artistes littéraires.--Études sur le XIXe siècle_.
(Calmann Lévy, éditeur).]
Dans un livre intitulé _les Artistes littéraires_, M. Maurice Spronck
étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent
jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont
les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art.
Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est
aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis
il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en
même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de
leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond
et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de
Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour
et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les
autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice
Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne
prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts.
Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en
pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est
d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais
sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre
course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser
involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant
de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas
toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck
nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique
de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte
ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces.
Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice
Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses
débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un
rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des
faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la
pensée.
Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur
d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament.
Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des
fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie
qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation
pénétrante et froide, des méthodes sûres.
Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne
connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice
Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de
l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les
troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la
névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une
sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les
plus horribles des sujets qu'il admire.
Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus
parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle,
sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères
communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des
nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais
Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint
d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie
générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M.
Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion
cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la
physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique
actuelle, ce trait qu'il appelle _le goût de la transposition_. «Cette
tendance--c'est lui-même qui parle--consiste à intervertir les rôles, à
appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à
tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La
musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète,
exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des
attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements
semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et
abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les
études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin
d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et
nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les
différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la
disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le
marbre ou les notes de la gamme.»
En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets
musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très
extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des
exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le
trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite
consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque
MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme».
L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert.
Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous
le nom d'_audition colorée_ et qui consiste «en ce que deux sens
distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite
sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de
la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et
constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]».
Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain,
selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait:
«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une
nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque
chose pourpre. Dans _Madame Bovary_, je n'ai eu que l'idée d'un ton,
cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire,
l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.»
[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le _Progrès médical_ du 10 décembre 1887).]
Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave
Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des
vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose
et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.
M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la
névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son
étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte
d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les
incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel
avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût
désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son
hystérie avec jouissance et terreur».
Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité
et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien
étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme:
l'horreur de la nature.
Ils disent:
«La nature pour moi est ennemie.
«... Rien n'est moins poétique que la nature.
«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de
matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.»
Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source
de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité.
Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la
philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie,
n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de
vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes,
de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel,
renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme
qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.
Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus
tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne
vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à
ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières
à l'art et d'où la nature est complètement absente».
M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des
univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le
réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de
ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable»,
élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il
désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et
de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le
charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature».
Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter
sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle
n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car
elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que
d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément,
de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées
ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable.
Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal
qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on,
faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à
la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours.
Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons
physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales
du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se
répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des
mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent
toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu
sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier,
Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est
mauvaise.
Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble
amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures
flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis,
écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.»
Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice
Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de
Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie
nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas
nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous
l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste!
Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie
le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En
résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude
méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur
sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre,
on songe:
--Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de
trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était
en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui
semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.
UNE FAMILLE DE POÈTES[29]
BARTHÉLÉMY TISSEUR JEAN TISSEUR.--CLAIR TISSEUR
I
[Note 29: _Poésies_ de Barthélémy Tisseur, _Poésies_ de Jean Tisseur,
recueillies par ses frères, 1 vol.--Clair Tisseur, _Pauca
Paucis_.--Consultez aussi le livre de M. Paul Mariéton. _Joséphin
Soulary et la pléiade lyonnaise_, 1884, in-18. M. Mariéton a beaucoup
fait pour les lettres lyonnaises.]
Il y eut à Lyon, quatre frères Tisseur, Barthélémy, Jean, Alexandre et
Clair. Trois d'entre eux sont poètes et le quatrième, Alexandre, a un
vif sentiment de la poésie et de l'art. Ils vécurent modestes et honorés
dans leur ville. Barthélémy mourut jeune en 1843. Jean passa en faisant
le bien. Il fut, pendant quarante ans, secrétaire de la chambre de
commerce de Lyon. Alexandre et Clair vivent encore. Ce dernier est
architecte. C'est le meilleur poète de cette rare famille. Il a écrit
avec une abondante simplicité la vie de son frère Jean. Celui-ci avait,
dans ses vieux jours, commencé la biographie de Barthélémy, laquelle fut
terminée par Alexandre. Ces vies d'hommes obscurs et bons ont un charme
exquis. On y respire un parfum de sympathie et je ne sais quoi de doux,
de simple, de pur, qui ne se sent point dans les biographies des
personnages illustres. Les âmes ont une fleur que la gloire efface. Ces
récits fraternels touchent par un air de vérité, et si parfois la
louange y coule trop abondamment, on se plaît à la voir ainsi répandue
par une main pieuse, comme, sur un tombeau, une offrande domestique. Il
faudrait que ces livres de famille fussent plus nombreux. Il faudrait
que nous prissions soin de conserver le souvenir de nos morts intimes.
C'est là que les temps et les lieux se peignent avec fidélité; c'est par
là qu'on pénètre le coeur des choses humaines.
L'aîné des frères Tisseur, Barthélémy, naquit à Lyon au moment où la
Grande Armée périssait en Russie. Impétueux et mélancolique, ce fut un
enfant du siècle. Toutes les aspirations de la France romantique et
libérale gonflaient son coeur. De frêle apparence, petit, myope, il
portait au front, comme un signe, une large veine qui devenait noire
dans les moments de colère. Et ce qui l'irritait, c'était la vulgarité,
la médiocrité, le «juste milieu», enfin le train ordinaire des choses.
La soif de l'idéal le dévorait. Il aspirait au jour prochain de
l'émancipation des peuples et de la fraternité universelle. Il croyait
au progrès indéfini. Par un beau jour de sa vingtième année, comme il
allait d'Aix à l'étang de Berre, ardent, généreux, ivre du thym des
collines et des rayons du soleil, il attira l'attention bienveillante
d'un compagnon de route, qui portait un carrick jaune à cinq collets, et
était homme de bien. Celui-ci, tout émerveillé, lui demanda:
--Êtes-vous négociant?
--Non point, répondit Barthélémy.
--Artiste?
--Pas davantage.
L'homme au carrick réfléchit un moment, puis:
--Vous n'êtes point artiste, dit-il. En ce cas, vous êtes Polonais. Ne
vous en cachez point. J'aime les Polonais.
Et il n'en voulut pas démordre. En dépit de toutes les dénégations, il
persista à tenir Barthélémy pour un brave Polonais.
En un certain sens, l'homme au carrick ne se trompait pas. Il y avait du
polonais dans Barthélémy Tisseur. Il y avait du polonais dans toute la
jeunesse d'alors.
Les lettres écrites par Barthélémy à ses frères pendant ses promenades
romantiques de la vingtième année en Provence révèlent une âme d'une
pureté ardente, pleine de poésie et de vague. Ses adieux à la ville
d'Arles, qu'on nous a conservés, donnent l'idée d'un Edgar Quinet
adolescent:
Adieu, petite vallée de Josaphat, terre imprégnée de cendres et
de larmes humaines, toi qui réunis Rome et le moyen âge; toi
dont les femmes sont si belles, fille aimée de Constantin, si
mélancolique sous le ciel flamboyant du Midi, toi qui serais
avec tes ruines et tes tombeaux le théâtre le plus sublime de
l'amour. Adieu! adieu! Aliscamps; dormez, ombres désolées.
Comme il se trouvait à Aix, il rencontra au théâtre un jeune homme
échevelé, l'oeil sombre, le front inspiré. C'était Victor de Laprade.
Ils parlèrent naturellement de la poésie et de l'art. Après quelques
minutes d'entretien, ils s'aimaient de toute leur âme. Ils avaient mêlé
leurs enthousiasmes. Ils avaient récité des vers. Barthélémy pâle, les
cheveux en coup de vent, avait sans doute exposé avec une ardeur candide
sa théorie de l'inspiration. Il avait dit:
«On ne fait pas de vers; en réalité ils reposent de toute éternité sous
l'oeil de Dieu, dans l'urne de l'absolu; le grand poète est celui qui a
la main heureuse et qui rencontre les bons; il serait impossible à Dieu,
à nous, de les refaire.»
Laprade avait répondu très probablement par les accents d'un panthéisme
grandiose. Et ils se comprenaient: En ce temps-là Dieu expliquait tout.
Depuis, quelques-uns ont remplacé Dieu par le protoplasma et par la
cellule germinative. Et les voilà satisfaits. C'est un grand soulagement
que de changer de temps à autre le nom de l'inconnaissable.
Il faut rendre cette justice aux parents de Barthélémy Tisseur, qu'ils
renoncèrent à le destiner au négoce ou à l'industrie. Ils résolurent
d'en faire un avocat et l'envoyèrent étudier le droit à Paris.
Le pauvre enfant s'y trouva bien seul, orphelin et perdu. Il habitait
rue des Fossés-Saint-Victor une chambre sous les toits; mais son coeur
battait à la pensée qu'il n'était séparé de Michelet que par un mur
mitoyen, et, comme il se levait de bonne heure, il voyait, de sa
mansarde, au milieu d'un océan de toits, le Panthéon resplendir dans les
feux du matin. Ardent au travail, il suivait assidûment les cours de
l'École de droit et ceux du Collège de France, où s'élevaient alors les
voix, séduisantes des maîtres de la jeunesse. Il fréquentait un cabinet
de lecture du quartier. On ne dit pas si c'était celui de la bonne
madame Cardinal. Mais on peut penser qu'il y dévorait _Valentine_ et
_Lélia_. Cet établissement était fréquenté par les étudiants; toute
l'École de médecine y venait lire. Les carabins y apportaient des bras
et des jambes qui traînaient sur les tables parmi les livres et les
journaux. Des squelettes pendaient avec les parapluies dans tous les
coins. Le mysticisme chrétien du jeune Lyonnais voyait, dans ces débris
humains les restes du temple qu'une âme avait habitée et s'offensait de
ces profanations. Pendant que les étudiants, le béret sur l'oreille,
faisaient des plaisanteries macabres, il murmurait la parole de
Lactance: _Pulcher hymnis Dei homo immortalis_. Son plus vif plaisir
était d'aller au théâtre applaudir, du parterre, madame Dorval, Bocage
ou Frédérick. La scène retentissait alors des rugissements et des
soupirs du drame romantique, et Barthélémy Tisseur y venait dévorer des
yeux avec délices les larmes de Katy Bell.
Ce noble jeune homme était, soutenu dans les tristesses et dans les
inquiétudes de sa vie solitaire par ce sentiment de l'admiration qui
fait le charme et le prix des belles jeunesses. Un jour qu'il assistait
à une séance publique des cinq Académies, il eut la joie de contempler
son poète bien-aimé, Lamartine. À l'issue de la réunion il s'attacha
pieusement aux pas du grand homme, et puis, le soir, radieux, il écrivit
à ses frères son heureuse fortune.
«Au sortir de la séance, dit-il, je l'ai suivi une demi-heure jusque
dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, 73, où il est entré. Il est
grand, maigre; une main dans la poche, marchant à grand pas, sûrement,
cavalièrement, en remuant un peu les épaules de gauche à droite. On
aurait dit que, pour la séance d'apparat, il s'était exprès habillé le
plus négligemment possible. Nombre d'académiciens avaient l'habit brodé;
lui simplement en habit noir, pantalon gris bleuâtre, des bottes et des
éperons.»
Et il ajoute avec une candeur digne d'envie:
«Lamartine est malade. Dieu le conserve pour la poésie!... Je ne sais;
mais je crains qu'il ne vive pas très longtemps. C'est un homme que sa
poésie domine, et qui est tué par elle.»
Une nuit Barthélémy alla au bal de l'Opéra que la poésie et l'art
consacraient alors. Il n'y porta pas la philosophie ironique de Gavarni;
il promena sur les chicards et les débardeuses un regard sombre et
désolé. Leur danse lui sembla «la ronde d'une chaîne de damnés
accomplissant sous la verge des démons une pénitence infernale». Telles
sont les sévérités d'un coeur vierge. Dans sa farouche innocence, il
maudissait les joies faciles et les plaisirs vulgaires. Il souffrait de
la solitude et de ses rêves. Comme saint Augustin, il aimait à aimer.
Avec une sincérité dont on ne sourit qu'à demi, il disait à vingt-deux
ans: «Ma première jeunesse est passée.» Il était las; le vague des
désirs l'accablait. Un jour il prit le bateau, ce bateau de Saint-Cloud,
vieux complice des folies du printemps. Il y vit une jeune dame. Il
n'osa pas lui parler; mais il toucha sa robe, et le soir, encore
troublé, il confia au papier cette aventure d'amour.
Dans la mansarde sublime où il vivait si près du grand Michelet, il
avait pour voisine une grisette qui, se sentant du goût pour lui, le lui
montrait ingénument. Les occasions ne manquaient pas, puisqu'ils
logeaient sur le même palier.
Mais l'austère jeune homme ne voulait rien voir et dédaignait l'amour
que la pauvre fille lui tendait comme une branche de lilas. Ce n'était
pas le lilas des guinguettes, c'était le lis immarcescible des autels
dont il désirait les parfums. L'amour était, pour Barthélémy, un
sentiment très vague et très pur. Il le concevait avec une spiritualité
si excessive, que son ami Victor de Laprade lui-même, le poète de
l'idéal, refusait d'admettre tant d'idéalisme dans le sentiment. Tisseur
définissait l'amour «un état supérieur de l'âme», et il y voyait «la
recherche de l'infini».
«Nous comprenons cent fois mieux l'infini, disait-il, avec le coeur
qu'avec l'intelligence. Celle-ci ne comprend l'infini que comme la
négation du fini. Le coeur le comprend en lui-même. Il y a dans un amour
inépuisable, qui poursuit toujours et n'est jamais satisfait, qui meurt,
mais pour revivre et s'attacher à quelque chose de plus haut, il y a
là-dedans la plus glorieuse compréhension de l'infini.»