veut, la foi des simples. Le curé de son village, bon homme, pas très
savant, s'embrouille parfois dans son sermon. Mais en bon chrétien, M.
Vicaire se réjouit de voir tous les paroissiens écouter docilement la
parole de vie:
Voici la mère Jeanne au premier rang des femmes;
Après tant de vaillants combats, d'obscur labeur,
Elles ont grand besoin, ces pauvres vieilles âmes,
D'un instant de repos dans la paix du Seigneur.
Dans le secret de son coeur, il est inquiet, plein de rêves et de
troubles. Ses deux sentiments profonds et forts sont pour son pays et
pour l'amitié. Il a çà et là exprimé discrètement, avec une sorte de
pudeur, son attachement à ses amis. Ne dit-il pas dans son _Rêve de
bonheur_?
Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau,
Parmi les paysans, je vivrais comme un sage,
Attrapant chaque jour une rime au passage.
Et que d'humbles plaisirs antiques, mais permis
Dont je ne parle pas! Avec de bons amis,
Tous au même soleil, comme on serait à l'aise!
Le soir sous la tonnelle on porterait sa chaise.
......................................
Ces vers et surtout la petite pièce qui finit ainsi: «Ce qui ne change
pas en moi, c'est l'amitié», me font songer, malgré moi, à l'éloge que
fait Xénophon de deux généraux grecs qui périrent par trahison chez les
Perses.
«Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent mis à mort. Irréprochables
envers leurs amis, ils ne furent jamais traités de lâches dans le
combat. Tous deux étaient âgés d'environ trente-cinq ans.».
Louange exquise et touchante, qu'on ne peut entendre sans être ému!
Nous avons vu ce qu'était M. Gabriel Vicaire, poète de la Bresse. Nous
l'avons vu, le plus exquis, le plus charmant des rustiques. Depuis
quelques années, il va cherchant la fleur d'or des légendes. Il a mis
bien joliment en vers ce conte pieux, si populaire dans la vieille
France, de saint Nicolas et des trois enfants dans le saloir. «Cette
tentative, a dit justement M. Paul Sébillot, démontre que, si nous
n'avons pas le trésor des poèmes populaires de nos voisins, c'est la
faute, non du génie de notre idiome, mais des poètes qui ont dédaigné
cette source d'inspiration.»
Ce poème de M. Vicaire a le parfum de la fraise des bois. Rien de plus
suave que les vers qui représentent les trois petites victimes dont le
saint évêque a miraculeusement conservé l'existence dans le vieux saloir
qui devait être leur cercueil:
La mort n'a pas flétri cette fleur d'innocence;
Ils dorment aussi purs qu'au jour de leur naissance.
Le songe de leur vie est à peine achevé
Et sur leur bouche encor flotte un dernier _Ave_.
Saint Nicolas aime les enfants et les poètes, qui sont les uns et les
autres pleins d'innocence. Il se rend à leurs prières. Il a inspiré des
vers adorables à M. Vicaire. Mais le bon saint n'est point sans rancune,
et il venge les offenses faites à son nom. Je n'en veux pour preuve que
l'histoire que voici. Je la rapporte sur la foi de dom Mabillon.
Dans la ville de la Charité-sur-Loire florissait jadis un monastère
placé sous le vocable de la Sainte-Croix. La fête de saint Nicolas étant
proche: «Quel office chanterons-nous? demandèrent les moines au prieur.
Nous avons un grand désir de chanter l'office propre de ce grand saint
Nicolas.» Le prieur ne le leur permit point, donnant pour raison qu'on
ne le chantait pas à Cluny. Les moines alléguèrent qu'ils n'étaient
point tenus de suivre le rite de Cluny et ils s'enfoncèrent dans le
propos de chanter le propre du bienheureux évêque de Myre. Pour leur en
ôter l'envie et les ramener à l'obéissance, le prieur leur fit donner la
discipline. Cette action ne resta pas impunie. Car, la nuit étant venue
et dom prieur s'étant couché sur son lit, il vit entrer dans sa cellule
saint Nicolas en personne qui, le frappant d'un martinet, lui donna la
discipline à son tour et ainsi l'obligea à entonner l'antienne qu'il
n'avait pas voulu permettre qu'on chantât. Le fouet aidant, le prieur
chanta si haut et si clair que les religieux, réveillés au bruit,
accoururent dans sa cellule. Il les renvoya et leur tourna le dos, de
fort méchante humeur. Le lendemain il reconnut, à la douleur qu'il
ressentait tout le long du dos, la réalité des visions de la nuit; mais
il s'imagina qu'il avait été fouetté par ses moines. Cette opinion
prouve son endurcissement. Combien M. Vicaire a-t-il été mieux inspiré
que le prieur de la Croix!
LE BARON DENON[18]
[Note 18: _Point de lendemain_, conte (par le baron Denon) illustré de
treize compositions de Paul Avril. Paris, P. Rouquette, éditeur.]
Il y avait à Paris, sous le règne de Louis XVIII, un homme heureux.
C'était un vieillard. Il habitait sur le quai Voltaire, la maison qui
porte aujourd'hui le numéro 9 et dont le rez-de-chaussée est
actuellement occupé par le docte Honoré Champion et sa docte librairie.
La tranquille façade de cette demeure, percée de hautes fenêtres
légèrement cintrées, rappelle, dans sa simplicité aristocratique, le
temps de Gabriel et de Louis. C'est là qu'après la chute de l'Empire,
Dominique-Vivant Denon, ancien gentilhomme de la chambre du roi, ancien
attaché d'ambassade, ancien directeur général des beaux-arts, membre de
l'Institut, baron de l'Empire, officier de la Légion d'honneur, s'était
retiré avec ses collections et ses souvenirs. Il avait rangé dans des
armoires, faites par l'ébéniste Boule pour Louis XIV, les marbres et les
bronzes antiques, les vases peints, les émaux, les médailles recueillies
pendant un demi-siècle de vie errante et curieuse; et il vivait souriant
au milieu de ces nobles richesses. Aux murs de ses salons étaient
suspendus quelques tableaux choisis, un beau paysage de Ruysdael, le
portrait de Molière par Sébastien Bourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo,
des Guerchin, fort estimés alors. L'honnête homme qui les conservait
avait beaucoup de goût et peu de préférences. Il savait jouir de tout ce
qui donne quelque jouissance. À côté de ses vases grecs et de ses
marbres antiques, il gardait des porcelaines de Chine et des bronzes du
Japon. Il ne dédaignait même pas l'art des temps barbares. Il montrait
volontiers une figure de bronze, de style carolingien, dont les yeux de
pierre et les mains d'or faisaient crier d'horreur les dames à qui
Canova avait enseigné toutes les suavités de la plastique. Denon
s'étudiait à classer ces monuments de l'art dans un ordre philosophique
et il se proposait d'en publier la description; car, sage jusqu'au bout,
il trompait l'âge en formant de nouveaux desseins. Il était trop un
homme du XVIIIe siècle pour ne point faire dans ses riches collections
la part du sentiment. Possédant un beau reliquaire du XVe siècle,
dépouillé sans doute pendant la Terreur, il l'avait enrichi de reliques
nouvelles dont aucune ne provenait du corps d'un bienheureux. Il n'était
point mystique le moins du monde et jamais homme ne fut moins fait que
lui pour comprendre l'ascétisme chrétien. Les moines ne lui inspiraient
que du dégoût. Il était né trop tôt pour goûter, en dilettante, comme
Chateaubriand, les chefs-d'oeuvre de la pénitence. Son profane
reliquaire contenait un peu de la cendre d'Héloïse, recueillie dans le
tombeau du Paraclet; une parcelle de ce beau corps d'Inès de Castro,
qu'un royal amant fit exhumer pour le parer du diadème; quelques brins
de la moustache grise de Henri IV, des os de Molière et de La Fontaine,
une dent de Voltaire, une mèche des cheveux de l'héroïque Desaix, une
goutte du sang de Napoléon, recueillie à Longwood[19].
[Note 19: _La relique de Molière du cabinet du baron, vivant Denon_, par
M. Ulric Richard-Desaix. Paris, Vignères, 1880, pp. 11 et 12.]
Et sans chicaner sur l'authenticité de ces restes, il faut convenir que
c'était bien là les reliques chères à un homme qui avait beaucoup aimé
en ce monde la beauté des femmes, assez compati aux souffrances du
coeur, goûté en délicat la poésie alliée au bon sens, estimé le courage,
honoré la philosophie et respecté la force. Devant ce reliquaire, Denon
pouvait, du fond de sa vieillesse souriante, revoir toute sa vie et se
féliciter de l'emploi riche, divers, heureux, qu'il avait su donner à
tous ses jours. Petit gentilhomme de forte sève bourguignonne, né sur
cette terre légère du vin où les coeurs sont naturellement joyeux, il
avait sept ans, quand une bohémienne qu'il rencontra sur un chemin lui
dit sa bonne aventure; «Tu seras aimé des femmes; tu iras à la cour; une
belle étoile luira sur toi.» Cette destinée s'accomplit de point en
point; Denon alla tout jeune chercher fortune à Paris. Il fréquentait
les coulisses de la Comédie-Française et toutes les actrices raffolaient
de lui. Elles voulurent jouer une comédie qu'il avait faite pour elles
et qui n'en valait pas mieux[20]. Cependant il se tenait sans cesse sur
le passage du roi.
[Note 20: _Le bon père_, comédie, Paris, 1769, in-12.]
--Que voulez-vous? lui demanda un jour Louis XV.
--Vous voir, sire.
Le roi lui accorda l'entrée des jardins. Sa fortune était faite. Il
devint bientôt le maître à graver de madame de Pompadour qui s'amusait à
tailler des pierres fines. Car il faut dire qu'il dessinait lui-même et
gravait très joliment. Louis XV aimait l'esprit, parce qu'il en avait.
Denon le charma en lui faisant des contes. Il le nomma gentilhomme, de
la chambre. Il lui disait à tout événement:
--Contez-nous cela, Denon.
Et comme Shéhérazade, Denon contait toujours, mais ses contes étaient
d'un ton plus vif que ceux de la sultane. Et l'on enrageait de voir que,
plaisant aux femmes, il plaisait aussi aux hommes. Après la mort de la
marquise, il se fit envoyer à Saint-Pétersbourg, puis à Stockholm, comme
attaché d'ambassade; enfin, à Naples, où il resta, je crois, sept ans.
Là il se partagea entre la diplomatie, les arts et la belle société. On
peut se le figurer, jeune, d'après un portrait à l'eau-forte où il s'est
représenté un crayon à la main, sous une architecture à la Piranèse. Son
chapeau de feutre aux bords souples, sa large collerette, son manteau
vénitien, son air souriant et rêveur lui donnent l'air de sortir d'une
fête de Watteau. Les cheveux bouffants, l'oeil vif et noir, le nez un
peu retroussé, carré du bout, les narines friandes, la bouche en arc et
creusée aux coins, les joues rondes, il respire une gaieté aimable et
fine, avec je ne sais quoi d'attentif et de contenu. Il gravait alors de
nombreuses planches dans la manière de Rembrandt et même il fut reçu de
l'Académie de peinture sur l'envoi d'une _Adoration de bergers_, qu'on
dit médiocre. À ses grandes planches d'après le Guerchin ou Potier on
préfère aujourd'hui les compositions de style familier où il montra son
esprit d'observation avec une pointe de fine malice. En ce genre, le
_Déjeuner de Ferney_ est son chef-d'oeuvre: courtisan de Louis XV, il
s'honora en se faisant le courtisan de Voltaire. Il se présenta à Ferney
et, comme on hésitait à le recevoir, il fit dire au philosophe qu'étant
gentilhomme ordinaire il avait le droit de le voir; c'était traiter
Voltaire en roi. Il rapporta de cette visite la planche dont nous
parlons, où Voltaire apparaît si vivant et si étrange sous sa coiffe de
nuit, vieux squelette agile, aux yeux de feu, en robe de chambre et en
culotte. Et Denon retourne sous le beau ciel de l'Italie où il goûte en
délicat la grâce des femmes et la splendeur des arts. La Révolution
éclate. Il ne s'émeut guère et dessine sous les orangers.
Tout à coup il apprend que son nom est sur la liste des émigrés, que ses
biens sont mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Ce voluptueux n'a jamais
craint le danger: il rentre en France hardiment. Et il n'a pas tort de
se fier en son adroite audace.
À peine est-il à Paris qu'il a mis David dans ses intérêts et gagné les
membres du Comité de salut public. On lui rend ses biens; on lui
commande des dessins de costumes. Il est aimé, protégé, favorisé, comme
aux jours de la marquise.
Et le voilà traversant la Terreur, sans bruit, observant tout, ne disant
rien, tranquille, curieux. Il passe de longues heures au tribunal
révolutionnaire, crayonnant dans le fond de son chapeau, d'un trait
mordant, les accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, calme dans sa
vulgarité robuste. Demain Fouquier larmoyant et Carrier étonné.
Quelques-uns de ses dessins, gracieusement prêtés par M. Auguste Dide,
figuraient à l'exposition de la Révolution organisée par M. Etienne
Charavay dans le pavillon de Flore. Quand on les a vus une fois, on ne
peut les oublier, tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils sont
frappants. Denon regardait, attendait. Le 9 thermidor lui fit perdre des
protecteurs qu'il ne regretta point. La bohémienne lui avait prédit
l'amitié des femmes et les faveurs de la cour. Et il avait été aimé, il
avait été favorisé. La bohémienne lui avait annoncé enfin une étoile
éclatante. Cette dernière promesse devait s'accomplir aussi. L'étoile se
levait sur l'heureux déclin de cette vie fortunée. En 1797, il
rencontre, dans un bal, chez M. de Talleyrand, un jeune général qui
demande un verre de limonade. Denon lui tend le verre qu'il tient à la
main. Le général remercie; la conversation s'engage, Denon parle avec sa
grâce ordinaire et gagne en un quart d'heure l'amitié de Bonaparte.
Il plut tout de suite à Joséphine et devint de ses familiers. L'année
suivante, comme il était dans le cabinet de toilette de la créole, se
chauffant à la cheminée, car l'hiver durait encore:
--Voulez-vous, lui dit-on, faire partie de l'expédition d'Égypte?
Les savants de la commission étaient déjà en route. La flotte devait
mettre à la voile dans quelques jours.
--Serai-je maître de mon temps et libre de mes mouvements?
On le lui promit.
--J'irai.
Il était âgé de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra
une intrépidité charmante. Le portefeuille en bandoulière, la lorgnette
au côté, les crayons à la main, au galop de son cheval, il devançait les
premières colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la
troupe le rejoignît. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis
avec la même tranquillité que s'il eût été paisiblement assis à sa
table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expédition
remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit: «Il faut que j'en fasse
un dessin». Il obligea ses compagnons à le débarquer, courut dans la
plaine, s'établit sur le sable et se mit à dessiner. Comme il achevait
son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relève la
tête, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme.
Il saisit son fusil déposé à terre, envoie à l'Arabe une balle dans la
poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque.
Le soir, il montra son dessin à l'état-major. Le général Desaix lui dit:
--Votre ligne d'horizon n'est pas droite.
--Ah! répond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tiré trop tôt.
À deux ans de là il était nommé par Bonaparte directeur général des
musées. On ne peut refuser à cet habile homme le sens de l'à-propos et
l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitté sans regret le
talon rouge pour les bottes à éperon. Courtisan d'un empereur à cheval,
il suivit de bon coeur son nouveau maître dans ses campagnes, en
Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des médailles
à Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au
milieu des batailles sous les yeux de César et charmait les vétérans de
la Grande Armée par son mépris élégant du danger. À Eylau, l'empereur
vint lui-même le tirer du plateau balayé par la mitraille.
Il n'avait presque point quitté l'empereur pendant la campagne de 1805;
à Schoenbrunn il eut l'idée de la colonne triomphale qui s'éleva bientôt
sur la place Vendôme. Il en dirigea l'exécution et surveilla
soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui
tourne autour du fut de bronze. C'est à un peintre, et à un peintre
obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait réglé
lui-même toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les
figures manquent de vie et de vérité: mais c'est un petit inconvénient,
puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur où elles sont placées et
qu'on n'en peut voir les détails que dans la gravure en taille douce
d'Ambroise Tardieu[21].
[Note 21: _La colonne de la Grande Armée, gravée par Tardieu_, s. d.,
in-8°, avertissement.]
En 1815, Denon résista vainement aux réclamations des alliés qui mirent
la main sur le Louvre enrichi des dépouilles de l'Europe. Ce musée
Napoléon, trophée de la victoire, fut impérieusement réclamé: il fallut
tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le
savait: car il n'était point homme à nourrir de folles illusions. Mais
il s'honora en tenant tête aux réclamants armés. Quand l'étranger
emballait déjà statues et tableaux, M. Denon négociait encore. Ami des
arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva
rien, mais il se montra honnête homme, ce qui est bien quelque chose. Il
fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des négociateurs alliés.
Et quelles sympathies pouvaient se refuser à ce galant homme? Il ne
déplaisait pas au roi, et il ne tenait qu'à lui d'achever dans la faveur
de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de maîtres
divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure,
l'instinct de ne jamais forcer la destinée. Il garda son poste au Louvre
tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art à disputer aux puissances.
Puis quand la dernière toile, le dernier marbre fut emballé, il remit sa
démission au roi[22].
[Note 22: _Le Louvre en 1815_, par Henry de Chenevières, _Revue Bleue_,
1889, nos 3 et 4.]
À partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de
vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aimé, causeur plein de
jeunesse, il reçoit toutes les célébrités de la France et du monde dans
son illustre retraite du quai Voltaire.
L'âge a blanchi la soie légère de ses cheveux et creusé son sourire dans
ses joues. Il est le septuagénaire charmant que Prud'hon a peint dans le
beau portrait conservé au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une
espèce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin,
parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrètes les plaisirs
de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour à tour la cour
de Louis XV et le Comité de salut public.
Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui
rend visite, traînant avec elle sir Charles, son mari, grave et
silencieux.
M. Denon montre à la jeune enthousiaste les trésors de son cabinet. Elle
admire pêle-mêle les vases étrusques, les bronzes italiens et les
tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses
l'enchantent. Tout à coup elle découvre dans une vitrine un petit pied
de momie, un pied de femme.
--Qu'est-ce cela?
Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce petit pied dans la
nécropole tant de fois violée de la Thèbes aux Cent Portes.
--C'était sans doute, dit-il, le pied d'une princesse, d'un être
charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont les
formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une
faveur et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons[23].
[Note 23: _Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant les
campagnes du général Bonaparte_, par Vivant Denon, an X, in-12, t. II,
pp. 244, 245.]
Et il s'anime à l'odeur de la femme. Il admire avec tendresse la
courbure élégante du cou-de-pied, la beauté des ongles teints de henné,
comme en sont teints encore les pieds des modernes Égyptiennes. Et
suivant le fil de ses souvenirs, il raconte l'histoire d'une indigène
qu'il a connue à Rosette.
«Sa maison était en face de la mienne, dit-il, et comme les rues de
Rosette sont étroites, nous eûmes bien vite fait connaissance. Mariée à
un _roumi_,[24] elle savait un peu d'italien. Elle était douce et jolie.
Elle aimait son mari, mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne
pût aimer que lui. Il la maltraitait dans sa jalousie. J'étais le
confident de ses chagrins: je la plaignais.
[Note 24: Denon, _loc. cit._, t. I, pp. 149, 150.--On me pardonnera,
pour la femme du roumi comme pour le pied de momie, d'avoir mis dans la
bouche de Denon, ce qu'en réalité j'ai trouvé dans sa relation.]
La peste se déclara dans la ville. Ma voisine était si communicative
qu'elle devait la prendre et la donner. Elle la prit en effet de son
dernier amant et la donna fidèlement à son mari: Ils moururent tous
trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses
désordres, la vivacité de ses regrets m'avaient intéressé.»
Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à l'autre, promenant parmi les
débris des temps sa tête vive et brune, pousse un cri. Elle a vu, pendu
au mur, le masque en plâtre de Robespierre.
--Le monstre! s'écrie-t-elle.
Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut
un maître qu'il a conquis comme les deux autres, Louis XV et Napoléon.
Il conte à la belle indignée comment il s'est rencontré une nuit avec le
dictateur. Il était chargé de dessiner des costumes. On lui manda de se
présenter, pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux
Tuileries à deux heures du matin.
«Je me rendis au palais à l'heure dite. Une garde armée veillait dans
les antichambres à peine éclairées. Un huissier me reçut, puis
s'éloigna, me laissant seul dans une salle que la lueur d'une seule
lampe laissait aux trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement
de Marie-Antoinette, où, vingt ans auparavant, j'avais servi comme
gentilhomme ordinaire de Louis XV. Pendant que je buvais ainsi dans la
coupe amère du souvenir, une porte s'ouvrit doucement, et un homme
s'avança vers le milieu du salon. Mais, apercevant un étranger, il
recula brusquement: c'était Robespierre.
À la faible lueur de la lampe je vis qu'il mettait la main dans son
sein, comme pour y chercher une arme cachée. N'osant lui parler, je me
retirai dans l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il
agitait violemment une sonnette placée sur la table.
«Ayant appris de l'huissier accouru à cet appel qui j'étais et pourquoi
je venais, il me fit faire des excuses et me reçut sans tarder. Pendant
tout l'entretien, il garda dans ses manières et dans ses paroles un air
de grande politesse et de cérémonie, comme s'il eût voulu ne pas se
montrer en arrière de courtoisie avec un ancien gentilhomme de la
chambre. Il était vêtu en petit maître; son gilet de mousseline était
bordé de soie rose.»
Lady Morgan boit les paroles du vieillard; elle retient tout, pour tout
écrire fidèlement, sauf les dates qu'elle embrouille ensuite, selon la
coutume de tous ceux qui écrivent des Mémoires.
Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon toute son
admiration. Elle lui demande par quel secret il a acquis tant de
connaissances.
--Vous devez, lui dit-elle, avoir beaucoup étudié dans votre jeunesse?
Et M. Denon lui répond:
--Tout au contraire, milady, je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût
ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui
fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui[25].
[Note 25: _La France_, par lady Morgan; traduit de l'anglais, par A. I.
B. D. Paris, 1817, t. II, pp. 307 et suiv.]
Ainsi le baron Denon fut heureux pendant plus de soixante-dix ans. À
travers les catastrophes qui bouleversèrent la France et l'Europe et
précipitèrent la fin d'un monde, il goûta finement tous les plaisirs des
sens et de l'esprit. Il fut un habile homme. Il demanda à la vie tout ce
qu'elle peut donner, sans jamais lui demander l'impossible. Son
sensualisme fut relevé par le goût des belles formes, par le sentiment
de l'art et par la quiétude philosophique; il comprit que la mollesse
est l'ennemie des vraies voluptés et des plaisirs dignes de l'homme. Il
fut brave et goûta le danger, comme le sel du plaisir. Il savait qu'un
honnête homme doit payer à la destinée tout ce qu'il lui achète. Il
était bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais quoi
d'obstiné, d'extrême, cet amour de l'impossible, ce zèle du coeur, cet
enthousiasme qui fait les héros et les génies. Il lui manqua l'au delà.
Il lui manqua d'avoir jamais dit: «Quand même!» Enfin, il manqua à cet
homme heureux l'inquiétude et la souffrance.