En ma présence, les esprits frappeurs se taisent soudain, et les petites

mains de lumière qu'on voyait s'agiter dans l'ombre des rideaux

s'envolent comme des colombes au sein de l'éther, leur patrie. Je

donnerais beaucoup pour causer avec des âmes désincarnées: elles peuvent

compter sur ma curiosité discrète et ma profonde attention. Jusqu'ici,

hélas! aucune d'elles, se détachant de l'innombrable essaim des ombres,

n'est venue, comme Francesca, à l'appel du Florentin, murmurer à mes

oreilles des paroles mystérieuses. Il y aurait quelque mauvais goût à

laisser voir que je suis piqué de leurs dédains obstinés. Pourtant je ne

puis m'empêcher de trouver qu'elles choisissent parfois d'une façon

étrange leurs confidents terrestres et qu'elles se plaisent mieux dans

la compagnie de gens grossiers et ignorants que dans le concile des

sages. Il y a plusieurs années, dans une heure de perversité, je suis

allé chez le docteur Miracle, où j'ai trouvé des dames affligées qui

mangeaient des pâtisseries sèches et des vieillards recueillis comme on

en voit dans les églises. Le docteur Miracle nous présenta une vieille

dame qu'il appelait, je ne sais pourquoi, une pythonisse et qui,

disait-il, parlait la langue primitive de l'humanité. Elle roulait des

yeux féroces à travers les mèches grises de ses cheveux. Armée d'une

tige de fer dont l'extrémité supérieure se recourbait en forme de

serpent et finissait en pointe de dard, elle s'agitait furieusement sur

un tabouret et poussait des cris inhumains.

Le docteur Miracle nous avertit que la tige servait à conduire le

fluide, et cette explication souffrait d'autant moins de difficultés,

que le public n'était pas du tout inquiet de savoir quel pouvait être ce

fluide. Quant au dard du serpent, j'en ignore l'utilité. Mais chacun en

comprit le danger si on le laissait aux mains de cette vieille enragée.

On l'y laissa. M. Jacolliot, qui représentait la Science chez le docteur

Miracle (je vois encore sa bonne figure avenante et pleine de dignité),

fut prié de s'asseoir sur un escabeau, tout contre la pythonisse.

Celle-ci maniait la tige de fer avec une agilité redoutable, et M.

Jacolliot avait assez à faire d'éviter que la pointe lui entrât dans les

yeux. Pourtant ce n'était pas là sa seule occupation. Il lui était

enjoint de saisir au passage les mots hindous que la pythonisse pourrait

prononcer. Secoué sur son escabeau, les oreilles rompues par des

hurlements inouïs, écartant d'une main le dard menaçant, épongeant de

l'autre son front dégouttant de sueur, étourdi, effaré, écrasé, résigné,

il «suivait le phénomène», selon l'heureuse expression du docteur.

Enfin, après dix minutes d'agonie, il entendit _Rama_ et se déclara

satisfait. Rama! La pythonisse parlait le langage de Walmiki; elle n'en

était plus à l'idiome primitif! Nous apprîmes du docteur que les

pythonisses traversent les âges avec une notable rapidité, ce qui

explique le phénomène. J'ai assisté à plusieurs autres expériences, où

manquaient et le serpent de fer, et M. Jacolliot, mais qui ne

m'instruisirent pas plus avant dans les mystères d'outre-tombe. Plus

tard, j'ai vu des femmes qui pleuraient leurs enfants et qui trompaient

l'absence éternelle en interrogeant des tables; alors j'ai compris que

le spiritisme était une religion et qu'il fallait le laisser aux âmes

comme une illusion consolante. J'ai compris qu'il pouvait inspirer à

l'artiste mieux qu'une satire sur la pitoyable crédulité des hommes et

que le poète peut en tirer quelque chose d'humain, quelque chose

d'intimement tragique ou de profondément doux. Au reste, il me souvient

bien que M. Gilbert-Augustin Thierry a, dans sa sombre histoire de

_Rediviva_, demandé aux expériences du docteur Miracle les secrets d'une

épouvante nouvelle. Avant lui, Gautier n'avait-il pas conté avec

élégance les amours d'un vivant et de sa fiancée, non point morte (les

spirites nient la mort), mais désincarnée? Le conte s'appelait _Spirite_

et c'était, je crois bien, un fort joli conte. Mais le bon Gautier

répandait sur toutes choses une lumière égale. Personne n'avait moins

que lui le sens de l'ineffable. Son style achevé ne donnait point l'idée

de l'au delà. On ne sent pas dans son histoire de _Spirite_ palpiter les

ailes invisibles. Dans _un Caractère_, l'impression de l'occulte est

beaucoup plus forte mais c'est surtout l'idée morale qui, à mon sens,

fait le prix du livre de M. Léon Hennique. Essayons de l'indiquer.

Agénor, marquis de Cluses, a épousé dans les dernières années de la

Restauration, Thérèse de Montégrier, une fine et douce créature, qu'il

aime de toutes les forces de sa nature honnête, droite et bienveillante.

Ce marquis de Cluses a l'esprit médiocrement étendu; le goût petit, mais

délicat, une belle candeur d'âme et un coeur fidèle. Il fut pieux envers

ses parents, dont il pleure encore la perte. Il a le culte des morts, le

culte de la femme et le culte de son roi. Il est désintéressé et plein

d'honneur. Petite tête et grand coeur, enfin c'est «un caractère».

L'excellent homme a des manies charmantes. Il aime tout ce qui caresse

le regard et parle du passé: vieux meubles magnifiques, riches

tapisseries, étoffes somptueuses. Il a meublé son château de Juvisy,

dans l'Aisne, de toutes les merveilles du rococo, et il en a fait le

palais de la Belle au bois dormant. C'est là qu'après un an de mariage

sa femme meurt en couches. Elle lui laisse une petite fille, Berthe.

Mais le pauvre Agénor, tout à son veuvage, ne songe point qu'il est

père. Il n'a pas seulement regardé son enfant. Il vit enfermé dans la

chambre de la morte, les volets clos, une seule bougie allumée. Et là,

tout le jour, il sanglote, il prie, il appelle Thérèse. Sa tristesse

«aiguisée à la solitude, aux veilles, au jeûne» est devenue

prodigieusement fine et pénétrante. Pendant des jours et des jours il

épie le retour impossible, mais certain, de la morte. Il la revoit

enfin. C'est d'abord une ombre, qui peu à peu se colore. C'est elle! Et

il la voit parce qu'il a mérité de la voir. C'est cette belle idée que

M. Hennique a exprimée magnifiquement et qui donne à tout son livre un

sens large et profond. Éternelle vérité des antiques théogonies: le

désir a créé le monde, le désir est tout-puissant. Agénor le sait bien

maintenant, que l'amour est plus fort que la mort.

Pour lui la parole de l'Évangile, «heureux ceux qui pleurent», s'est

réalisée à la lettre. Il a goûté la consolation suprême de ceux qui,

comme Rachel, ne veulent point être consolés, de ces âmes qui se

plongent éperdûment dans leur douleur avec une insatiable volupté et qui

retrouvent en elles-mêmes ceux-là qu'elles pleurent, parce qu'elles les

y avaient mis tout entiers. Agénor a reconquis Thérèse. Il la voit,

l'entend de nouveau, en récompense de cet amour qui n'avait jamais

consenti à la perdre.

Après cette première vision, cette reprise héroïque sur la mort, se

déroulent les phénomènes ordinaires du spiritisme. D'abord, dans le

silence, trois coups frappés sur un miroir, «trois coups distincts,

tenant de sons connus et n'y ressemblant point, bruits initiateurs,

irréfragables témoignages, pour les nerfs, d'une présence occulte».

Puis, «c'est la lampe, une haute lampe de bronze, allumée, qui fermement

traverse l'air tranquille d'une nuit d'août, passe d'une crédence à la

tablette d'un secrétaire, cliquette en se posant; ce sont des fleurs, un

matin, mystérieusement apportées, «fleurs niellées d'azur, à pistil

fantasque, fleurs naturelles inconnues», car les âmes renouvellent, au

dire des spirites, le miracle de Dorothée, qui donna à ses bourreaux des

fleurs du ciel. Enfin, c'est la morte saisissant la main du vivant et le

forçant à écrire sous sa dictée: «C'est bien moi, Thérèse, qui suis là.

Je ne te quitterai plus... Je t'aime, toi seul.» Agénor avait pieusement

gardé son veuvage, et son veuvage avait la douceur des fiançailles. Sans

cesse sur lui des «caresses d'ange», des «mains fluettes venant tout à

coup se modeler entre les siennes». Chimères, illusions, dites-vous?

Qu'importe! Agénor a vaincu la mort. Thérèse est près de lui. Voici

qu'une nuit il la revoit près de son lit, belle, étrange, le regard

triste, vivante de nouveau. Il l'appelle.

«Il a bientôt conscience qu'un corps aimant se glisse près du sien,

brûle, palpite, s'abandonne. Puis une seconde d'oubli parfait,

insondable, comme si la morte, prise de pitié, s'était enfin laissé

corrompre.» Mais cette fois, il a péché contre l'idéal. Il a méconnu la

loi du mystère, le _noli me tangere_. Il est puni; le fantôme s'est

évanoui, le laissant accablé de remords et de honte. C'est fini, elle ne

reviendra plus. Il sent qu'il l'a perdue par sa faute. Dans son veuvage

posthume, il se demande en vain «quelle planète, là-bas, hors des

limites visuelles, contient le doux être, femme sans tache, épouse

bénie, ange, amour!»

Elle ne reviendra plus... Elle revient, elle a pardonné. Elle se

manifeste de nouveau; mais gravement, solennellement, pour faire

franchir au vivant un degré de l'initiation. Elle lui dicte ces paroles:

«L'époque approchant où te sera laissé le soin de me connaître sous

d'autres traits, sous une forme nouvelle, je tiens à te sortir d'erreur,

à te faire un certain nombre de révélations, afin que tu puisses les

conserver, les relire et ne point douter, en les voyant tracées comme de

ma main.»

Et elle lui communique un petit catéchisme enfantin et d'une extrême

douceur, dans lequel les idées néo-chrétiennes d'une Providence

universelle se mêlent au dogme de la métempsycose.

Depuis peu, la fille qu'elle a laissée sur la terre, et à laquelle

Agénor n'a pu s'attacher, a épousé un M. de Prahecq. Un an après ce

mariage, comme, par une matinée pure d'hiver, le veuf se promenait dans

le parc couvert de neige, sa canne écrit malgré lui sur la page blanche

étendue à ses pieds cet avis mystérieux: «Une fille va naître de Berthe.

Je ne m'appartiens plus.»

Avec la naissance de cette fille, la petite Laure, le livre de M.

Hennique prend une suavité charmante, se pare de mignardises délicieuses

et tristes, se revêt des teintes les plus douces de la tendresse. Si ces

pages n'étaient pas gâtées çà et là par des recherches d'art trop

capricieuses, elles seraient vraiment adorables. L'amour du grand-père

pour cette petite-fille exquise, comme lui tendre et fière, et qui ne

vivra pas, a inspiré à M. Hennique des scènes ravissantes. «L'enfant a

les yeux de Thérèse, les mêmes yeux de velours brun, le même regard, un

teint pareil.» Et le bon Agénor, frappé de cette ressemblance, médite

les paroles étranges par lesquelles la morte a pris congé de lui et il

en conclut que «Laure ne peut être que Thérèse réincarnée». Autrement,

d'où lui viendrait «ce regard brun, inoublié», que Berthe n'eut jamais?

Laure mourra au sortir de l'enfance, mais qu'importe? Le vieillard vit

avec les âmes: son amour pour la seconde fois aura vaincu la mort. Il a

fondu en un même être tout ce qu'il aima dans cette vie, et cet être

idéal vivra autant que lui, puisqu'il est en lui.

Voilà, dans son esprit et son essence, le livre de M. Hennique. Ce n'est

pas l'oeuvre assurément d'une âme vulgaire, c'est aussi un fait assez

notable qu'un disciple de M. Zola, un des conteurs des _Soirées de

Médan_, ait célébré avec un enthousiasme sympathique le triomphe de

l'idéalisme le plus exalté.

LE POÈTE DE LA BRESSE[17]

M. GABRIEL VICAIRE

[Note 17: _Émaux bressans_, nouvelle édition.--La légende de saint

Nicolas.]

La hache a éclairci les épaisses forêts de la Bresse, où vivaient jadis

le loup, le chat sauvage et le sanglier. Mais d'antiques châtaigniers

s'élèvent encore au-dessus des haies vives qui séparent les champs et

les prairies. Le bois est devenu bocage. Son âpre monotonie n'est pas

sans beauté. On peut aimer jusqu'à la tristesse de ces étangs, couverts

de renoncules flottantes, que bordent des lignes de noyers et

qu'environnent de mélancoliques bouquets de bouleaux. Ceux qui sont nés

sous les brouillards de la Dombes humide et plate, chérissent d'un grand

coeur la terre qui les nourrit: ce sont de braves gens, buveurs et

querelleurs comme les héros antiques, rudes au travail, lents, froids et

résolus. La terre n'a pas partout le sein et l'haleine d'une amante;

partout elle a pour ses fils la beauté d'une mère. M. Gabriel Vicaire,

issu d'une vieille famille bressane, a chanté avec amour son pays

d'origine. Il a bien fait. Le patriotisme provincial est une bonne

chose. C'est ainsi que la France, si diverse dans son indivisible unité,

doit être célébrée pour ses montagnes et ses vallées, pour ses bois et

ses rivages et ses fleuves. La religion de la patrie ne serait pas

complète, si elle ne mêlait à ses dogmes sacrés ces superstitions

charmantes qui donnent à tous les cultes la vie avec la grâce. Le

patriotisme abstrait paraîtrait bien froid à certaines âmes qui,

sensibles aux formes et aux couleurs, chérissent surtout de la terre

natale ce que leurs regards en peuvent embrasser. À ce propos, je me

rappelle une page vraiment belle et sincère, que M. Jules Lemaître a

écrite il y a trois ou quatre ans:

Quand j'entends, disait notre ami, déclamer sur l'amour de la patrie, je

reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le

dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi

de faux, de vide et de convenu. Mais quand j'embrasse, de quelque courbe

de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies,

ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son

ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, dans ce pays

aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me

rappelle la vieille France, ce qu'elle a été dans le monde, alors je me

sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai

partout des racines si délicates et si fortes.

Que je voudrais avoir dit cela, et l'avoir dit ainsi! Du moins, l'ai-je

senti vivement. C'est pourquoi mon patriotisme, d'accord en cela avec

mon sens littéraire, s'accommode infiniment mieux des _Émaux bressans_

de M. Gabriel Vicaire que des _Chants du soldat_ de M. Paul Déroulède.

M. Vicaire voit la Saône, comme M. Lemaître voyait la Loire. Il l'aime

cette Saône «qui reluit au matin» sous un rideau de peupliers. Il aime

L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes,

D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler.

Il aime d'un grand coeur son pays bressan:

Ô mon petit pays de Bresse, si modeste,

Je t'aime d'un coeur franc; j'aime ce qui te reste

De l'esprit des aïeux et des moeurs d'autrefois;

J'aime les sons traînants de ton langage antique

Et ton courage simple, et cette âme rustique

Qu'on sent frémir encore au fond de tes grands bois.

J'aime tes hommes forts et doux, tes belles filles,

Tes dimanches en fêtes avec leurs jeux de quilles

Et leurs ménétriers assis sur un tonneau,

Tes carrés de blé d'or qu'une haie environne,

Tes vignes en hautains que jaunira l'automne,

Tes villages qu'on voit se regarder dans l'eau.

Moins heureux que Brizeux qui trouva encore en Bretagne les moeurs et

les costumes antiques, M. Gabriel Vicaire n'a pu voir qu'une Bresse

renouvelée et décolorée. Le département de l'Ain a oublié ses traditions

et ses usages. Les filles n'y portent plus le petit chapeau rond d'où

pendait un voile de dentelle, le corset lacé par devant, le tablier de

soie et le cotillon court oui les faisaient ressembler à des Suissesses.

Les jeunes gens n'y chôment plus les grandes fêtes à la mode des aïeux.

Le jour des rois, ils ne vont point de porte en porte, dans les

villages, demandant «le droit de Dieu» et recevant du pain et des

fruits. Le dimanche qui suit le mardi gras, ils ne célèbrent plus la

fête des Brandons en allumant des torches de paille dans les vergers. Et

les vieillards moroses disent que, depuis qu'on ne suit plus cet usage,

les arbres fruitiers sont mangés par les chenilles. Quand les nouveaux

époux rentrent à la maison, personne ne répand plus sur eux des grains

de blé en signe d'abondance et de fécondité. La bonne femme qui veille

le mort, qui fut jeune et qu'elle aima, ne lui met plus dans la bouche,

à l'insu du curé, une pièce de monnaie pour le grand voyage, et la jeune

mère ne glisse plus dans la main glacée du petit enfant qui devait lui

survivre, une bille, un hochet, une poupée, pour adoucir au pauvre petit

les ennuis du cercueil. Elle ne sait plus, la jeune mère, que les saints

innocents eux-mêmes, que le cruel Hérode fit mourir dans leur première

fleur, restent simples après leur glorification et jouent avec les

palmes et les couronnes de leur glorification.

_Aram sub ipsam simplices,

Palma et coronis luditis._

Enfin, si la jeunesse bressane fait encore les feux de la Saint-Jean,

peut-être ignore-t-elle l'origine de ces feux, telle que la rapportaient

les hommes d'âge, selon le témoignage de M. Charles Guillon. Voici cette

origine vénérable: Saint Jean avait une ferme et de nombreux

domestiques, qui ne pouvaient le faire enrager, tant sa patience était

grande. Ils lui jouaient beaucoup de méchants tours et ne parvenaient

pas à le mettre en colère. Un beau jour du mois de juin, comme il

faisait très chaud, ils imaginèrent d'allumer devant sa porte un grand

feu, semblable à celui devant lequel Pierre se chauffait avec les

servantes le jour du jugement inique. Mais Jean sortit de la maison en

se frottant les mains et dit: «Voilà qui est bien fait, mes enfants. Le

feu est bon en toute saison.» Telle est l'origine des feux de la

Saint-Jean. La Bresse a semblablement oublié ses vieilles chansons; et

c'est sur les lèvres des mendiants chenus et des vieilles édentées que

M. Julien Tiersot ou M. Gabriel Vicaire lui-même recueille péniblement

les couplets de la fille qui fait la morte pour son honneur garder, de

la belle qui demande au rossignol la manière comment il faut aimer,

l'aventure des trois galants et la complainte du pauvre laboureur, vêtu

de toile «comme un moulin à vent».

Les conscrits chantent-ils encore à Bourg la chanson des «pauvres

républicains» qui vont sur la mer combattre les Prussiens?

Tout c' que je regrette en partant,

C'est l' tendre coeur de ma maîtresse,

Après l'avoir aimée

Et tant considérée

Dans tout's ses amitiés,

C'est à présent qu'il me faut la quitter.

Non. Mais si la Reyssouse et les coteaux de Revermont n'entendent plus

ces vieilles mélodies populaires, le coeur des bons Bressans n'est pas

changé: on le retrouve joyeux et brave dans les vers de M. Gabriel

Vicaire, comme au temps où leur compatriote, le général Joubert, disait

des recrues de l'Ain: «Ce sont des hommes d'une bravoure tranquille,

mais sûre, et, pour peu qu'ils soient animés, on peut compter sur leur

brillante impétuosité.»

Ces vers de notre poète furent publiés pour la première fois il y a

environ quinze ans, et l'auteur vient d'en donner une nouvelle édition,

fort à propos pour me fournir un agréable sujet de causerie. Le recueil

s'appelle _Émaux bressans_. Vous savez que la ville de Bourg fait

commerce de saboterie et de bijouterie. Ces bagues et ces croix de

Jeannette qu'on fabrique dans le pays et que Nanon achète, le jour du

marché, non sans y avoir longtemps rêvé à l'avance, ce sont des émaux

bressans, bijoux rustiques, qui n'ont ni le paillon brillant ni la

pureté lucide des chefs-d'oeuvre du Limousin, mais qui, bien portés,

font honneur à une belle fille, et la rendent brave pour danser le

dimanche à la «vogue». Quand c'est le prétendant qui donne à sa

prétendue la croix ou l'agrafe émaillée, le bijou n'en a que plus de

prix:

Certes, ce n'est pas grand' chose,

Ce gage d'un simple amour;

Un peu d'or et, tout autour,

Du bleu, du vert et du rose.

D'accord, messieurs, mais au cou

De la gentille fermière

Rien ne rit à la lumière

Comme cet humble bijou.

M. Gabriel Vicaire a pris ces joyaux galants et rustiques pour emblèmes

de ses petits poèmes paysans, d'une jovialité parfois attendrie. Et il y

a beaucoup de croix de Jeannette dans ces bijoux poétiques. Le poète a

beaucoup de goûts pour ses payses. À l'en croire, elles sont toutes

adorables; la petite Claudine, Jeanne avec sa mère grand, Marie, Nanon,

dont les yeux, qui sont bleus comme le manteau de la sainte Vierge, font

à la maison la pluie et le beau temps, la Grande Lise, Fanchette,

Jeanne, qui dansent aux vogues de si belles bourrées, Annette, la rose

du pays bressan, voilà ses bonnes amies. Et il en a d'autres encore,

dont madame Barbecot, qui donne à boire le bon vin du cru, et la fille à

Jean Lemoine, laquelle sert au cabaret et n'est point farouche. Enfin,

c'est l'amoureux des trente-six mille vierges bressanes. Mais on sent

bien qu'il les aime en chansons et que son amour, comme on dit, ne leur

fait point de mal. À l'en croire, il est aussi grand buveur et grand

mangeur qu'il est vert-galant. Comme son confrère et ami Maurice

Bouchor, il se rue en cuisine.

Il loue fort son compatriote le poète Faret, celui-là même qui, au dire

de Nicolas, en compagnie de Saint-Amant

Charbonnait de ses vers les murs d'un cabaret.

Et ce dont il le félicite en de jolis triolets, c'est non pas d'avoir

bien rimé, mais d'avoir beaucoup bu:

Il ne te sert que d'avoir bu;

Tout le reste est vaine fumée.

Puisque ton Pégase est fourbu,

Il ne te sert que d'avoir bu.

Adieu le joli clos herbu

Où tu baisais ta bien aimée.

Il ne te sert que d'avoir bu;

Tout le reste est vaine fumée.

Il nous apprend qu'on trouve chez la mère Gagnon un petit vin du cru qui

sent la fraise et le muscat. Il célèbre, comme Monselet, mais avec plus

de grâce, la poularde et le chapon. S'il plaint le gros cochon qu'on a

tué sans pitié et qui ne montrera plus à tout venant «son cher petit

groin rose», il se réjouit à l'idée du beau réveillon qu'on fera dans la

métairie:

Et, braves gens, que de joie,

Lorsqu'on forme de boudin

Ressuscitera soudain

Le bon habillé de soie!

Mais cette grand'faim, cette grand'soif, on sent bien qu'elle est

symbolique comme la corne d'abondance, qu'elle est une figure de ce pays

de Bresse où les mariages se concluent le verre à la main, où les

enterrements sont suivis d'un repas où l'on célèbre, en vidant les

bouteilles, les vertus du défunt. Bien mieux: il est visible que cette

goinfrerie idéale exprime la sympathie humaine, glorifie la terre

nourricière. C'est pour tout dire, la débauche du sage Rabelais. M.

Gabriel Vicaire n'a soif et faim que d'images et d'idées. C'est un grand

rêveur. Ses orgies sont les saintes orgies de la nature. Au fond, il est

triste, il l'avoue:

C'est crainte de pleurer bien souvent que je ris.

Et voici que tout à coup son rire s'éteint. Il pleure la pauvre Lise,

qui vient de trépasser. La pauvre Lise avait risqué son âme dans les

vogues, en dansant avec les garçons, au son de la vielle et de la

cornemuse. Ces danses, yeux baissés, bras pesants, pieds lourds, n'ont

rien, à ce qu'il nous semble, de voluptueux ni d'emporté. Mais c'est une

idée chrétienne et peut-être consolante, qu'on peut se damner partout et

qu'il est aussi facile aux bergères qu'aux duchesses d'offenser le dieu

jaloux et de pécher mortellement. Bref, la pauvre Lise est en grand

danger de porter dans l'enfer la chemise de soufre.

Elle est au milieu de l'église

Sur un tréteau qu'on a dressé.

Elle est en face de la Vierge,

Elle qui pécha tant de fois.

À ses pieds fume un petit cierge

Dans un long chandelier de bois.

Seul, à genoux, près de la porte,

Je regarde et n'ose entrer.

Je pense aux cheveux de la morte

Que le soleil venait dorer;

À ses yeux bleus de violette

Si doux alors que je l'aimais

À sa bouche, aujourd'hui muette,

Et qui ne rira plus jamais.

...............................

Dis-moi, pauvre âme abandonnée,

As-tu déjà vu le bon Dieu?

Au puits d'enfer es-tu damnée?

As-tu mis la robe de feu?

...............................

S'il ne te faut qu'une neuvaine

Pour sortir du mauvais chemin,

Pour vêtir la cape de laine,

Je n'attendrai pas à demain.

Traversant forêts et rivières,

Les pieds saignants, le coeur navré

À Notre-Dame de Fourvières,

Pénitent noir, je m'en irai.

................................

Je lui donnerai pour sa fête,

Manteau d'hiver, manteau d'été;

Et quand viendra la grande foire,

Je veux offrir à son Jésus

Un moulin aux ailes d'ivoire

Pour qu'il rie en soufflant dessus.

La vie littéraire. Troisième série · 第 9 / 23 段