Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du

public, et je crains que ses livres, même après sa mort, ne soient

goûtés que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle.

C'est cette ironie, parfois obscure et pénible, qui en défend l'accès.

Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les

oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans

tout ce qu'il a écrit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa

pensée. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au delà de ce qui est

permis et même concevable, et il la mêlait étrangement à ses

contemplations philosophiques, à ses pieuses extases, à ses méditations

sublimes. Je viens de relire son _Ève future_, qui fut publiée il y a

quatre ans et dont le héros est précisément l'hôte illustre que Paris

reçoit en ce moment avec sympathie et curiosité. Villiers a mis en

scène, dans ce roman, l'inventeur du téléphone et du phonographe, le

sorcier de Menlo Park, l'ingénieur Edison. Naturellement, les inventions

de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractère

merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqué

une femme électrique, une andréide d'une beauté merveilleuse, dont

l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complète

de la vie. Et il se délecte dans cette idée folle, qui lui permet de

railler la science en blasphémant la nature. Sortie, comme l'Ève

biblique, des mains de son auteur, la nouvelle Ève inspire naturellement

le désir. M. Edison l'a fabriquée pour un jeune lord qui, ayant donné

son amour à une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et

vulgaire, ne peut vivre ni avec cette créature ni sans elle, et tombe

dans un ennui mortel. L'andréide ressemble trait pour trait à cette

vivante; mais, les pensées qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe

interne, sont d'une idéale beauté, ayant été composées par les écrivains

les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une

vive impression sur l'esprit du jeune lord.

«Au cri de ton désespoir, lui dit l'andréide, j'ai accepté de me vêtir à

la hâte des lignes radieuses de ton désir, pour t'apparaître...

»Je m'appelais en la pensée de qui me créait, de sorte qu'en croyant

seulement agir de lui-même il m'obéissait aussi obscurément.

»Qui suis-je?... un être de rêve qui s'éveille à demi en tes pensées.

»Oh! ne te réveille pas de moi...

»Qui suis-je? Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de la

libre volonté. Attribue-moi l'être, affirme-toi que je suis!

Renforce-moi de toi-même. Et soudain je serai toute animée, à tes yeux,

du degré de réalité dont m'aura pénétré ton Bon-Vouloir créateur. Comme

une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras.»

Et comme le lord étonné ne répond rien, l'andréide reprend:

«Crains-tu de m'interrompre? Prends garde! Tu oublies que ce n'est qu'en

toi que je puis être palpitante ou inanimée, et que de telles craintes

peuvent m'être mortelles. Si tu doutes de mon être, je suis perdue, ce

qui signifie également que lu perds en moi la créature idéale qu'il

t'eût suffi d'y appeler.

»Oh! de quelle merveilleuse existence puis-je être douée si tu as la

simplicité de me croire, si tu me défends contre ta raison!»

Après tout, n'a-t-elle pas raison, l'andréide? Ment-elle plus qu'une

autre? Est-elle plus une illusion? Pour ce que l'on connaît de la femme

qu'on aime, pour ce qu'on possède de son secret, pour ce qu'on pénètre

de son âme, en vérité, l'automate vaut bien la vivante. Terrible

sagesse de l'andréide! Jamais on n'avait si magnifiquement blasphémé la

nature et l'amour. N'en restez-vous pas glacé comme moi? Hélas! pauvre

Villiers! Je l'ai connu; c'était un compagnon d'un esprit de

plaisanterie infini, d'une fantaisie excellente, _a fellow of infinit

jest, of most excellent fancy_.

UN MOINE ÉGYPTIEN[15]

[Note 15: _Les Moines égyptiens_, par E. Amélineau. _Vie de Schnoudi_

(Leroux, édit., in-18).]

M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des

manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce

savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le

parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les

couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales,

dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au

soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois

grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a

frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race

celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et

le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les

monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs

publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler

aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la _Vie de Schnoudi_. C'est

un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce

Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des

documents historiques, tels que règles monastiques, lettres

d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage

extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire

et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie

si originale.

Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la

ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le

_village de la Vigne_. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba.

C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être

un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui

confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux

dire _fils de Dieu_. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de

fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du

fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait

droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À

neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de

son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la

maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les

champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les

bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles

pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère,

nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée

d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui

dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte.

Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça

sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe

était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout

des psaumes et des prophètes.

Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes

des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures,

jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture

qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la

semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante

jours du carême, il se contentait de fèves bouillies.

Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs

sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha

lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la

poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière.

On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures

mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.

Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment

qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de

l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces

tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois

couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.

Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il

tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme

de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé

vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété,

quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger

ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui

était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la

main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan

(car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un

bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il

venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en

oublia qu'il était immortel.

--Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme

de ma vie.

Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes:

--Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à

Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement.

Et il lâcha Satan, qui s'enfuit couvert de confusion.

On peut être surpris tout d'abord que Schnoudi, qui tenait le diable en

son pouvoir, l'ait laissé aller. Mais le diable, à tout considérer, est

aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints; car, sans les

épreuves et les tentations, leur vie serait privée de tout mérite.

Toutefois il n'est pas certain que Schnoudi ait agi par cette

considération. Peut-être éprouva-t-il une insurmontable difficulté à

étrangler le diable. C'eût été, d'ailleurs, une grave imprudence. Le

diable mort, tout l'édifice de la religion s'écroulait, et le cataclysme

s'étendait jusqu'au ciel. Il se peut aussi que Schnoudi n'ait pas non

plus songé à cela.

Après avoir vécu cinq ans dans un tombeau, le saint homme était mort aux

tentations des sens: l'image de la femme, qui troubla jusque dans la

vieillesse Antoine, Macaire et Pacôme, ne lui causait plus que de

l'horreur et du dégoût. Rentré dans le couvent d'Athribis, il en prit la

direction après la mort de son oncle, l'abbé Bgoul. C'est alors que cet

ascète déploya le génie d'un grand pasteur d'hommes.

La petite communauté, composée d'une centaine de moines, s'accrut en peu

d'années d'une façon prodigieuse et compta bientôt plus de deux mille

religieux dont les habitations, nommées _laures_, s'échelonnaient le

long de la montagne. Les uns menaient la vie cénobitique, les autres

vivaient dans la montagne en anachorètes. Schnoudi fonda à quelque

distance un couvent de dix-huit cents femmes. Il résolut alors de bâtir

un monastère indestructible et une grande église. À l'en croire, il

découvrit dans les ruines de la cité grecque l'argent nécessaire à cette

vaste entreprise. Un matin, il heurta une bouteille, de celles que l'on

appelait bouteilles d'Ascalon; il la prit, l'ouvrit; elle était pleine

d'or.

Il traça lui-même le plan des bâtiments et les fit construire avec les

pierres des ruines. Les ouvriers, qui travaillaient pour le salut de

leur âme, luttèrent d'ardeur et d'habileté. En dix-huit mois tout fut

achevé.

«L'oeuvre de ces braves gens, dit M. Amélineau, existe encore

aujourd'hui: pas une pierre n'a bougé. Quand, de loin, on la voit se

détacher en avant de la montagne, elle se présente comme un bastion

carré: de fait, c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La

construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens

Égyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les

temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau:

pourtant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une

grande profondeur, n'ont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur

cent de largeur. La hauteur en est très grande; et tout autour règne une

sorte de corniche peinte qui rappelle les chapiteaux de certaines

colonnes de la grande salle hypostyle de Karnak. On distingue encore

quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On

entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, et dont

l'une a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est

d'une profondeur de plus de quinze mètres. Quand on y passe, l'obscurité

donne le frisson. Les moines qui la traversaient étaient vraiment

sortis du monde. À droite de cette porte se trouve la grande église: à

l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver

l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie,

à l'heure où le soir amenait la fraîcheur avant d'entrer dans l'église

pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de

toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles.»

Schnoudi ne craignait pas d'engager Dieu dans ses propres intérêts. Il

avait coutume de dire:

«Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied où le Seigneur

ne se soit promené avec moi, sa main dans la mienne.»

Il disait encore:

«Que celui qui ne peut visiter Jérusalem pour se prosterner devant la

croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande

dans cette église où se réunissent les anges. Je prierai pour leurs

péchés passés, et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses

fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car

j'intercéderai pour eux près du Seigneur.»

C'est ainsi, remarque son moderne biographe, que Schnoudi dota son

église des «indulgences attachées aux lieux saints» et les rendit

«applicables aux défunts», et cela de sa propre autorité.

Ce croyant avait, comme plus tard Mahomet, des ruses profondes. Quand on

l'étudie, il n'est pas toujours facile de marquer le point où finit

l'illusion du voyant, où commence la fraude pieuse. Voici un petit fait

qui donne à réfléchir à cet égard:

Un jour, son disciple bien-aimé, le doux Visa, qui devait lui succéder,

frappa à la porte de sa cellule.

--Entre sans tarder, lui répondit l'abbé.

Visa n'osait d'abord, parce qu'il avait entendu un bruit de voix. Il

entra pourtant, baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où venait la

voix qu'il avait entendue.

--Le Messie vient de me quitter, répondit Schnoudi, il m'a longtemps

entretenu des mystères ineffables.

Visa poussa un grand soupir.

--Puissé-je aussi le voir!

--Tu es trop petit de coeur, répondit Schnoudi. C'est pourquoi je ne

l'ai point prié de se laisser voir à toi.

--Il est vrai que je suis un pécheur, répondit le doux Visa.

L'abbé reprit:

--Élève ton coeur et je te promets que tu verras Celui que j'ai vu.

Visa, content de cette promesse, baisa de nouveau la main du maître et

dit:

--Père, je suis ton esclave, prends pitié de moi et fais que je mérite

de le voir réellement.

Touché de tant d'humilité, Schnoudi parla de la sorte:

--Reviens demain à la sixième heure. Tu nous trouveras de nouveau

conversant ensemble.

Le lendemain, à l'heure dite, Visa ne manqua pas de frapper à la porte

de la cellule. Mais, quand il entra, il ne vit que Schnoudi. Le Messie,

l'ayant entendu frapper, était remonté au ciel.

--Malheureux que je suis! s'écria Visa en pleurant abondamment. Je ne

mérite pas de voir le corps du Christ Jésus.

Schnoudi s'efforça de le consoler.

--Ne pleure point: si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins

entendre sa douce voix.

«En effet, ajoute le pieux Visa, qui rapporte cet entretien, depuis lors

je l'ai plusieurs fois entendu converser avec mon père.»

Schnoudi enveloppait sa foi de tous les prestiges de la sorcellerie

chère aux Orientaux. Son christianisme, comme celui de tous les

Égyptiens, était entaché de magie. Il pouvait, disait-il, se rendre

invisible et «enchanter» la vallée.

Cependant, comme aux jours de son enfance, il descendait dans l'eau et,

malgré le froid, y passait toute la nuit en prières. Le tombeau du

désert, où il avait passé cinq années de sa jeunesse et enseveli les

images de la volupté terrestre, lui était resté cher. Il y retournait

souvent, y passait des semaines entières, conversant avec Jésus-Christ

et combattant corps à corps avec le diable.

Il devint célèbre dans toute l'Égypte, à l'égal d'Antoine et de Macaire,

et l'on sut jusque dans Alexandrie qu'il y avait près de la montagne

d'Athribis un saint que Jésus-Christ visitait tous les jours. Il

exerçait autour de son couvent une magistrature à laquelle les nomades

eux-mêmes se soumettaient. L'Égypte était alors désolée par les courses

de tribus errantes qui y semaient la terreur et la mort. L'abbé

d'Athribis nourrit pendant trois semaines vingt mille malheureux:

hommes, femmes, enfants, victimes des nomades. On dépensait, par

semaine, dit Visa, vingt-cinq mille drachmes pour acheter les légumes,

les assaisonner et faire cuire la viande, sans compter tout ce qu'il

fallait pour faire la cuisine, cent cinquante bouteilles d'huile par

jour et dix-neuf ardebs (36 hectolitres) de lentilles. Quatre fours

cuisaient le pain.

Schnoudi, si miséricordieux pour les malheureux et si empressé à nourrir

les affamés, traitait au contraire avec une violence furieuse les

idolâtres et les adultères. Il y avait alors au bord du Nil des hommes

riches qui vivaient élégamment dans de belles maisons peuplées de dieux

à demi grecs, à demi égyptiens. Schnoudi saccageait avec ses moines les

habitations de ces honnêtes païens. L'un d'eux fut noyé dans le fleuve.

On conta qu'il y avait été jeté par un ange, mais ce fut probablement

par un moine. Schnoudi était terrible dans son zèle. Grand contempteur

de la nature, ce qu'il pardonnait le moins, c'était le péché de la

chair. Il y avait, près d'Athribis, un prêtre qui vivait avec une femme

mariée; Schnoudi, qu'un tel scandale indignait, alla trouver le prêtre

et lui représenta l'abomination de son péché. Le prêtre promit de

quitter cette femme, mais, quand il la revit, il la garda près de lui,

car il l'aimait.

Par malheur, Schnoudi les rencontra ensemble. «Suffoqué par l'odeur de

l'adultère, il se rappela les terribles jugements que, sur le mont

Sinaï, le Seigneur avait ordonné à Moïse d'exécuter; de son bâton, il

frappa la terre, qui s'entr'ouvrit, et les deux criminels furent

engloutis vivants.»

Ainsi s'exprime le saint homme Visa. En fait, Schnoudi avait commis un

horrible assassinat.

Malgré les progrès du monachisme, il se trouvait encore en Égypte des

hommes en grand nombre et même des prêtres qui «aimaient les créatures

de Dieu». Ils se rendirent près du duc d'Antinoé et accusèrent l'abbé

d'Athribis d'avoir tué un homme et une femme. Le duc rendit bonne

justice. Il s'empara de Schnoudi, le fit juger et condamner à mort. On

raconte que deux anges enlevèrent le saint homme sous le sabre du

bourreau. Il est plus croyable que les moines d'Athribis arrachèrent

leur abbé au supplice. Ils formaient une armée nombreuse et disciplinée,

contre laquelle les pouvoirs publics ne pouvaient lutter en ces temps de

troubles et d'anarchie.

Tels sont, en résumé, les faits aujourd'hui connus de la vie de

Schnoudi. M. Amélineau a le double mérite de les avoir découverts dans

des manuscrits coptes et d'en avoir composé un récit suivi, d'un intérêt

très vif et lisible pour tout le monde. Schnoudi mourut dans sa cent

dix-neuvième année, le 2 juillet 451. Cette date nous est donnée pour

certaine, et il faut convenir que les vies des pères du désert

fournissent plus d'un exemple d'une semblable longévité.

«Après lui, dit M. Amélineau, la nuit se fait sur l'histoire de ce

monastère de Schnoudi, qui eut un moment tant de célébrité; on ne

connaît pas le nom d'un seul des successeurs de Visa. L'oeuvre était

condamnée à périr; le monastère seul est resté debout, mais combien

déchu de son antique splendeur! Où les pieds de tant de saints, du

Messie lui-même, s'étaient posés si souvent, le pied impur de la femme

se pose aujourd'hui; les derniers enfants de Schnoudi se sont mariés et

ont ainsi introduit dans le sanctuaire de Dieu une abomination de la

désolation à laquelle n'avait sans doute point songé le prophète Daniel.

Ces pauvres ménages vivent des maigres revenus de rares feddans,

pêle-mêle avec les bestiaux qui leur appartiennent. Ils ont toutefois

conservé le souvenir de l'homme terrible dont ils croient que l'ombre

hante toujours leur demeure.»

C'était un grand et effroyable saint. En Égypte, le christianisme se

colore de teintes ardentes dont nous n'avons point l'idée dans nos

climats tempérés. Le brillant fanatisme de l'islam y éclate par avance.

Il y a déjà du marabout et du mahdi dans les vieux moines chrétiens de

la vallée du Nil.

LÉON HENNIQUE[16]

[Note 16: _Un Caractère_, par Léon Hennique, 1 vol.]

Pendant que les spirites tenaient au Grand-Orient de France leur congrès

international ou, pour mieux dire, leur premier concile oecuménique, je

lisais un roman spirite que M. Léon Hennique a publié récemment sous ce

titre: _un Caractère_.

M. Léon Hennique a grandi et s'est formé dans le naturalisme. Il est un

des conteurs des _Soirées de Médan_, et ses premiers livres trahissent

le souci du «document humain». Mais, par le tourment ingénieux du style

et la curiosité fine de la pensée, il procède des Goncourt plutôt que de

M. Zola. Il a, comme les deux frères, la vision colorée des temps

évanouis, l'amour du rocaille et du rococo, le goût maladif du précieux

et du rare. Comme eux, il met de l'apprêt et de la coquetterie dans la

brutalité. Mais il est original et singulier par un certain don de rêve,

par un certain sentiment de l'idéal, par je ne sais quoi d'héroïque et

de fier. Ceux qui ont vu jouer son _Duc d'Enghien_ au Théâtre Libre

savent ce que M. Léon Hennique cache de nobles émotions sous l'enveloppe

hérissée et contournée de sa forme littéraire. Le roman que je viens de

lire, _un Caractère_, est certes une oeuvre peu commune. J'en pourrais

dire beaucoup de mal. Je pourrais me plaindre amèrement d'un écrivain

qui veut m'éblouir par les scintillements perpétuels d'un style à

facettes et qui m'agace les nerfs en voulant me procurer sans trêve ni

repos des sensations neuves, d'une excessive ténuité. Je pourrais me

venger de toutes les phrases en spirale dont il m'a fatigué et lui

demander compte de ces «inanes chimères», de ces «médians soirs», de ces

«oculaires galas» et autres raretés chez lui trop communes. Mais à quoi

bon? Ces artifices de langue et de pensée, ces subtilités violentes, il

les a voulus. Cette folie du singulier et de l'exquis le possède tout

entier. Il est artiste. Il aime son mal. Ce style couronné d'épines,

plus farouche et plus étincelant qu'un Christ espagnol, il l'adore à

deux genoux. La foi d'un artiste doit inspirer du respect «à tous les

coeurs amis de la forme et des dieux». Ce que je reproche en somme à M.

Hennique, c'est de tendre sous nos pieds, comme la reine d'Argos, un

tapis trop riche et d'une splendeur inquiétante. À l'exemple du roi du

vieil Eschyle, j'aime mieux l'herbe et la terre natale. Je n'entends pas

à la façon de M. Hennique l'art et l'économie du style. Du moins que ce

dissentiment ne me rende ni injuste ni amer. Il aime l'art à sa manière,

je l'aime à ma façon. N'est-ce pas une raison pour nous accorder et pour

tourner notre commun mépris sur les malheureux qui vivent dans

d'éternelles laideurs? «Quand je songe qu'il se fait à cette heure des

_Docteur Rameau_, des _Comtesse Sarah_ et des _Dernier Amour_, il me

prend envie de crier à M. Léon Hennique: Quoi! vous savez la valeur des

mots, le prix du style, la noblesse de l'art, et je vous querelle parce

que vous êtes trop recherché, trop inquiet, trop précieux, parce que

vous vous égarez dans des obscurités étincelantes. Je devrais dire au

contraire que tout cela est beau, que tout cela est bien. Car vos pires

défauts sont infiniment préférables à la vulgarité des auteurs que

chérit la foule. Si pourtant je dois vous faire de nouveaux reproches,

qu'il soit entendu que je ne vous attaquerai qu'avec quelque respect.»

Ne serait-il pas juste de parler ainsi? Et ne faut-il pas reconnaître

encore que, dans cette forme littéraire d'un artifice parfois irritant,

l'auteur de _un Caractère_ a su renfermer une idée morale d'une vraie

beauté?

Ce roman, que je viens de lire, m'a profondément touché; et je suis

encore sous l'empire de la noble émotion qu'il m'a causée. C'est,

avons-nous dit, un roman spirite. À première vue, les tables tournantes,

les esprits frappeurs, les médiums typtologues ne semblent pas fournir

un sujet bien intéressant d'étude. Ce que j'en ai vu, pour ma part,

serait tout au plus la matière d'un petit conte satirique. J'ai amusé,

de temps à autre, ma curiosité chez d'excellentes gens adonnées aux

sciences psychiques: c'est le nom qu'ils donnent à leurs illusions. J'ai

déjà confessé que j'aime le merveilleux, mais il ne m'aime pas; il me

fuit et s'évanouit devant moi.

La vie littéraire. Troisième série · 第 8 / 23 段