Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du
roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans
le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans
l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient
double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il
n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du
roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands
idéalistes:
Trois jeun' tambours--s'en revenant de guerre,
Le plus jeune a--dans sa bouche une rose.
La fille du roi--était à sa fenêtre.
--Joli tambour,--donne-moi, va, ta rose.
--Fille du roi--donne-moi, va ton coeur.
--Joli tambour--demand' le à mon père.
--Sire le roi,--donnez-moi votre fille
--Joli tambour--tu n'es pas assez riche.
--J'ai trois vaisseaux--dessus la mer jolie;
L'un chargé d'or,--l'autre d'argenterie
Et le troisièm'--pour promener ma mie.
--Joli tambour--tu auras donc ma fille.
--Sire le roi--je vous en remercie,
Dans mon pays--y en a de plus jolies[12].
[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.]
Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux.
Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne
puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble
apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à
priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je
l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des
médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins.
C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une
scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: _Sortie de
garnison_. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille,
des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à
de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent
de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde.
Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation
intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son
amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature
ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux
de malice et de sentiment.
J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que
la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps
des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le
don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y
prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une
rose aux lèvres, devant la fille du roi.
Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne
soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la
disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été
épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:
... Méchante femme,
Je ne t'avais laissé qu'deux enfants,
En voilà quatre à présent.
Et la femme répond ingénument:
J'ai tant reçu de fausses lettres
Que vous étiez mort à l'armée,
Que je me suis remariée.
Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne
badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment
d'Anjou on désertait impunément:
Je suis du régiment d'Anjou,
Si je déserte, je m'en f...,
Le capitaine paira tout[13],
ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte
restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au
supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé
«pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi,
et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il
fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent
aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes
enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration
touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien
Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa.
[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, _Histoire des Français_ (t.
IV, p. 15 des notes.)]
Ils m'ont pris, m'ont mené
Sur la place de Rennes,
Ils m'ont bandé les yeux
Avec un ruban bleu:
C'est pour m'y fair' mourir
Mais sans m'y fair' languir.
Soldat de mon pays.
N'en dit' rien à mon père;
Écrivez-lui plutôt
Que je sors de Bordeaux
Pour aller en Avignon
Suivre mon bataillon.
En somme, les peuples n'aiment pas la guerre, et ils ont bien raison.
Les chansons vraiment populaires de notre France, où pourtant les
soldats poussent comme le blé, ces chansons, qui se lèvent du sillon
avec l'alouette, sont du parti des mères. Le chef-d'oeuvre, la merveille
des chansons rustiques, n'est-ce pas la complainte de Jean Renaud, qui
revient de la guerre, tenant ses entrailles dans ses mains:
--Bonjour, Renaud; bonjour, mon fils,
Ta femme est accouchée d'un fils
--Ni de ma femm' ni de mon fils
Je ne saurais me réjouir.
Que l'on me fass' vite un lit blanc
Pour que je m'y couche dedans.
Et quand ce vint sur le minuit,
Le beau Renaud rendit l'esprit.
La suite de la complainte est sublime, et M. Julien Tiersot a bien
raison de tenir cette oeuvre, paroles et musique, pour une des plus
belles inspirations du génie inculte.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends pleurer ici?
--C'est un p'tit pag' qu'on a fouetté
Pour un plat d'or qu'est égaré.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends cogner ici?
--Ma fille, ce sont les maçons
Qui raccommodent la maison.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-c' que j'entends sonner ici?
--C'est le p'tit dauphin nouveau né.
Dont le baptême est retardé.
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Qu'est-ce que j'entends chanter ici?
--Ma fille, c' sont les processions
Qui font le tour de la maison.
....................................
--Dites-moi, ma mère, ma mie,
Irai-je à la messe aujourd'hui?
--Ma fille, attendez à demain,
Et vous irez pour le certain.
Tout est admirable dans cette complainte, dont on connaît un grand
nombre de versions. Selon une variante recueillie à Boulogne-sur-Mer par
M. Ernest Hamy, lorsque la femme de Jean Renaud voit dans l'église le
cercueil de son mari et qu'elle apprend ainsi qu'elle est veuve, elle se
tourne vers sa belle-mère:
--Tenez, ma mer', voilà les clefs:
Allez-vous-en au petit né.
Vêtez-le de noir et de blanc.
Quant à moi, je reste céans.
Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère,
voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme
nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut
atteindre?
Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai,
pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils
nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines
contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis
du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal.
Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans
l'âme de ce peuple léger, doux et charmant.
À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul
ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre
l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué,
c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on
retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en
combat singulier. Elle lui dit:
Prends ton épée en main,
Et moi ma quenouillette.
Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre.
Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de
Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités
sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que
nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français
que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait
dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce
et la bonté.
III
CHANSONS DE LABOUR
Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de
labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les
laboureurs _arauder_ leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le
chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était:
Hé!
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme, à l'housteau
Vous aurez du r'nouveau.
En Bresse, on chante au labour, pour exciter les boeufs, des chansons
dites «chansons de grand vent». On en cite une, entre autres, empreinte
d'une morne rudesse:
Le pauvre laboureur,
Il est bien malheureux!
Du jour de sa naissance
Il a bien du malheur;
Qu'il pleuv', qu'il neig', qu'il grêle,
Qu'il fasse mauvais temps,
L'on voit toujours sans cesse
Le laboureur aux champs!
La plainte, si grave au début, se colore d'un peu de fantaisie.
Il est vêtu de toile
Comme un moulin à vent.
Il port' des arselettes:
C'est l'état d' son métier,
Pour empêcher la terre
D'entrer dans ses souliers.
Ses «arselettes», ce sont ses guêtres, comme le sens de la phrase
l'indique suffisamment. Au dernier couplet, il hausse le ton, dit avec
une juste fierté:
Il n'y a roi ni prince,
Ni ducque ni seigneur.
Qui n'vive de la peine
Du pauvre laboureur.
M. Paul Arène veut bien m'envoyer une chanson provençale du même genre
qu'il a recueillie lui-même. «C'est, dit-il, la plainte du paysan,
l'histoire ingénûment contée de son éternelle querelle avec la terre. Et
certes un paysan seul a pu, dans l'ennui des lents labourages, composer
lentement, sur une musique large, triste et se prolongeant en échos, ces
couplets d'un réalisme si poignant et si mélancolique.» M. Paul Arène a
fait de cette chanson une traduction ferme et colorée. Le début en est
grand et rappelle les bucoliques syracusaines, tant il reste de génie
antique dans l'âme provençale:
Venez pour écouter--la chanson tant aimable--de ces pauvres
bouviers--qui passent leur journée--aux champs, tout en
labourant.
Puis, c'est avec la tranquille bonhomie d'un Hésiode rustique que le bon
chanteur dit les travaux et les jours du laboureur:
Quand vient l'aube du jour--que le bouvier s'éveille--il se lève
et prie Dieu--et puis, après, il mange--sa bouillie de
pois--c'en est la saison.
Aussitôt qu'il a mangé,--le bouvier dit à sa femme...
Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit:
«Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter,
apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois
bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le
fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il
s'écrie amèrement:
Oh! le mauvais labour--que celui de cette terre,--où du matin au
soir,--je ne trouve que misère!--Le sillon--de misère est plein.
Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du
bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous
toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du
contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul
Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces.
Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un
monsieur.»
On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques.
Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais
ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos
antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants;
le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru
bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les
droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi
combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour
s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous
que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes
des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de
la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe
écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape
de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de
«maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain
de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si,
selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout,
elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient
par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de
linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses
domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la
Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de
vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en
avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos
Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals,
dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à
ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour
merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure.
Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne
convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que
voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours
son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14]
[Note 14: _Contes cruels_, 1 vol. _L'Ève future_, 1 vol. _Axel_, 1 vol.]
Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 août 1886 dans la
cinquante-deuxième année de son âge, chez les frères hospitaliers de
Saint-Jean de Dieu, à l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir
madame de la Sablière et Barbey d'Aurévilly. Comme tant d'autres, après
avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne
s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas
pour chacun de nous un moment où nous avons besoin de mourir? Villiers
est mort facilement, et ceux qui lui ont fermé les yeux disent qu'il a
consenti par avance au repos qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être
gardait-il d'intimes espérances? Peut-être ce Breton croyait-il à ce que
croyaient ses pères? Peut-être s'attendait-il à recevoir dans
l'Inconnaissable la récompense due à son amour constant du beau et à ses
souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers
chrétien et catholique, et ses livres ne démentent pas ce témoignage.
Mais, certes, sa foi n'était pas celle du charbonnier. Il y mêlait
d'étranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux goûté dans la foi,
c'est le délice du blasphème. Il était de cette famille des
néo-catholiques littéraires dont Chateaubriand est le père commun, et
qui a produit Barbey d'Aurévilly, Baudelaire, et, plus récemment, M.
Joséphin Peladan. Ceux-là ont goûté par-dessus tout dans la religion les
charmes du péché, la grandeur du sacrilège, et leur sensualisme a
caressé les dogmes qui ajoutaient aux voluptés la suprême volupté de se
perdre.
Ces fils superbes de l'Église veulent pour ornements à leurs fautes la
foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut,
comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa piété était
terriblement impie. Il avait des ironies énormes. Enfin, il est mort; il
s'en est allé sans regrets. «Je vais me reposer», disait-il. Il est
parti de ce monde sans avoir jamais goûté ce qu'on appelle les biens de
la vie. La pauvreté se colla à ses os comme sa propre peau, et ses
meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui
arracher ce vêtement naturel. Très jeune, dit-on, il avait dissipé un
petit héritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtième
année, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans
il erra dans les cafés, de nuit, s'effaçant comme une ombre aux
premières lueurs du matin. Sa misère, l'affreuse misère des villes,
l'avait si bien marqué, si bien façonné, qu'il ressemblait à ces
vagabonds qui, vêtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades
publiques. Il avait le teint livide taché de rougeurs, le regard
vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui
s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne
de pitié ou d'envie. Il ignorait absolument sa misère; il en est mort,
mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rêve perpétuel, et ce
rêve était d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foulé aux pieds par
les passants sentait sur ses lèvres les baisers parfumés d'une reine.
Villiers vivait constamment, par la pensée, dans des jardins enchantés,
dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de
l'Asie, où luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges
hiératiques. Ce malheureux habitait dans des régions fortunées dont les
heureux de ce monde n'ont pas la moindre idée. C'était un voyant: ses
yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles éblouissants. Il
traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et
voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pesé, nous
n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su
se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafés,
dans l'odeur du tabac et de la bière, il a répandu à flots la pourpre et
l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions
comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des
reproches amers. Je crois le voir debout, près de ma table, je crois
voir Villiers tel qu'il était de son vivant, dans sa laideur courte et
vulgaire, mais bientôt transfigurée quand, la tête penchée de côté,
rejetant en arrière ses cheveux longs et droits, après de longs
ricanements, il parlait comme un prophète. Je crois l'entendre qui me
dit:
«Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui
ont possédé la beauté. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le
monde extérieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daigné le
regarder. Mon âme est pleine de châteaux solitaires au bord des lacs, où
la lune argente les cygnes enchantés. Lisez mon _Axel_, que je n'ai
point achevé et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles
créatures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trésor, hélas!
et qui le trouvent. Quand ils le possèdent, ils se donnent la mort,
connaissant qu'il n'est qu'un trésor vraiment désirable, l'infini divin.
Le méchant taudis dans lequel je rêvais en jouant le _Parcifal_ sur un
vieux piano était en réalité plus somptueux que le Louvre. Lisez, je
vous prie, les _Aphorismes_ de Schopenhauer, et revoyez l'endroit où il
s'écrie: «Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra égala jamais en
magnificence le cachot obscur dans lequel Cervantès écrivait son _Don
Quichotte_?» Lui-même, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un
Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le
détachement des richesses. Je me suis donné toutes les satisfactions qui
peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai été intérieurement grand
maître de l'ordre de Malte et roi de Grèce. J'ai créé moi-même ma
légende, et j'ai été aussi merveilleux de mon vivant que l'a été, un
siècle après sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rêve a si bien
effacé la réalité, que je vous défie, vous-même qui m'avez connu, de
dégager entièrement mon existence des fables dont je l'ai superbement
parée. Adieu, j'ai vécu le plus riche et le plus magnifique des hommes.»
Que répondre sinon ceci: «Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la
part de l'idéal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire
les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand
amour. Vous avez aimé plus que tout l'art et la pensée, et les sublimes
illusions ont été votre juste récompense. Les grandes passions ne sont
jamais stériles. Tout un monde d'images a peuplé les hautes solitudes de
votre âme.»
Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un
halluciné? Non pas. Si ce dormeur éveillé a emporté avec lui le secret
de ses plus beaux rêves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce
songe qui fut sa vie, du moins il a écrit assez de pages pour nous
laisser une idée de l'originale richesse de son imagination. Il écrivait
obstinément, et ses manuscrits sans forme, illisibles, épars, toujours
perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facultés que
nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les
gouttières, les pages envolées de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il
écrivait sur du papier à cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses
manuscrits? Ceux-là seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'était.
Des lambeaux sans nom, usés dans ses poches, où il les traînait depuis
des années, et qui s'en allaient par bribes dès qu'il les déployait,
d'affreux restes indéchiffrables pour lui-même et dont il constatait
l'émiettement avec une épouvante comique et profonde. Il les
reconstituait pourtant, avec une patience obstinée et une adresse
merveilleuse. Comme M. Comparetti déroule prudemment les rouleaux
carbonisés de papyrus de Pompéi, Villiers rassemblait les miettes
d'_Axel_ ou de _Bonhomet_, et l'oeuvre était sauvée.
Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre.
Il faut le dire à la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a
vécu: Villiers est un écrivain, et du plus grand style. Il a le nombre
et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux
intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies
sourdes, quand il renonce au plaisir de s'étonner lui-même, c'est un
prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'éclat. Il y a dans son drame
du _Nouveau Monde_, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une
suavité, d'une pureté, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a
intitulé _Contes cruels_ contient des pages de toute beauté. Voici, par
exemple, quelques lignes d'une grâce héroïque. Il s'agit des compagnons
de Léonidas:
Les trois cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs,
ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient
souper dans les Enfers avaient peigné leur chevelure pour la
dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs
boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux
applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en
chantant des vers de Tyrtée. Maintenant sans doute, les hautes
herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre
qu'ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants
avant de les reprendre en son sein vénérable.
Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme
dans Flaubert? Villiers, profondément musicien et tout plein de Wagner,
mettait dans sa prose des sonorités expressives et comme d'intimes
mélodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'écrire. Il n'y
a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait à la vertu des mots.
Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des
puissances secrètes. Cela même est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est
point d'écrivain véritable qui n'ait de ces faiblesses.