vanité, il était, de son naturel, enclin à rechercher les mobiles des
actions humaines, et particulièrement de celles des femmes; cette petite
espèce de créature lui inspirait une curiosité malveillante, mais très
vive. Il poursuivait lentement sa promenade en détournant la tête pour
voir encore l'éventail qui battait l'air comme l'aile d'un grand
papillon, quand, tout à coup, une vieille femme qu'il n'avait point
aperçue d'abord lui fit signe de la suivre. Elle l'entraîna dans l'ombre
d'un tertre plus élevé que les autres et lui dit:
--Je vous ai entendu faire à ma maîtresse une question à laquelle elle
n'a pas répondu. Mais moi je satisferai votre curiosité par un sentiment
naturel d'obligeance et dans l'espoir que vous voudrez bien me donner en
retour de quoi acheter aux prêtres un papier magique qui prolongera ma
vie.
Tchouang-Tsen tira de sa bourse une pièce de monnaie, et la vieille
parla en ces termes:
«Cette dame que vous avez vue sur un tombeau est madame Lu, veuve d'un
lettré nommé Tao, qui mourut, voilà quinze jours, après une longue
maladie, et ce tombeau est celui de son mari. Ils s'aimaient tous deux
d'un amour tendre. Même en expirant, M. Tao ne pouvait se résoudre à la
quitter, et l'idée de la laisser au monde dans la fleur de son âge et de
sa beauté lui était tout à fait insupportable. Il s'y résignait
pourtant, car il était d'un caractère très doux et son âme se soumettait
volontiers à la nécessité. Pleurant au chevet du lit de M. Tao, qu'elle
n'avait point quitté durant sa maladie, madame Lu attestait les dieux
qu'elle ne lui survivrait point et qu'elle partagerait son cercueil
comme elle avait partagé sa couche.
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela.
»--Du moins, reprit-elle, si je dois vous survivre, si je suis condamnée
par les Génies à voir encore la lumière du jour quand vous ne la verrez
plus, sachez que je ne consentirai jamais à devenir la femme d'un autre
et que je n'aurai qu'un époux comme je n'ai qu'une âme.»
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela.
»--Oh! monsieur Tao, monsieur Tao! laissez-moi jurer du moins que de
cinq ans entiers je ne me remarierai.
»Mais M. Tao lui dit:
»--Madame, ne jurez point cela. Jurez seulement de garder fidèlement ma
mémoire tant que la terre n'aura pas séché sur mon tombeau.
»Madame Lu en fit un grand serment. Et le bon M. Tao ferma les yeux pour
ne les plus rouvrir! Le désespoir de madame Lu passa tout ce qu'on peut
imaginer. Ses yeux étaient dévorés de larmes ardentes. Elle égratignait,
avec les petits couteaux de ses ongles, ses joues de porcelaine. Mais
tout passe, et le torrent de cette douleur s'écoula. Trois jours après
la mort de M. Tao, la tristesse de madame Lu était devenue plus humaine.
Elle apprit qu'un jeune disciple de M. Tao désirait lui témoigner la
part qu'il prenait à son deuil. Elle jugea avec raison qu'elle ne
pouvait se dispenser de le recevoir. Elle le reçut en soupirant. Ce
jeune homme était très élégant et d'une belle figure; il lui parla un
peu de M. Tao et beaucoup d'elle; il lui dit qu'elle était charmante et
qu'il sentait bien qu'il l'aimait; elle le lui laissa dire. Il promit de
revenir. En l'attendant, madame Lu, assise auprès du tertre de son mari,
où vous l'avez vue, passe tout le jour à sécher la terre de la tombe au
souffle de son éventail.»
Quand la vieille eut terminé son récit, le sage Tchouang-Tsen songea:
--La jeunesse est courte; l'aiguillon du désir donne des ailes aux
jeunes femmes et aux jeunes hommes. Après tout, madame Lu est une
honnête personne qui ne veut pas trahir son serment.
C'est un exemple à proposer aux femmes blanches de l'Europe.
CHANSONS POPULAIRES DE L'ANCIENNE FRANCE[11]
I
CHANSONS D'AMOUR
[Note 11: _Histoire de la chanson populaire en France_, par Julien
Tiersot, ouvrage couronné par l'Institut, in-8°.--Société des traditions
populaires, au Musée d'ethnographie du Trocadéro.--_Revue des traditions
populaires_ (dirigée par M. Paul Sébillot); 4e année, in-8°.--_La
Tradition_, revue générale des contes, légendes, chants, usages,
traditions et arts populaires, direction: MM. Émile Blémont et Henry
Carnoy; 3e année, in-8°.]
Beaucoup de curieux vont aujourd'hui à la découverte des sources cachées
de la tradition. Les plus humbles monuments de la poésie et des
croyances populaires sont soigneusement recueillis. Une société fondée
sur l'initiative de M. Paul Sébillot, deux revues spéciales et de
nombreuses publications, parmi lesquelles il faut citer les légendes de
la Meuse colligées par M. Henry de Nimal, et, tout récemment,
l'_Histoire de la chanson populaire_, par M. Julien Tiersot, attestent
l'ingénieuse activité de nos traditionnistes français. Ce ne sont point
là des peines perdues. Les témoignages de la vie de nos aïeux rustiques
nous sont doux et chers. Avec leurs assiettes peintes, leurs armoires de
mariage où sont sculptées des colombes, avec l'écuelle d'étain où l'on
servait la rôtie de la mariée, ils nous ont laissé des chansons, et ce
sont là leurs plus douces reliques. Avouons-le humblement: le peuple, le
vieux peuple des campagnes est l'artisan de notre langue et notre maître
en poésie. Il ne cherche point la rime riche et se contente de la simple
assonnance; son vers, qui n'est point fait pour les yeux, est plein
d'élisions contraires à la grammaire; mais il faut considérer que si la
grammaire, comme on dit--et ce dont je doute--est l'art de parler, elle
n'est point assurément l'art de chanter. D'ailleurs, le vers de la
chanson populaire est juste pour l'oreille; il est limpide et clair,
d'une brièveté que l'art le plus savant recherche sans pouvoir la
retrouver; l'image en jaillit soudaine et pure: enfin, il a de
l'alouette, qu'il célèbre si volontiers, le vol léger et le chant
matinal.
Les pieux antiquaires qu'anime la poétique folie du _folklore_, les
Maurice Bouchor, les Gabriel Vicaire, les Paul Sébillot, les Charles de
Sivry, les Henry Carnoy, les Albert Meyrac, les Jean-François Bladé, qui
vont par les campagnes recueillant sur les lèvres des bergers et des
vieilles filandières les secrets de la muse rustique, ont transcrit et
noté plus d'un petit poème exquis, plus d'une suave mélodie qui
s'allaient perdre sans écho dans les bois et les champs, car la chanson
populaire est près de s'éteindre. C'est grand dommage; et pourtant ces
présages d'une fin prochaine apportent un attrait puissant: il n'y a de
cher que ce qu'on craint de perdre; il n'y a de poétique, hélas! que ce
qui n'est plus.
Ces chansons expirantes qu'on recueille aujourd'hui dans nos villages
sont vieilles sans doute, plus vieilles que nos grand'mères; mais dans
leur forme actuelle, les plus anciennes ne remontent guère plus haut que
le XVIIe siècle. Plusieurs sont du joli temps du rococo, et cela se sent
à je ne sais quoi.
C'est tout un monde que ces chansons, et tout un monde charmant. On le
retrouve du nord au sud, de l'est à l'ouest. Le fils du roi, le
capitaine, le seigneur, le galant meunier, le pauvre soldat, le beau
prisonnier, et Cathos, et Marion, et Madelon, et les filles sages qui
vont par trois, et les filles amoureuses qui content leur chagrin au
rossignol, près de la fontaine.
Dans ces petits poèmes rustiques, il y a beaucoup de rossignols;
beaucoup de fleurs mêmement: des roses, des lilas et surtout des
marjolaines. La jolie plante, qu'on a nommée aussi l'origan parce
qu'elle se plaît sur les coteaux, où elle dresse parmi les buissons ses
grappes de petites fleurs roses, serties délicatement de bractées
brunes, apparaît dans les chansons de la glèbe, grâce, sans doute, à son
nom musical, à ses tendres couleurs et à son doux parfum, comme
l'emblème du désir et de la volupté, comme l'image des ardeurs secrètes,
des amours furtives et des joies cachées. Témoin la jolie fille qui
revenait de Rennes avec ses sabots. Le fils du roi la vit et l'aima; de
quoi elle se réjouit en ces termes:
Il m'a donné pour étrennes
Avecque mes sabots
Dondaine,
Un bouquet de marjolaine
Avecque mes sabots;
Un bouquet de marjolaine,
Avecque mes sabots
Dondaine,
S'il fleurit, je serai reine
Avecque mes sabots.
Le rossignol, qui chante si magnifiquement, et qui chante la nuit, est
le confident de toutes les amours ou joyeuses ou tristes de nos
chansons.
Sur la plus haute branche,
Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le coeur gai.
Moi ce n'est pas de même:
Mon bonheur est passé.
Ainsi soupire la fille du Morvan. Et la petite Bressane dit ingénument:
Rossignolet du bois,
Rossignolet sauvage,
Apprends-moi ton langage,
Apprends-moi z'à parler.
Apprends-moi la manière
Comment l'amour se fait.
Le rossignol exprime dans son chant le triomphe de l'amour. L'alouette,
à la voix argentée et pure, avertit les amoureux du retour du jour.
Margot et Marion, qui ne sont pas des amantes tragiques, ne s'emportent
pas, comme la Juliette de Shakespeare, jusqu'à maudire la chanson de
l'aube que l'amante de Roméo appelle un cri discordant, un affreux
_hunt's up_. Elles ne rappellent pas le dicton populaire qui veut que
l'alouette ait changé d'yeux avec le crapaud, son ami. Elles ne disent
pas, comme la noble fille des Capulets: «C'est l'alouette qui chante
ainsi hors de ton des mélodies âprement discordantes et des notes
suraiguës. Il y a des gens qui prétendent que l'alouette fait de beaux
accords; cela n'est pas, puisqu'elle nous sépare. «Cateau, surprise par
l'aube avec son bon ami, ne se fâche pas contre le petit chanteur qui
n'en peut mais; elle le tient au contraire pour un bon réveille-matin
dont il ne faut pas mépriser les avertissements. Elle dit tout uniment à
son galant, qui la serre dans ses bras et ne veut point lâcher prise:
J'entends l'alouette qui chante
Au point du jour.
Ami, si vous êtes honnête,
Retirez-vous;
Marchez tout doux, parlez tout bas,
Mon doux ami,
Car si mon papa vous entend
Morte je suis.
Les ingénues de nos chansons vont «seulettes» à la fontaine; elles y
font des rencontres hasardeuses, et parfois elles en reviennent tout en
larmes. Le bonhomme Greuze, qui, venu de bonne heure de Tournus à Paris,
y resta toujours d'humeur paysanne, devait, en esquissant la _Cruche
cassée_, fredonner quelque chanson du pays, quelque couplet revenant à
celui-ci:
Ne pleurez pas, ma belle;
Ah! je vous le rendrai.
--Ce n'est pas chos' qui se rende
Comm' cent écus prêtés.
La chanson populaire exprime avec une fine naïveté l'entêtement du
premier amour chez les jeunes filles. Je n'en veux pour exemple que ces
jolis couplets, bien connus, dont j'emprunte le texte à la revue de MM.
Émile Blémont et Henry Carnoy:
Oh! que l'amour est charmante!
Moi, si ma tante le veut bien,
J'y suis bien consentante;
Mais si ma tante ne veut pas,
Dans un couvent j'y entre.
Ah! que l'amour est charmante!
Mais si ma tante ne veut pas,
Dans un couvent j'y entre:
J'y prierai Dieu pour mes parents,
Mais non pas pour ma tante.
Le meunier, dans nos petits poèmes, est volontiers un homme à bonnes
fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de
coeurs. Tel il apparaît dans la chanson de mademoiselle Marianne, connue
dans toutes les provinces de France. Marianne allait sur son âne au
moulin, y faire moudre son grain. Un jour, le galant meunier lui dit:
«Attachez là votre âne, ma petite demoiselle», et il la fait entrer au
moulin:
Pendant que le moulin tournait,
Avec le meunier ell' riait.
Le loup mangea son âne,
Pauvre mam'zell' Marianne,
Le loup mangea son âne Martin,
À la port' du moulin.
Le meunier, qui la voit pleurer,
Ne peut s'empêcher d'lui donner
De quoi ravoir un âne,
Ma petit' mam'zell' Marianne,
De quoi ravoir un âne Martin
Pour aller au moulin.
Son père, qui la voit venir,
Ne peut s'empêcher de lui dire:
Ce n'est pas là notre âne,
Ma petit' mam'zelle Marianne,
Ce n'est pas là notre âne Martin.
Qui allait au moulin.
Notre âne avait les quatr' pieds blancs.
Et les oreill's à l'avenant,
Et le bout du nez pâle;
Ma petit' mam'zell' Marianne,
Oui, le bout du nez pâle, Martin,
Qui allait au moulin.
L'âne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mangé, est un symbole. La
chanson contient une leçon morale, sans insister plus que de raison sur
un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutôt la
Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque,
gentiment tragique et nous montre des filles fort délicates sur le point
de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la
fille qui fait la morte «pour son honneur garder». Tels sont les
pimpants couplets de la fille déguisée en dragon dans le dessein de
rejoindre son séducteur retourné à l'armée:
Elle fut à Paris
S'acheter des habits;
Ell' s'habilla en dragon militaire,
Rien de si beau!
La cocarde au chapeau.
Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidèle. Un jour,
enfin, elle le rencontre: elle va droit à lui, le sabre au clair. Ils se
battent; elle le tue. Voilà une fille dont le coeur gardait de fiers
ressentiments. Il faut dire aussi que c'était une fille de qualité. La
chanson nous apprend en effet qu'après avoir mis son séducteur à mort
Ell' monte à ch'val comme un guerrier fidèle,
Elle monte à ch'val
Comme un beau général;
Ell' revient au château de son père,
Dit: «J'ai vaincu,
Mon amant ne vit plus.»
Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline
du Pougan à qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de
gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la
poésie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne répond à
peu près: «Je ne suis demoiselle ni belle».
À moi n'appartient pas des gants
Monsieur le comte,
Je suis simple fille des champs,
À moi n'appartient pas des gants.
Le seigneur ne s'arrête pas à ce refus: «La belle, dit-il, approchez,
que je vous baise; ça me donnera l'envie d'y revenir.--Mon Dieu! n'y
revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir?» L'homme
violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte.
Mais en passant sur la chaussée,
Dans la rivière s'est jetée.
«Très sainte Vierge en cet émoi,
Je vous supplie,
Très sainte Vierge, noyez-moi;
Mais mon honneur, sauvez-le-moi.»
Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet
délicat: «Traitez-le comme une jeune fille.» Leurs vieilles chansons
touchent les jeunes filles avec cette discrétion recommandable. Elles
donnent à toutes la grâce et la beauté; elles glissent avec une malice
souriante sur les fautes de la jeunesse; elles célèbrent les demoiselles
qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment
mieux mourir que de pécher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la
mort des fiancées.
Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que
cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence
par ce couplet de fête?
Ma mère, apportez-moi
Mon habit de soie rose.
Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bordé:
Je veux ma mie aller trouver.
Hélas! l'ami trouva sa mie étendue sur son lit de mort, ayant reçu les
sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux:
Puis elle sortit sa main blanche du lit
Pour dire adieu à son ami.
Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achevé
ne saurait aller au delà. Le peintre le plus suave, un Henner, un
Prudhon, un Corrège, sur sa toile baignée d'une ombre transparente, n'a
jamais mieux placé la lumière, jamais mieux trouvé le point où conduire
le regard et l'âme du spectateur. «Puis elle sortit sa main blanche du
lit, pour dire adieu à son ami.» Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces
grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le
bonheur de les trouver.
Au reste, fort incrédules, nos chansonniers rustiques, et volontiers
railleurs à l'endroit de la vertu des femmes mariées et n'entendant pas
aisément qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valéry en Caux chante:
Faut-il pour une belle
Que tu t'y sois tué?
Y en a pus de mille à terre
Qui t'auraient consolé.
La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre
au sort des maris un intérêt excessif. Le dialogue de _Marion_ et de son
jaloux est à cet égard un chef-d'oeuvre de malice et de grâce. Il est
répandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cévenoles,
auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines,
normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provençal que
Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'après la
_Revue des traditions populaires_, une excellente version recueillie, et
peut-être un peu arrangée, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la
France:
LE JALOUX
Qu'allais-tu faire à la fontaine,
Corbleu, Marion?
Qu'allais-tu faire à la fontaine?
MARION
J'étais allé quérir de l'eau,
Mon Dieu, mon ami.
J'étais allé quérir de l'eau.
LE JALOUX
Mais qu'est-ce donc qui te parlai
Corbleu, Marion?
MARION
C'était la fille à not' voisine,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'culottes,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa jupe entortillée,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'épée,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était sa quenouill' qui pendait.
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Les femmes ne portent pas d'moustaches
Corbleu, Marion!
MARION
C'était des mûres qu'elle mangeait
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Le mois de mai n'porte pas d'mûres,
Corbleu, Marion!
MARION
C'était une branch' de l'automne.
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Va m'en quérir une assiettée,
Corbleu, Marion!
MARION
Les p'tits oiseaux ont tout mangé,
Mon Dieu, mon ami!
LE JALOUX
Alors, je te coup'rai la tête!
Corbleu, Marion!
MARION
Et puis que ferez-vous du reste,
Mon Dieu, mon ami?
Mais il faut nous arrêter quand nous avons à peine lié quelques
fleurettes du bouquet de Margot.
II
LE SOLDAT
Retournons aux sources de la tradition populaire. Aujourd'hui, nous
écouterons, si vous voulez, les chansons du sergent La Rose et du
sergent La Ramée. Après les mélodies amoureuses, les couplets
militaires. Au régiment, nous retrouvons encore Margot et Catherine.
De tout temps la France a donné des soldats, comme la Beauce des grains.
Sous Louis XIII, les recruteurs n'avaient qu'à choisir dans les
villages. Les jeunes gens à l'envi priaient les capitaines de les
recevoir dans leurs compagnies. Il est vrai que le roi demandait alors
quarante mille hommes au plus. Louis XIV, qui aimait trop la guerre,--il
l'a confessé lui-même,--eut besoin de deux, de trois, de quatre cent
mille hommes à la fois. Alors les levées devinrent plus difficiles. Un
tambour parcourait la ville, suivi de soldats qui portaient embrochés à
leur épée du pain blanc et des perdrix rôties, afin d'allécher les
pauvres garçons. Ils s'arrêtaient à tous les carrefours, et là, après
avoir battu les trois bans, le tambour portait la main au chapeau et
disait: «De par le roi, on fait savoir à tout homme, de quelque qualité
et condition qu'il soit, âgé de seize ans, qui désirerait prendre parti
dans le régiment de N... infanterie, qu'on lui donnera quinze francs,
vingt francs, suivant l'homme qu'il sera, et un bon congé au bout de
trois ans. Argent comptant sur la caisse! On ne demande pas de crédit.
Ceux qui seront portés de bonne volonté n'ont qu'à venir.»
Alors il élevait et faisait sonner une grande bourse de soie pleine d'or
et d'argent que son capitaine lui avait remise. Il enrôlait ainsi un
nombre suffisant d'écoliers endettés, de villageois fainéants,
d'artisans sans travail et de valets sans maîtres. Parfois il fallait
compléter le contingent au cabaret, et plus d'un naïf paysan se vit,
comme Candide, engagé sous les drapeaux pour avoir bu à la santé du roi.
Mais généralement la levée se faisait sans trop de ruse ni de violence,
grâce aux paroles dorées du racoleur et au goût naturel du peuple pour
l'état militaire. Et puis, au service du roi, l'on recevait vingt-quatre
onces de pain blanc avec trois livres de viande par semaine et quatre
sous par jour. C'était à considérer. La recrue, comme dans la chanson du
pays de Caux, embrassait sa promise et partait gaiement en promettant de
lui rapporter de là-bas quelque parure en souvenir.
Adieu, ma belle, ah! je m'en vas,
Puisque mon régiment s'en va.
Ou bien encore:
Adieu, ma mie, je m'en vas,
Adieu, ma mie, je m'en vas,
Je m'en vas faire un tour à Nantes,
Puisque le roi me le commande.
Le soldat de l'ancien régime avait du coq le plumage ainsi que le
ramage. Il était magnifiquement vêtu, aux frais de son capitaine. Sous
Louis XV, pommadé, frisé, poudré, portant la queue à cadenette, coiffé
du chapeau à trois cornes où brillait la cocarde blanche, vêtu de
l'habit à parement et à retroussis de vives couleurs et galonné sur les
poches et les coutures, le ruban à l'épaule, il jetait un merveilleux
éclat sur son passage et troublait les coeurs des servantes d'auberge et
des filles de cabaret. Aujourd'hui encore, son chapeau, son habit, sa
culotte et ses guêtres échappés aux mites et aux rats font
l'émerveillement de tous ceux qui visitent l'exposition du ministère de
la guerre sur l'esplanade des Invalides. Il portait fièrement les
couleurs de son régiment, la livrée bleue du roi, les livrées rouges ou
vertes de la reine, du dauphin, et des princes, la livrée grise des
maréchaux et des seigneurs. Il était beau, et il le savait. Les jolies
filles le lui disaient. Il avait changé de nom en changeant de métier;
il ne s'appelait plus Jean, Pierre ou Colin; il s'appelait mirifiquement
Sans-Quartier, la Violette, Sans-Souci, Tranche-Montagne, Belle-Rose,
Brin-d'Amour, Tour-d'Amour, la Tulipe, ou de quelque autre enfin de, ces
surnoms qui plaisaient à La Fontaine, car le bonhomme, étant très vieux,
a dit dans une ballade:
J'aime les sobriquets qu'un corps de garde impose;
Ils conviennent toujours...
Une fois soldat du roi, la Violette ne songe plus à sa belle; la Tulipe
a oublié sa promise. Elle lui avait dit:
Dedans l'Hollande si tu vas,
Un corselet m'apporteras;
Un corselet à l'allemande
Que ta maîtresse te demande.
Hélas! son corselet, la belle l'attend encore:
Dedans l'Hollande il est allé,
Au corselet n'a pas songé,
Il n'a songé qu'à la débauche,
Au cabaret, comme les autres.
Pourtant, il se ressouvient avec quelques, regrets:
Ah! si j'avais du papier blanc,
Dit-il un jour en soupirant,
J'en écrirais à ma maîtresse
Une lettre de compliments.
Pas de rivière sans poissons,
Pas de montagne sans vallons,
Pas de printemps sans violettes
Ni pas d'amant sans maîtresse.
Il arrive que, si la Tulipe tarde trop à donner de ses nouvelles, sa
bonne amie va chercher l'ingrat jusqu'en pays ennemi. Parfois, elle est
fort mal reçue, témoin la chanson du pays messin, recueillie par M. de
Puymaigre:
Quand la bell' fut en Prusse,
Elle vit son amant
Qui faisait l'exercice
Tout au milieu du rang.
--Si j'avais su, la belle,
Que tu m'aurais trouvé,
J'aurais passé la mer,
La mer j'aurais passé.
Plus hardie, mieux avisée, la fille qui s'habilla en dragon, la cocarde
au chapeau. La muse populaire a beaucoup de goût pour les filles
déguisées en militaires. C'est un travestissement qu'on voit souvent
dans les opérettes; mais la chanson y met plus de romanesque et de
fantaisie. M. Henry Carnoy a retrouvé une bien jolie variante de ce
thème connu.
Mon pèr' me dit toujours:
Marie-toi, ma fille!
Non, non, mon père, je ne veux plus aimer,
Car mon amant est à l'armée.
Elle s'est habillée
En brave militaire.
Ell' fit couper, friser ses blonds cheveux
À la façon d'son amoureux.
Elle s'en fut loger
Dans une hôtellerie
--Bonjour, hôtess', pourriez-vous me loger?
J'ai de l'argent pour vous payer.
--Entrez, entrez, monsieur,
Nous en logeons bien d'autres.
Montez en haut: en voici l'escalier;
L'on va vous servir à dîner.
Dans sa chambre, la belle se met à chanter. Son amant, logé à la même
auberge, l'entend et reconnaît la voix de son amie. Il demande à
l'hôtesse: Qui donc chante ainsi? On lui répond que c'est un soldat. Il
l'invite à souper:
Quand il la vit venir,
Met du vin dans son verre:
--À ta santé, l'objet de mes amours!
À ta santé, c'est pour toujours!
--N'auriez-vous pas, monsieur,
Une chambre secrète,
Et un beau lit qui soit couvert de fleurs,
Pour raconter tous nos malheurs?
--N'auriez-vous pas, monsieur,
Une plume et de l'encre?
Oui, j'écrirai à mes premiers parents
Que j'ai retrouvé mon amant.
N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le
verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux
amants se raconteront leurs malheurs?
Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans
le même régiment que son ami.
Et la chanson conclut en ces termes:
Une fille de dix-huit ans
Qui a servi sept ans
Sûrement a gagné
Le congé de son bien-aimé.