théories du monde ne prévaudront pas contre elle. Moloch n'empochait
point les mères phéniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est
donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prépare dans ses
laboratoires et que MM. Ch. Richet, Théodule Ribot et Paulhan arment
pour l'extermination de la race humaine? Le déterminisme vous apparaît
dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait à se répandre dans
la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne
montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et
toutes les religions sont consolantes; même celles qui agitent au chevet
du mourant des images terribles; même celles qui murmurent aux oreilles
des justes la promesse de l'infini néant; même celle qui nous dirait:
«Souffrez, pensez, puis évanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y
consent. Il faut que chaque être soit à son tour le centre du monde.
Homme, comme l'insecte, ton frère, tu auras été dieu une heure. Que te
faut-il de plus?» Il y aurait encore dans ces maximes une adorable
sainteté. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie!
Qu'importe ce qu'il espère, pourvu qu'il espère!
Tout ce qu'il découvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il
adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pensée,
de ses joies, de ses douleurs et de son anxiété sublime. Une philosophie
inhumaine, dit M. Brunetière.--Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien
que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matérialisme,
déisme, panthéisme, déterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le
mirage qui n'atteste que la réalité de nos regards. Mais que seraient
les déserts de la vie sans les mirages éclatants de nos pensées?
Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetière, et sans le
_Vicaire savoyard_ nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas
l'avis de cet ingénieux et pénétrant Valbert qui vient de défendre son
compatriote Jean-Jacques avec une grâce persuasive. Mais laissons
Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'idée pure a plus
d'une fois armé une main criminelle.
Qu'est-ce à dire? La vie elle-même est-elle jamais tout à fait
innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter à sa mort de
n'avoir jamais causé aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coûter
de deuils et de douleurs à quelque inconnu la parole que nous prononçons
aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lançons la flèche ailée, ce qu'elle
rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint établir sur la terre
le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse
prophétique: «J'ai apporté le glaive et non la paix?»
Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la
liberté humaine. Quel prophète après celui-là peut répondre que la paix
qu'il annonce ne sera pas ensanglantée? Non, non! vivre n'est point
innocent. On ne vit qu'en dévorant la vie, et la pensée qui est un acte
participe de la cruauté attachée à tout acte. Il n'y a pas une seule
pensée absolument inoffensive. Toute philosophie destinée à régner est
grosse d'abus, de violences et d'iniquités. Dans ma première réponse, je
n'ai pas eu de peine à montrer que l'idée, chère à M. Brunetière, de la
subordination de la science à la morale est d'une application fâcheuse.
Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long
empire sur les âmes, des désastres lamentables. Cette démonstration lui
a été sensible, si j'en juge par la vivacité avec laquelle il la
repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'idée
contraire, celle de l'indépendance absolue de la science, présente
certains dangers; car alors il triompherait aisément de ma simplicité.
Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les périls réels qu'il a
beaucoup grossis. Ce sont ceux de la liberté. Mais l'homme ne serait pas
l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du côté où je découvre le
moindre mal associé au plus grand bien. La science et la philosophie
issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanité; mais elles lui
donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les
affranchir. En dépit de leur apparente insensibilité, elles concourent à
l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu à peu la vie plus riche,
plus facile et plus variée. Elles conseillent la bienveillance, elles
sont indulgentes et tolérantes. Laissez-les faire. Elles élaborent
obscurément une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui
semblera peut-être un jour plus heureuse et plus intelligente que la
nôtre. Et, pour en revenir au roman si intéressant de M. Paul Bourget,
ne forçons point ce bon M. Sixte à brûler ses livres parce qu'un
misérable y a trouvé peut-être des excitations à sa propre perversité.
Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la
jeunesse. C'est là, vous le savez, une condamnation que la postérité ne
confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de
l'immoralité de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale
future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir.
Dernièrement, j'ai rencontré d'aventure, dans les Champs-Élysées, un des
plus illustres savants de cette école psycho-physiologique qui offense
si grièvement la piété inattendue de M. Brunetière. Il se promenait
tranquillement sous les marronniers verdis par la sève d'automne et
portant de jeunes feuilles que flétrit déjà le froid des nuits et qui ne
pourront pas déployer leur large éventail. Et je doute que ce spectacle
ait contribué à lui inspirer une confiance absolue dans la bonté de la
nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas
garde; il lisait la _Revue des Deux Mondes_. Dès qu'il me vit, il me
donna naturellement raison contre M. Brunetière. Il parla à peu près en
ces termes. Son langage vous semblera peut-être rigoureux; n'oubliez
point que c'est un très grand psycho-physiologiste:
«Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien exposé les
doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volonté par
l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous
déterminent. La volonté est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce
de citer exactement) un état de conscience final qui résulte de la
coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états conscients,
subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une
action ou un arrêt, état de conscience qui n'est la cause de rien, qui
constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M.
Charles Richet, que «la volonté, ou l'attention qui est la forme la plus
nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la
conscience de la direction des idées. L'effort et la direction sont
imposés par une image ou par un groupe d'images prédominantes, par des
tentations et des émotions plus fortes que les autres». Voilà ce
qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de
Greslou est le naturel produit de ces théories, qu'une pleine
responsabilité incombe de ce chef aux théoriciens et que nous sommes
tenus désormais, comme le prétend M. Brunetière, de suspendre prudemment
nos analyses psycho-physiologiques et nos synthèses approximatives de la
vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette
étude de certains problèmes, parvenue au point d'atteindre des résultats
incomplets, je l'accorde, mais assurément dignes d'attention, doit-elle
être brusquement abandonnée? Devons-nous faire le silence sur ce qui est
acquis ou semble l'être et renoncer à la conquête encore incertaine
d'une vérité peut-être dangereuse à connaître? Puisque aussi bien M.
Brunetière pose la question sur le terrain de l'intérêt social--nous
consentons à l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger
possible de telles ou telles théories mal comprises. Oui, je concède que
Greslou, mal organisé et profondément atteint de «misère psychologique»,
comme il l'était, a pu trouver dans l'oeuvre du maître certaines idées
génératrices de certains états de conscience, qui, coordonnés avec «des
groupes d'états antérieurs, conscients, subconscients ou inconscients»
(cette coordination ayant pour facteur principal le caractère qui n'est
que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire
par une action--action criminelle--par un arrêt, arrêt des impulsions
honnêtes,--mais c'est là tout ce que je vous accorde. Et que le maître
soit, à quelque degré qu'on le suppose, responsable des errements du
disciple, il est, à mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que
d'accuser Montgolfier de la mort de Crocé-Spinelli. Je prévois la
réponse de M. Brunetière. L'aérostation, me dira-t-il, est une
découverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la
vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une
illusion, et l'intérêt social vaut à coup sûr le sacrifice d'une
illusion. Si M. Brunetière parlait de la sorte--et je crois que c'est
bien là sa pensée--nous ne serions pas près de nous entendre; mais la
question serait mieux posée. Nous en viendrions à rechercher si la
science et l'observation n'appuient pas déjà solidement nos essais de
psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetière hésite à
frapper de nullité nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en
condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit
tout à fait brouillé avec la liberté intellectuelle et l'indépendance de
l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est
qu'il est mûr. Nul ne pouvait l'empêcher de tomber.»
Ayant ainsi parlé, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je
songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-être la curiosité.
Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais
nous aurons du moins opposé au mystère universel qui nous enveloppe une
pensée obstinée et des regards audacieux; toutes les raisons des
raisonneurs ne nous guériront point, par bonheur, de cette grande
inquiétude qui nous agite devant l'inconnu.
CONTES CHINOIS[10]
[Note 10: Contes chinois, par le général Tcheng-ki-Tong. 1 vol. in-18.]
J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il
était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M. Guillaume
Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné,
je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de
Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un bien plus grand
philosophe que Platon; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait
point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques.
Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de
philosophie. En revanche, il était raisonnable.
Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les
Esprits et les Génies, le maître répondit:
--Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment
pourrait-il servir les Esprits et les Génies?
--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que
la mort.
Et Confucius répondit:
--Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on
connaître la mort?
Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M.
Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître,
étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait,
sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M.
Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise.
Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais
lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par
Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants
encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut
pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose
et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de
politesse.
Les contes chinois, publiés récemment par le général Tcheng-ki-Tong sont
beaucoup plus naïfs, ce me semble, que tout ce qu'on avait encore
traduit dans ce genre; ce sont de petits récits analogues à nos contes
de ma mère l'Oie, pleins de dragons, de vampires, de petits renards, de
femmes qui sont des fleurs et de dieux en porcelaine. Cette fois, c'est
la veine populaire qui coule, et nous savons ce que content, le soir
sous la lampe, les nourrices du Céleste-Empire aux petits enfants
jaunes. Ces récits, sans doute de provenances et d'âges très divers,
sont tantôt gracieux comme nos légendes pieuses, tantôt satiriques comme
nos fabliaux, tantôt merveilleux comme nos contes de fées, parfois tout
à fait horribles.
Dans l'horrible, je signalerai l'aventure du lettré Pang qui recueillit
chez lui une petite demoiselle qu'il avait rencontrée dans la rue. Elle
avait tout l'air d'une bonne fille, et le lendemain matin Pang se
félicitait de la rencontre. Il laissa la petite personne chez lui et
sortit comme il avait coutume. Il eut la curiosité, en rentrant, de
regarder dans la chambre par une fente de la cloison. Alors il vit un
squelette à la face verte, aux dents aiguës, occupé à peindre de blanc
et de rose, une peau de femme dont il se revêtit. Ainsi recouvert, le
squelette était charmant. Mais le lettré Pang tremblait d'épouvante. Ce
n'était pas sans raison; le vampire, car c'en était un, se jeta sur lui
et lui arracha le coeur. Par l'art d'un prêtre, habile à conjurer les
maléfices, Pang recouvra son coeur et ressuscita. C'est un dénouement
qu'on retrouve plusieurs fois. Les Chinois, qui ne croient pas à
l'immortalité de l'âme, n'en sont que plus enclins à ressusciter les
morts. Je note ce conte de Pang et du vampire parce qu'il me semble très
populaire et très vieux. Je signale notamment aux amateurs du
_folklore_ un plumeau suspendu à la porte de la maison pour la
préserver des fantômes. Je serais bien trompé si ce plumeau ne se
retrouvait point ailleurs et n'attestait la profonde antiquité du conte.
Certains récits du même recueil font avec celui du vampire un agréable
contraste. Il y en a de fort gracieux qui nous montrent des
femmes-fleurs, de qui la destinée est attachée à la plante dont elles
sont l'émanation, qui disparaissent mystérieusement si la plante est
transplantée et qui s'évanouissent quand elle meurt. On conçoit que de
tels rêves aient germé dans ce peuple de fleuristes qui font de la Chine
entière, depuis la plaine jusqu'aux pics de leurs montagnes taillées et
cultivées en terrasse, un jardin merveilleux, et qui colorent de
chrysanthèmes et de pivoines tout le Céleste-Empire comme une aquarelle.
Voyez, par exemple, les deux pivoines du temple de Lo-Chan, l'une rouge
et l'autre blanche, et qui semblaient deux tertres de fleurs. Chacune de
ces deux plantes avait pour âme et pour génie une femme d'une exquise
beauté. Le lettré qui les aima toutes deux l'une après l'autre, eut
cette destinée d'être changé lui-même en plante et de goûter la vie
végétale auprès de ses deux bien-aimées. Ne devaient-ils pas confondre
ainsi la femme et la fleur, ces Chinois, jardiniers exquis, coloristes
charmants, dont les femmes, vêtues de vert, de rose et de bleu, comme
des plantes fleuries, vivent sans bouger, à l'ombre et dans le parfum
des fleurs! On pourrait rapprocher de ces pivoines enchantées l'acacia
des contes égyptiens dans lequel un jeune homme met son coeur.
Les vingt-cinq contes recueillis et traduits par le général
Tcheng-ki-Tong suffiraient à montrer que les Chinois n'ont guère formé
d'espérances au delà de ce monde, ni conçu aucun idéal divin. Leur
pensée morale est, comme leur art de peintre, sans perspective et sans
horizon. Dans certains récits, qui semblent assez modernes, tels que
celui du licencié Lien, que le traducteur fait remonter, si j'ai bien
compris, au XVe siècle de l'ère chrétienne, on voit sans doute un enfer
et des tourments. Les supplices y sont même effroyables: on peut se fier
sur ce sujet à la richesse de l'imagination jaune. Au sortir du corps,
les âmes, les mains liées derrière le dos, sont conduites par deux
revenants (le mot est dans le texte) à une ville lointaine et
introduites au palais, devant un magistrat d'une laideur épouvantable.
C'est le juge des enfers. Le grand livre des morts est ouvert devant
lui. Les employés des enfers qui exécutent les arrêts du juge saisissent
l'âme coupable, la plongent dans une marmite haute de sept pieds et tout
entourée de flammes; puis ils la conduisent sur la montagne des
couteaux, où elle est déchirée, dit le texte, «par des lames dressées
drues comme de jeunes pousses de bambous». Enfin, si l'âme est celle
d'un ministre concussionnaire, on lui verse dans la bouche de grandes
cuillerées d'or fondu. Mais cet enfer n'est point éternel. On ne fait
qu'y passer et, dès qu'elle a subi sa peine, l'âme, mise dans la roue
des métempsycoses, y prend la forme sous laquelle elle doit renaître sur
la terre. C'est là visiblement une fable hindoue, à laquelle l'esprit
chinois a seulement ajouté d'ingénieuses cruautés. Pour les vrais
Chinois, l'âme des morts est légère, hélas! légère comme le nuage. «Il
lui est impossible de venir causer avec ceux qu'elle aime.» Quant aux
dieux, ce ne sont que des magots. Ceux des Tahoïstes, qui datent du VIe
siècle avant Jésus-Christ, sont hideux, et faits pour effrayer les âmes
simples. Un de ces monstres infernaux, ayant pour moustaches deux queues
de cheval, est le héros du meilleur des contes réunis par M.
Tcheng-ki-Tong. Ce dieu était renfermé depuis longtemps dans un temple
tahoïste, quand un jeune étudiant, nommé Tchou, l'invita à souper. En
cela, Tchou se révéla plus audacieux encore que don Juan; mais le dieu,
qui se nommait Louk, était d'un naturel plus humain que le Commandeur de
pierre. Il vint à l'heure dite et se montra gai convive, buvant sec et
contant des histoires. Il ne manquait pas d'instruction. Il possédait
toutes les antiquités de l'empire, et même, ce qui est singulier de la
part d'un dieu, il connaissait assez bien les nouveautés littéraires. Il
revint maintes fois, toujours rempli de bienveillance et d'aménité. Une
nuit, après boire, Tchou lui lut une composition qu'il venait de faire
et lui demanda son avis. Louk la jugea médiocre; il ne se dissimulait
pas que son ami avait l'esprit un peu épais. Comme c'était un excellent
dieu, il y remédia dès qu'il le put. Un jour, ayant trouvé dans l'enfer
le cerveau d'un mort qui avait, de son vivant, montré beaucoup
d'intelligence, il le prit, l'emporta, et, ayant eu soin d'enivrer
quelque peu son hôte, il profita de ce que celui-ci dormait pour lui
ouvrir le crâne, lui ôter le cerveau et mettre à la place celui qu'il
avait apporté.
À la suite de cette opération, Tchou devint un lettré de grand mérite et
passa tous ses examens avec éclat. En vérité, ce dieu était un très
brave homme. Malheureusement, ses occupations le retiennent désormais
dans la montagne Taï-Hoa; il ne peut plus aller souper en ville.
Nous parlions tout à l'heure, au commencement de cette causerie, des
contes chinois traduits par Abel Rémusat, vers 1827. Un de ceux-là est
justement célèbre, c'est celui qui a pour titre la _Dame du pays de
Soung_ et dont le sujet présente des analogies frappantes avec une fable
milésienne que Pétrone nous a conservée et qui a été mise en vers par La
Fontaine. Madame Tian (c'est le nom de la dame du pays de Soung) est,
comme la matrone d'Ephèse, une veuve inconsolable que l'amour console.
La version chinoise, autant qu'il m'en souvient, est moins heureuse que
la version rapportée dans le _Satyricon_. Elle est gâtée par des
lourdeurs et des invraisemblances, poussée au tragique et défigurée par
cet air grimaçant qui nous rend, en somme, toute la littérature chinoise
à peu près insupportable. Mais il me reste un souvenir charmant d'un
épisode qui y est intercalé, celui de l'éventail. Si madame Tian nous
divertit médiocrement, la dame à l'éventail est tout à fait amusante. Je
voudrais pouvoir transcrire ici cette jolie historiette qui tient à
peine vingt lignes dans le recueil d'Abel Rémusat. Mais je n'ai pas le
texte sous la main.
Je suis obligé de conter de mémoire. Je le ferai en toute liberté,
comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce
ne sera peut-être pas tout à fait chinois. Mais je demande grâce
d'avance pour quelques détails apocryphes. Le fonds du moins est
authentique et se trouve dans le troisième volume des contes chinois
traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publiés par
Abel Rémusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait
dans la rue Gît-le-Coeur, sous le règne de Charles X. C'est tout ce que
j'en puis dire, ayant prêté le volume à un ami qui ne me l'a point
rendu.
Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame à l'éventail
blanc.
HISTOIRE DE LA DAME À L'ÉVENTAIL BLANC
Tchouang-Tsen, du pays de Soung, était un lettré qui poussait la sagesse
jusqu'au détachement de toutes les choses périssables, et comme, en bon
Chinois qu'il était, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses
éternelles, il ne lui restait pour contenter son âme que la conscience
d'échapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acquérir
d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette
satisfaction soit profonde, car il fut, après sa mort, proclamé heureux
et digne d'envie. Or, pendant les jours que les génies inconnus du monde
lui accordèrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en
fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se
promener en rêvant dans ces contrées où il vivait sans savoir ni comment
ni pourquoi. Un matin qu'il errait à l'aventure sur les pentes fleuries
de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un
cimetière où les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des
monticules de terre battue. À la vue des tombes innombrables qui
s'étendaient par delà l'horizon, le lettré médita sur la destinée des
hommes:
--Hélas! se dit-il, voici le carrefour où aboutissent tous les chemins
de la vie. Quand une fois on a pris place dans le séjour des morts, on
ne revient plus au jour.
Cette idée n'est point singulière, mais elle résume assez bien la
philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne
connaissent qu'une seule vie, celle où l'on voit au soleil fleurir les
pivoines. L'égalité des humains dans la tombe les console ou les
désespère, selon qu'ils sont enclins à la sérénité ou à la mélancolie.
D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou
rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie
amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait à la secte orgueilleuse
des philosophes, ne demandait pas de consolation à des dragons de
porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pensée à travers les tombes, il
rencontra soudain une jeune dame qui portait des vêtements de deuil,
c'est-à-dire une longue robe blanche d'une étoffe grossière et sans
coutures. Assise près d'une tombe, elle agitait un éventail blanc sur la
terre encore fraîche du tertre funéraire.
Curieux de connaître les motifs d'une action si étrange, Tchouang-Tsen
salua la jeune dame avec politesse et lui dit:
--Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couchée dans ce
tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour éventer la terre
qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voilà
une cause qui m'échappe.
La jeune dame continuait à remuer son éventail. Elle rougit, baissa la
tête et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il
renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne
prenait plus garde à lui et il semblait que son âme eût passé tout
entière dans la main qui agitait l'éventail.