C'est justement parce que la morale est nécessaire que toute les

théories du monde ne prévaudront pas contre elle. Moloch n'empochait

point les mères phéniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est

donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prépare dans ses

laboratoires et que MM. Ch. Richet, Théodule Ribot et Paulhan arment

pour l'extermination de la race humaine? Le déterminisme vous apparaît

dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait à se répandre dans

la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne

montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et

toutes les religions sont consolantes; même celles qui agitent au chevet

du mourant des images terribles; même celles qui murmurent aux oreilles

des justes la promesse de l'infini néant; même celle qui nous dirait:

«Souffrez, pensez, puis évanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y

consent. Il faut que chaque être soit à son tour le centre du monde.

Homme, comme l'insecte, ton frère, tu auras été dieu une heure. Que te

faut-il de plus?» Il y aurait encore dans ces maximes une adorable

sainteté. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie!

Qu'importe ce qu'il espère, pourvu qu'il espère!

Tout ce qu'il découvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il

adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pensée,

de ses joies, de ses douleurs et de son anxiété sublime. Une philosophie

inhumaine, dit M. Brunetière.--Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien

que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matérialisme,

déisme, panthéisme, déterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le

mirage qui n'atteste que la réalité de nos regards. Mais que seraient

les déserts de la vie sans les mirages éclatants de nos pensées?

Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetière, et sans le

_Vicaire savoyard_ nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas

l'avis de cet ingénieux et pénétrant Valbert qui vient de défendre son

compatriote Jean-Jacques avec une grâce persuasive. Mais laissons

Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'idée pure a plus

d'une fois armé une main criminelle.

Qu'est-ce à dire? La vie elle-même est-elle jamais tout à fait

innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter à sa mort de

n'avoir jamais causé aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coûter

de deuils et de douleurs à quelque inconnu la parole que nous prononçons

aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lançons la flèche ailée, ce qu'elle

rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint établir sur la terre

le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse

prophétique: «J'ai apporté le glaive et non la paix?»

Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la

liberté humaine. Quel prophète après celui-là peut répondre que la paix

qu'il annonce ne sera pas ensanglantée? Non, non! vivre n'est point

innocent. On ne vit qu'en dévorant la vie, et la pensée qui est un acte

participe de la cruauté attachée à tout acte. Il n'y a pas une seule

pensée absolument inoffensive. Toute philosophie destinée à régner est

grosse d'abus, de violences et d'iniquités. Dans ma première réponse, je

n'ai pas eu de peine à montrer que l'idée, chère à M. Brunetière, de la

subordination de la science à la morale est d'une application fâcheuse.

Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long

empire sur les âmes, des désastres lamentables. Cette démonstration lui

a été sensible, si j'en juge par la vivacité avec laquelle il la

repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'idée

contraire, celle de l'indépendance absolue de la science, présente

certains dangers; car alors il triompherait aisément de ma simplicité.

Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les périls réels qu'il a

beaucoup grossis. Ce sont ceux de la liberté. Mais l'homme ne serait pas

l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du côté où je découvre le

moindre mal associé au plus grand bien. La science et la philosophie

issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanité; mais elles lui

donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les

affranchir. En dépit de leur apparente insensibilité, elles concourent à

l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu à peu la vie plus riche,

plus facile et plus variée. Elles conseillent la bienveillance, elles

sont indulgentes et tolérantes. Laissez-les faire. Elles élaborent

obscurément une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui

semblera peut-être un jour plus heureuse et plus intelligente que la

nôtre. Et, pour en revenir au roman si intéressant de M. Paul Bourget,

ne forçons point ce bon M. Sixte à brûler ses livres parce qu'un

misérable y a trouvé peut-être des excitations à sa propre perversité.

Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la

jeunesse. C'est là, vous le savez, une condamnation que la postérité ne

confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de

l'immoralité de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale

future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir.

Dernièrement, j'ai rencontré d'aventure, dans les Champs-Élysées, un des

plus illustres savants de cette école psycho-physiologique qui offense

si grièvement la piété inattendue de M. Brunetière. Il se promenait

tranquillement sous les marronniers verdis par la sève d'automne et

portant de jeunes feuilles que flétrit déjà le froid des nuits et qui ne

pourront pas déployer leur large éventail. Et je doute que ce spectacle

ait contribué à lui inspirer une confiance absolue dans la bonté de la

nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas

garde; il lisait la _Revue des Deux Mondes_. Dès qu'il me vit, il me

donna naturellement raison contre M. Brunetière. Il parla à peu près en

ces termes. Son langage vous semblera peut-être rigoureux; n'oubliez

point que c'est un très grand psycho-physiologiste:

«Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien exposé les

doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volonté par

l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous

déterminent. La volonté est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce

de citer exactement) un état de conscience final qui résulte de la

coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états conscients,

subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une

action ou un arrêt, état de conscience qui n'est la cause de rien, qui

constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M.

Charles Richet, que «la volonté, ou l'attention qui est la forme la plus

nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la

conscience de la direction des idées. L'effort et la direction sont

imposés par une image ou par un groupe d'images prédominantes, par des

tentations et des émotions plus fortes que les autres». Voilà ce

qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de

Greslou est le naturel produit de ces théories, qu'une pleine

responsabilité incombe de ce chef aux théoriciens et que nous sommes

tenus désormais, comme le prétend M. Brunetière, de suspendre prudemment

nos analyses psycho-physiologiques et nos synthèses approximatives de la

vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette

étude de certains problèmes, parvenue au point d'atteindre des résultats

incomplets, je l'accorde, mais assurément dignes d'attention, doit-elle

être brusquement abandonnée? Devons-nous faire le silence sur ce qui est

acquis ou semble l'être et renoncer à la conquête encore incertaine

d'une vérité peut-être dangereuse à connaître? Puisque aussi bien M.

Brunetière pose la question sur le terrain de l'intérêt social--nous

consentons à l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger

possible de telles ou telles théories mal comprises. Oui, je concède que

Greslou, mal organisé et profondément atteint de «misère psychologique»,

comme il l'était, a pu trouver dans l'oeuvre du maître certaines idées

génératrices de certains états de conscience, qui, coordonnés avec «des

groupes d'états antérieurs, conscients, subconscients ou inconscients»

(cette coordination ayant pour facteur principal le caractère qui n'est

que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire

par une action--action criminelle--par un arrêt, arrêt des impulsions

honnêtes,--mais c'est là tout ce que je vous accorde. Et que le maître

soit, à quelque degré qu'on le suppose, responsable des errements du

disciple, il est, à mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que

d'accuser Montgolfier de la mort de Crocé-Spinelli. Je prévois la

réponse de M. Brunetière. L'aérostation, me dira-t-il, est une

découverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la

vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une

illusion, et l'intérêt social vaut à coup sûr le sacrifice d'une

illusion. Si M. Brunetière parlait de la sorte--et je crois que c'est

bien là sa pensée--nous ne serions pas près de nous entendre; mais la

question serait mieux posée. Nous en viendrions à rechercher si la

science et l'observation n'appuient pas déjà solidement nos essais de

psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetière hésite à

frapper de nullité nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en

condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit

tout à fait brouillé avec la liberté intellectuelle et l'indépendance de

l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est

qu'il est mûr. Nul ne pouvait l'empêcher de tomber.»

Ayant ainsi parlé, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je

songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-être la curiosité.

Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais

nous aurons du moins opposé au mystère universel qui nous enveloppe une

pensée obstinée et des regards audacieux; toutes les raisons des

raisonneurs ne nous guériront point, par bonheur, de cette grande

inquiétude qui nous agite devant l'inconnu.

CONTES CHINOIS[10]

[Note 10: Contes chinois, par le général Tcheng-ki-Tong. 1 vol. in-18.]

J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il

était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M. Guillaume

Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné,

je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de

Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un bien plus grand

philosophe que Platon; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait

point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques.

Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de

philosophie. En revanche, il était raisonnable.

Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les

Esprits et les Génies, le maître répondit:

--Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment

pourrait-il servir les Esprits et les Génies?

--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que

la mort.

Et Confucius répondit:

--Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on

connaître la mort?

Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M.

Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître,

étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait,

sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M.

Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise.

Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais

lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par

Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants

encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut

pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose

et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de

politesse.

Les contes chinois, publiés récemment par le général Tcheng-ki-Tong sont

beaucoup plus naïfs, ce me semble, que tout ce qu'on avait encore

traduit dans ce genre; ce sont de petits récits analogues à nos contes

de ma mère l'Oie, pleins de dragons, de vampires, de petits renards, de

femmes qui sont des fleurs et de dieux en porcelaine. Cette fois, c'est

la veine populaire qui coule, et nous savons ce que content, le soir

sous la lampe, les nourrices du Céleste-Empire aux petits enfants

jaunes. Ces récits, sans doute de provenances et d'âges très divers,

sont tantôt gracieux comme nos légendes pieuses, tantôt satiriques comme

nos fabliaux, tantôt merveilleux comme nos contes de fées, parfois tout

à fait horribles.

Dans l'horrible, je signalerai l'aventure du lettré Pang qui recueillit

chez lui une petite demoiselle qu'il avait rencontrée dans la rue. Elle

avait tout l'air d'une bonne fille, et le lendemain matin Pang se

félicitait de la rencontre. Il laissa la petite personne chez lui et

sortit comme il avait coutume. Il eut la curiosité, en rentrant, de

regarder dans la chambre par une fente de la cloison. Alors il vit un

squelette à la face verte, aux dents aiguës, occupé à peindre de blanc

et de rose, une peau de femme dont il se revêtit. Ainsi recouvert, le

squelette était charmant. Mais le lettré Pang tremblait d'épouvante. Ce

n'était pas sans raison; le vampire, car c'en était un, se jeta sur lui

et lui arracha le coeur. Par l'art d'un prêtre, habile à conjurer les

maléfices, Pang recouvra son coeur et ressuscita. C'est un dénouement

qu'on retrouve plusieurs fois. Les Chinois, qui ne croient pas à

l'immortalité de l'âme, n'en sont que plus enclins à ressusciter les

morts. Je note ce conte de Pang et du vampire parce qu'il me semble très

populaire et très vieux. Je signale notamment aux amateurs du

_folklore_ un plumeau suspendu à la porte de la maison pour la

préserver des fantômes. Je serais bien trompé si ce plumeau ne se

retrouvait point ailleurs et n'attestait la profonde antiquité du conte.

Certains récits du même recueil font avec celui du vampire un agréable

contraste. Il y en a de fort gracieux qui nous montrent des

femmes-fleurs, de qui la destinée est attachée à la plante dont elles

sont l'émanation, qui disparaissent mystérieusement si la plante est

transplantée et qui s'évanouissent quand elle meurt. On conçoit que de

tels rêves aient germé dans ce peuple de fleuristes qui font de la Chine

entière, depuis la plaine jusqu'aux pics de leurs montagnes taillées et

cultivées en terrasse, un jardin merveilleux, et qui colorent de

chrysanthèmes et de pivoines tout le Céleste-Empire comme une aquarelle.

Voyez, par exemple, les deux pivoines du temple de Lo-Chan, l'une rouge

et l'autre blanche, et qui semblaient deux tertres de fleurs. Chacune de

ces deux plantes avait pour âme et pour génie une femme d'une exquise

beauté. Le lettré qui les aima toutes deux l'une après l'autre, eut

cette destinée d'être changé lui-même en plante et de goûter la vie

végétale auprès de ses deux bien-aimées. Ne devaient-ils pas confondre

ainsi la femme et la fleur, ces Chinois, jardiniers exquis, coloristes

charmants, dont les femmes, vêtues de vert, de rose et de bleu, comme

des plantes fleuries, vivent sans bouger, à l'ombre et dans le parfum

des fleurs! On pourrait rapprocher de ces pivoines enchantées l'acacia

des contes égyptiens dans lequel un jeune homme met son coeur.

Les vingt-cinq contes recueillis et traduits par le général

Tcheng-ki-Tong suffiraient à montrer que les Chinois n'ont guère formé

d'espérances au delà de ce monde, ni conçu aucun idéal divin. Leur

pensée morale est, comme leur art de peintre, sans perspective et sans

horizon. Dans certains récits, qui semblent assez modernes, tels que

celui du licencié Lien, que le traducteur fait remonter, si j'ai bien

compris, au XVe siècle de l'ère chrétienne, on voit sans doute un enfer

et des tourments. Les supplices y sont même effroyables: on peut se fier

sur ce sujet à la richesse de l'imagination jaune. Au sortir du corps,

les âmes, les mains liées derrière le dos, sont conduites par deux

revenants (le mot est dans le texte) à une ville lointaine et

introduites au palais, devant un magistrat d'une laideur épouvantable.

C'est le juge des enfers. Le grand livre des morts est ouvert devant

lui. Les employés des enfers qui exécutent les arrêts du juge saisissent

l'âme coupable, la plongent dans une marmite haute de sept pieds et tout

entourée de flammes; puis ils la conduisent sur la montagne des

couteaux, où elle est déchirée, dit le texte, «par des lames dressées

drues comme de jeunes pousses de bambous». Enfin, si l'âme est celle

d'un ministre concussionnaire, on lui verse dans la bouche de grandes

cuillerées d'or fondu. Mais cet enfer n'est point éternel. On ne fait

qu'y passer et, dès qu'elle a subi sa peine, l'âme, mise dans la roue

des métempsycoses, y prend la forme sous laquelle elle doit renaître sur

la terre. C'est là visiblement une fable hindoue, à laquelle l'esprit

chinois a seulement ajouté d'ingénieuses cruautés. Pour les vrais

Chinois, l'âme des morts est légère, hélas! légère comme le nuage. «Il

lui est impossible de venir causer avec ceux qu'elle aime.» Quant aux

dieux, ce ne sont que des magots. Ceux des Tahoïstes, qui datent du VIe

siècle avant Jésus-Christ, sont hideux, et faits pour effrayer les âmes

simples. Un de ces monstres infernaux, ayant pour moustaches deux queues

de cheval, est le héros du meilleur des contes réunis par M.

Tcheng-ki-Tong. Ce dieu était renfermé depuis longtemps dans un temple

tahoïste, quand un jeune étudiant, nommé Tchou, l'invita à souper. En

cela, Tchou se révéla plus audacieux encore que don Juan; mais le dieu,

qui se nommait Louk, était d'un naturel plus humain que le Commandeur de

pierre. Il vint à l'heure dite et se montra gai convive, buvant sec et

contant des histoires. Il ne manquait pas d'instruction. Il possédait

toutes les antiquités de l'empire, et même, ce qui est singulier de la

part d'un dieu, il connaissait assez bien les nouveautés littéraires. Il

revint maintes fois, toujours rempli de bienveillance et d'aménité. Une

nuit, après boire, Tchou lui lut une composition qu'il venait de faire

et lui demanda son avis. Louk la jugea médiocre; il ne se dissimulait

pas que son ami avait l'esprit un peu épais. Comme c'était un excellent

dieu, il y remédia dès qu'il le put. Un jour, ayant trouvé dans l'enfer

le cerveau d'un mort qui avait, de son vivant, montré beaucoup

d'intelligence, il le prit, l'emporta, et, ayant eu soin d'enivrer

quelque peu son hôte, il profita de ce que celui-ci dormait pour lui

ouvrir le crâne, lui ôter le cerveau et mettre à la place celui qu'il

avait apporté.

À la suite de cette opération, Tchou devint un lettré de grand mérite et

passa tous ses examens avec éclat. En vérité, ce dieu était un très

brave homme. Malheureusement, ses occupations le retiennent désormais

dans la montagne Taï-Hoa; il ne peut plus aller souper en ville.

Nous parlions tout à l'heure, au commencement de cette causerie, des

contes chinois traduits par Abel Rémusat, vers 1827. Un de ceux-là est

justement célèbre, c'est celui qui a pour titre la _Dame du pays de

Soung_ et dont le sujet présente des analogies frappantes avec une fable

milésienne que Pétrone nous a conservée et qui a été mise en vers par La

Fontaine. Madame Tian (c'est le nom de la dame du pays de Soung) est,

comme la matrone d'Ephèse, une veuve inconsolable que l'amour console.

La version chinoise, autant qu'il m'en souvient, est moins heureuse que

la version rapportée dans le _Satyricon_. Elle est gâtée par des

lourdeurs et des invraisemblances, poussée au tragique et défigurée par

cet air grimaçant qui nous rend, en somme, toute la littérature chinoise

à peu près insupportable. Mais il me reste un souvenir charmant d'un

épisode qui y est intercalé, celui de l'éventail. Si madame Tian nous

divertit médiocrement, la dame à l'éventail est tout à fait amusante. Je

voudrais pouvoir transcrire ici cette jolie historiette qui tient à

peine vingt lignes dans le recueil d'Abel Rémusat. Mais je n'ai pas le

texte sous la main.

Je suis obligé de conter de mémoire. Je le ferai en toute liberté,

comblant, du moins mal que je pourrai, les lacunes de mes souvenirs. Ce

ne sera peut-être pas tout à fait chinois. Mais je demande grâce

d'avance pour quelques détails apocryphes. Le fonds du moins est

authentique et se trouve dans le troisième volume des contes chinois

traduits par Davis, Thoms, le P. d'Entrecolles, etc., et publiés par

Abel Rémusat, chez un libraire du nom de Moutardier, qui fleurissait

dans la rue Gît-le-Coeur, sous le règne de Charles X. C'est tout ce que

j'en puis dire, ayant prêté le volume à un ami qui ne me l'a point

rendu.

Voici donc, sans tarder davantage, l'histoire de la dame à l'éventail

blanc.

HISTOIRE DE LA DAME À L'ÉVENTAIL BLANC

Tchouang-Tsen, du pays de Soung, était un lettré qui poussait la sagesse

jusqu'au détachement de toutes les choses périssables, et comme, en bon

Chinois qu'il était, il ne croyait point, d'ailleurs, aux choses

éternelles, il ne lui restait pour contenter son âme que la conscience

d'échapper aux communes erreurs des hommes qui s'agitent pour acquérir

d'inutiles richesses ou de vains honneurs. Mais il faut que cette

satisfaction soit profonde, car il fut, après sa mort, proclamé heureux

et digne d'envie. Or, pendant les jours que les génies inconnus du monde

lui accordèrent de passer sous un ciel vert, parmi des arbustes en

fleur, des saules et des bambous, Tchouang-Tsen avait coutume de se

promener en rêvant dans ces contrées où il vivait sans savoir ni comment

ni pourquoi. Un matin qu'il errait à l'aventure sur les pentes fleuries

de la montagne Nam-Hoa, il se trouva insensiblement au milieu d'un

cimetière où les morts reposaient, selon l'usage du pays, sous des

monticules de terre battue. À la vue des tombes innombrables qui

s'étendaient par delà l'horizon, le lettré médita sur la destinée des

hommes:

--Hélas! se dit-il, voici le carrefour où aboutissent tous les chemins

de la vie. Quand une fois on a pris place dans le séjour des morts, on

ne revient plus au jour.

Cette idée n'est point singulière, mais elle résume assez bien la

philosophie de Tchouang-Tsen et celle des Chinois. Les Chinois ne

connaissent qu'une seule vie, celle où l'on voit au soleil fleurir les

pivoines. L'égalité des humains dans la tombe les console ou les

désespère, selon qu'ils sont enclins à la sérénité ou à la mélancolie.

D'ailleurs, ils ont, pour les distraire, une multitude de dieux verts ou

rouges qui, parfois, ressuscitent les morts et exercent la magie

amusante. Mais Tchouang-Tsen, qui appartenait à la secte orgueilleuse

des philosophes, ne demandait pas de consolation à des dragons de

porcelaine. Comme il promenait ainsi sa pensée à travers les tombes, il

rencontra soudain une jeune dame qui portait des vêtements de deuil,

c'est-à-dire une longue robe blanche d'une étoffe grossière et sans

coutures. Assise près d'une tombe, elle agitait un éventail blanc sur la

terre encore fraîche du tertre funéraire.

Curieux de connaître les motifs d'une action si étrange, Tchouang-Tsen

salua la jeune dame avec politesse et lui dit:

--Oserai-je, madame, vous demander quelle personne est couchée dans ce

tombeau et pourquoi vous vous donnez tant de peine pour éventer la terre

qui la recouvre? Je suis philosophe; je recherche les causes, et voilà

une cause qui m'échappe.

La jeune dame continuait à remuer son éventail. Elle rougit, baissa la

tête et murmura quelques paroles que le sage n'entendit point. Il

renouvela plusieurs fois sa question, mais en vain. La jeune femme ne

prenait plus garde à lui et il semblait que son âme eût passé tout

entière dans la main qui agitait l'éventail.

La vie littéraire. Troisième série · 第 5 / 23 段