désertes, sous l'assemblée des étoiles! Et maintenant, ces mêmes étoiles
entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers à
son tour. Ainsi les générations recommencent à travers les âges les
mêmes rêves sublimes et stériles. Il y a dix-huit ans, j'ai déjà eu
l'occasion de le dire ici, nous étions déterministes avec enthousiasme.
Il y avait bien parmi nous un ou deux néo-catholiques. Mais ils étaient
pleins d'inquiétude. Au contraire, les fatalistes déployaient une
confiance sereine qu'ils n'ont pas gardée, hélas! Nous savons bien
aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi décevant que les autres,
mais alors les livres de Darwin étaient notre bible; les louanges
magnifiques par lesquelles Lucrèce célèbre le divin Épicure nous
paraissaient à peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais.
Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: «Un homme est venu qui a
affranchi l'homme des vaines terreurs». Je ne puis me défendre de
rappeler une fois encore ces visites généreuses que, notre Darwin sous
le bras, nous faisions à ce vieux Jardin des Plantes où M. Paul Bourget
promène avec complaisance le héros de son nouveau roman, le philosophe
Adrien Sixte. Pour moi, je pénétrais comme en un sanctuaire dans ces
salles du Muséum encombrées de toutes les formes organiques, depuis la
fleur de pierre des encrines et les longues mâchoires des grands
sauriens primitifs jusqu'à l'échine arquée des éléphants et à la main
des gorilles. Au milieu de la dernière salle s'élevait une Vénus de
marbre, placée là comme le symbole de la force invincible et douce par
laquelle se multiplient toutes les races animées. Qui me rendra
l'émotion naïve et sublime qui m'agitait alors devant ce type délicieux
de la beauté humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction
intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les
formes organiques m'avaient insensiblement conduit à celle-ci, qui en
est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme
sincèrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget,
dans sa maturité précoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il était
tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je
vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi
le courant précipité de dix-huit années, on m'excusera, car j'y trouve
déjà les germes et la semence des idées qui, mûries lentement, forment
le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget.
L'existence paisible de M. Adrien Sixte, décrite dans le premier
chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa racontée par
Jean Colérus dont M. Bourget aimait jadis à nous citer des pages:
Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri
Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui
lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d'une manière
fort retirée.
Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce
temps-là et bon ménager... Il avait grand soin d'ajuster ses
comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dépenser
justement ni plus ni moins que ce qu'il avait à dépenser chaque
année...
Sa conversation était douce et paisible. Il savait admirablement
bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort
triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère, et,
dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien
au dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin
par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de
se retirer aussitôt, pour ne rien faire qui fût contre la
bienséance. Il était d'ailleurs fort affable et d'un commerce
aisé, parlant souvent à son hôtesse, particulièrement dans le
temps de ses couches.
Pendant qu'il restait au logis, il n'était incommode à personne;
il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement,
dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe
de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu
plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre
ensemble.
Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicité d'un très
grand homme. M. Paul Bourget nous représente M. Adrien Sixte comme un
Spinosa français de notre temps:
Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre,
était venu s'établir dans une des maisons de la rue
Guy-de-la-Brosse... Il occupait un appartement de sept cents
francs de loyer, situé au quatrième étage... Dès son arrivée, le
philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de
charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit
venir ses repas... Été comme hiver, M. Sixte s'asseyait à sa
table dès six heures du matin. À dix heures, il déjeunait,
opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix
heures et demi la porte du Jardin des Plantes... Un de ses
plaisirs favoris consistait dans de longues séances devant les
cages des singes et la loge de l'éléphant. (_Le Disciple_, pages
7, 11, 16, etc.)
Ce bonhomme est un des grands penseurs du siècle. Il a exposé la
doctrine du déterminisme avec une puissance de logique et une richesse
d'arguments que Taine lui-même et Ribot n'avaient point atteintes.
M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son
système. C'est l'_Anatomie de la volonté_, la _Théorie des passions_ et
la _Psychologie de Dieu_. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans
sa concision presque ironique: «Étude sur les divers états d'âme dans
lesquels l'idée de Dieu a été élaborée.» M. Sixte ne suppose pas un seul
instant la réalité objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens,
et il ne l'admet pas même à l'état d'inconnaissable. C'est là un des
traits caractéristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme
psychologue «consiste dans un exposé très nouveau et très ingénieux des
origines animales de la sensibilité humaine». Voilà qui nous ramène à
ces salles de zoologie comparée où je vous entraînais tout à l'heure
comme dans un temple, devant cette Vénus, métamorphose suprême de
l'innombrable série de forces aimantes. M. Sixte nous soumet à la
nécessité avec une rigueur inexorable. Il tient la volonté pour une
illusion pure: «Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est
libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les
éléments additionnées. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en
arithmétique.»
Et ailleurs:
«Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les
phénomènes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, dès à
présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes le
jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les
Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel
criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à
concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les
propriétés du triangle tiennent dans sa définition.»
Une telle philosophie ne saurait admettre la réalité du bien et du mal,
du mérite et du démérite.
«Toutes les âmes, dit Adrien Sixte, doivent être considérées par le
savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces
expériences, les unes sont utiles à la société et l'on prononce alors le
mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou
de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il
manquerait un élément essentiel à la science de l'esprit, si Néron, par
exemple, ou tel tyran italien du XVe siècle n'avait pas existé.»
Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre
à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans
l'_Anatomie de le volonté_:
«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le
mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne
doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans
une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi
transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.»
Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la
science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire
qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un
saint laïque.
Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en
pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent,
mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une
névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une
famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur
de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se
donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne
l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle
s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie,
indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a
fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature
tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte
de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors
d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M.
Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son
roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis
de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas
possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y
eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou
de loin, au malheureux _disciple_ qui donne son nom à ce roman.»
D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son
esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le
héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps
que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une
très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire
comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué
d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action,
point psychologue du tout, un soldat.
Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines
philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme
scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le
maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son
disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question.
Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale
ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès
qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.
Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre,
des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être
légitimement exposé.
C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait
une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque
croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit
humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni
bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de
penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le
déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres
noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera
toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont
supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées.
Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines
transcendantes des philosophes.
Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le
déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que
Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui
demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la
religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre
religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que
vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété
vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.»
II
Dans ce beau roman du _Disciple_, dont nous avons parlé, M. Paul Bourget
agite, avec une rare habileté d'esprit, de hautes questions morales
qu'il ne résout pas. Et comment les résoudrait-il? Le dénouement d'un
conte ou d'un poème est-il jamais une solution? C'est assez pour sa
gloire et pour notre profit qu'il ait sollicité vivement toutes les âmes
pensantes. M. Paul Bourget nous a montré le jeune élève d'un grand
philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines
déterministes; et il nous a amenés à nous demander avec lui dans quelle
mesure la condition du disciple engageait la responsabilité du maître.
Ce maître, M. Adrien Sixte, se sent lui-même profondément troublé, et,
loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent
jusqu'à lui, il courbe la tête, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il
prie. Son coeur n'est plus déterministe. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire
que le coeur n'est jamais tout à fait philosophe et qu'on le trouve vite
prêt à repousser les vérités auxquelles notre esprit s'attache
obstinément. M. Sixte, qui est homme, a été troublé dans sa chair. C'est
tout le sens que je puis tirer de cette partie du récit. Mais M. Sixte
doit-il être tenu pour responsable du crime de son disciple?
En professant l'illusion de la volonté et la subjectivité des idées de
bien et de mal, a-t-il commis lui-même un crime? M. Bourget ne l'a pas
dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M.
Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule à
comprendre l'univers et que la raison ne peut méconnaître impunément les
raisons du coeur. Et cette idée se montre comme une lueur douce et pure,
dont ce livre est tout illuminé.
M. Brunetière a été très frappé du caractère moral d'une telle pensée,
et il en a félicité M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais
trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses
tendances, offense grièvement cette liberté intellectuelle, ces
franchises de l'esprit, que M. Brunetière devait être, ce semble, un des
premiers à défendre, comme il est un des premiers à en user. Dans cet
article, M. Brunetière commence par demander si les idées agissent ou
non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les idées agissent sur
les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systèmes
philosophiques à la morale. «C'est la morale, dit-il, qui juge la
métaphysique.» Et remarquez qu'en décidant ainsi il ne soumet pas la
métaphysique, c'est-à-dire les diverses théories des idées, à une
théorie particulière du devoir, à une morale abstraite. Non, il livre la
pensée à la merci de la morale pratique, autrement dit à l'usage des
peuples, aux préjugés, aux habitudes, enfin, à ce qu'on appelle les
principes. C'est uniquement d'après les principes qu'il appréciera les
doctrines. Il le dit expressément:
«Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence
logique à mettre en question les principes sur lesquels la société
repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura
pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable
de causer à la société.» Et, un peu plus loin, il dit des déterministes
que «leurs idées doivent être fausses puisqu'elles sont dangereuses».
Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables
encore que les idées des philosophes et que, loin d'offrir à l'esprit
une base solide, ils s'écroulent dès qu'on y touche.
Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de décider si une
doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas
demain largement bienfaisante. Toutes les idées sur lesquelles repose
aujourd'hui la société ont été subversives avant d'être tutélaires, et
c'est au nom des intérêts sociaux qu'invoque M. Brunetière, que toutes
les maximes de tolérance et d'humanité ont été longtemps combattues.
Pas plus que vous je ne suis sûr de la bonté de tel système et, comme
vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais
qui me garantit de la bonté de ces moeurs? Qui me dit que ce système, en
désaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale
supérieure?
Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'être.
Encore est-ce trop humilier la pensée humaine que de l'attacher à des
habitudes qui n'étaient point hier et qui demain ne seront plus. Le
mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution
doublement respectable par l'intérêt que lui portent et l'Église et
l'État. Il convient de ne le dépouiller d'aucune parcelle de sa force et
de sa majesté; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au
Malabar, l'usage de brûler les veuves de qualité sur le bûcher de leur
époux, assurément une philosophie qui tendrait, par voie de conséquence
logique, à l'abolition de cet usage, mettrait en péril un principe
social: en serait-elle pour cela fausse et détestable? Quelle
philosophie jugée par les moeurs n'a pas d'abord été condamnée? À la
naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient à un Dieu
crucifié n'étaient pas tenus par cela même pour les ennemis de l'empire?
Il ne saurait y avoir pour la pensée pure une pire domination que celle
des moeurs. Longtemps la métaphysique fut soumise à la religion;
_Philosophia ancilla theologiæ_. Du moins avait-elle alors une maîtresse
stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le
fanatisme scientifique, le déterminisme darwinien qui est seul en cause
pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette
doctrine est absolument condamnée par M. Brunetière au nom de la morale.
«Fussiez-vous donc assuré, dit-il, que la concurrence vitale est la loi
du développement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la
nature, indifférente à l'individu, ne se soucie que des espèces, et
qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus
fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre «ces vérités» dans
leurs dernières conséquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie
que ce serait ramener l'humanité à sa barbarie première.»
Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en
supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent.
Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées
futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous
ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi
funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car
il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes
primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de
l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans
leur héroïque berceau.
M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une
confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces
vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est
toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de
toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que
la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au
contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de
Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir
de paupière à notre âme»? On trouve dans la _Chaumière indienne_ un
éloge exquis de la sainte ignorance.
«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité
avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre
intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les
présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.»
Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que
M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite
par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce
culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui
semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.
Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait
faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et
peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les
doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes
et à la police barbare des cités lacustres.
Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de
la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce
qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit:
«Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien
penser. Voilà le principe de la morale.»
Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais
contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers.
N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est
immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la
condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le
métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans
d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses
plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou
masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta,
on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux?
C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les
moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous
montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la
philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la
ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de
l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor
de la civilisation.
III
À l'occasion du _Disciple_, M. Brunetière s'étant efforcé de démontrer
dans la _Revue des Deux Mondes_ que les philosophes et les savants sont
responsables, devant la morale, des conséquences de leurs doctrines et
que toute physique, comme toute métaphysique, cesse d'être innocente
quand elle ne s'accorde pas avec l'ordre social. La _Revue rose_
s'alarma, non sans quelque raison, à mon sens, d'une doctrine qui
subordonne la pensée à l'usage et tend à consacrer d'antiques préjugés.
Moi-même je me permis de défendre non telle ou telle théorie
scientifique ou philosophique, mais les droits même de l'esprit humain,
dont la grandeur est d'oser tout penser et tout dire. J'étais
persuadé--et je le suis encore--que le plus noble et le plus légitime
emploi que l'homme puisse faire de son intelligence est de se
représenter le monde et que ces représentations, qui sont les seules
réalités que nous puissions atteindre, donnent à la vie tout son prix,
toute sa beauté. Mais d'abord il faut vivre, dit M. Brunetière. Et il y
a des règles pour cela. Toute doctrine qui va contre ces règles est
condamnée.
Il est facile de lui répondre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit,
si morne, si désolée qu'elle paraisse d'abord, si sombre que semble sa
face, change de figure et de caractère dès qu'elle entre dans le domaine
de l'action. Aussitôt qu'elle s'empare de l'empire des âmes, aussitôt
qu'elle est reine enfin, elle édicte des lois morales en rapport avec
les besoins et les aspirations de ses sujets. Sa souveraineté est à ce
prix. Car il est vrai qu'avant tout il faut vivre: et la morale n'est
que le moyen de vivre. Suivez, par le monde, l'histoire des idées et des
moeurs. Sous quel idéal l'homme n'a-t-il pas vécu? Il a adoré des dieux
féroces. Il professa, il professe encore des religions athées. Ici, il
nourrit d'éternelles espérances; ailleurs, il a le culte du désespoir,
de la mort et du néant. Et partout et toujours il est moral. Du moins il
l'est en quelque façon et de quelque manière. Car, sans morale aucune,
il lui est impossible de subsister.