d'Aurévilly. Je l'ai toujours vu. C'est pour moi un souvenir d'enfance,
comme les statues du pont d'Iéna au pied desquelles je jouais au
cerceau, du temps qu'on cueillait encore des bouillons blancs, des
trèfles et des coucous sur les pentes sauvages et fleuries du Trocadéro.
Je n'avais aucune opinion particulière sur ces statues-là; je voyais
vaguement que c'étaient des hommes qui tenaient par la bride des chevaux
de pierre. Je ne savais point si elles étaient belles ou laides, mais je
sentais bien qu'elles étaient enchantées comme la lumière du ciel qui me
baignait délicieusement, comme les souffles salubres de l'air que je
respirais avec joie, comme les arbres des quais déserts, comme les eaux
riantes de la Seine, comme le monde entier. Oh! je sentais bien cela;
mais je ne me doutais pas que l'enchantement était en moi, et que
c'était moi, si petit, qui remplissait d'une radieuse allégresse
l'immense univers. Il faut vous dire qu'à neuf ans la subjectivité des
impressions m'échappait totalement. Je goûtais sans effort la bonté des
choses. Le mythe du paradis terrestre est d'une grande vérité, et je ne
suis pas surpris qu'il soit entré profondément dans la conscience des
peuples. Il est bien vrai que nous recommençons tous à notre tour
l'aventure d'Adam, que nous nous éveillons à la vie dans le paradis
terrestre et que notre enfance s'écoule dans l'aménité d'un frais Éden.
J'ai vu, en ces heures bénies, des chardons qui poussaient sur des tas
de pierres, dans des ruelles ensoleillées où chantaient les oiseaux, et,
je vous le dis en vérité, c'était le paradis. Il était situé, non pas
entre les quatre fleuves de l'Écriture, mais sur les collines de
Chaillot et sur les berges de la Seine. Croyez-moi, c'est là une
différence qui n'importe guère. Le paradis des petits citadins est plein
de pierres taillées par les hommes: il n'en est pas moins inondé de
mystère et de délices.
Mes premières rencontres avec M. d'Aurévilly datent de cet âge
paradisiaque. Ma grand'mère, qui le connaissait un peu et qu'il étonnait
beaucoup, me le montrait, dans nos promenades, comme une singularité. Ce
monsieur, coiffé sur l'oreille d'un chapeau à rebords de velours
cramoisi, et qui, la taille serrée dans une redingote à jupe bouffante,
allait, battant de sa cravache le galon d'or de son pantalon collant, ne
m'inspirait aucune réflexion, car mon penchant naturel était de ne point
rechercher les causes des choses. Je regardais et aucune pensée ne
troublait la limpidité de mon regard. J'étais content seulement qu'il y
eût des personnes aisément reconnaissables. Et certes M. d'Aurévilly
était de celles-là. Je lui en gardais, d'instinct, une sorte d'amitié.
Je l'unissais, dans ma sympathie, à un invalide qui marchait sur deux
jambes de bois avec deux bâtons, et qui me disait bonjour, le nez
barbouillé de tabac; à un vieux professeur de mathématiques, manchot,
qui, la face rubiconde, souriait à ma bonne dans sa barbe de satyre, et
à un grand vieillard, vêtu de toile à matelas depuis la mort tragique de
son fils. Ces quatre personnes-là avaient pour moi, sur toutes les
autres, l'avantage d'être parfaitement distinctes, et j'étais content de
les distinguer. Encore, à l'heure qu'il est, je ne peux pas tout à fait
détacher M. d'Aurévilly du souvenir du professeur, de l'invalide et du
fou qu'il est allé retrouver dans le monde des ombres. Pour moi, ils
faisaient partie tous quatre des monuments de Paris, comme les statues
du pont d'Iéna. Il y avait cette différence qu'ils marchaient et que les
statues ne marchaient point. Quant au reste, je n'y songeais pas. Je ne
savais pas bien ce que c'était que la vie--et, après y avoir songé
beaucoup depuis, j'avoue que je ne suis guère plus avancé.
Une douzaine d'années s'étant passées avec facilité, je rencontrai par
aventure, une nuit d'hiver, dans la rue du Bac, M. d'Aurévilly qui
cheminait en compagnie de Théophile Sylvestre. J'étais avec un ami qui
me présenta. Sylvestre faisait l'apologie de saint Augustin en jurant
comme un diable. Il frappait avec le fer de sa canne la bordure du
trottoir. Barbey l'imita, fit jaillir des étincelles et s'écria:
--Nous sommes les cyclopes du pavé!
Il disait cela de sa belle voix grave et profonde. Ayant perdu ma
première candeur, j'avais de grandes envies de comprendre; je cherchai
le sens de ces paroles sans pouvoir le découvrir et j'en éprouvai un
véritable malaise.
Il m'était donné de voir M. d'Aurévilly un moment à toutes les époques
de ma vie. J'ai eu l'honneur de lui faire visite dans sa petite chambre
de la rue Rousselet, où il a vécu trente ans dans une noble pauvreté et
où il est mort entouré des soins d'une personne angélique.
Cette rue Rousselet, étroite, sale, bordée de jardins, est pleine de
souvenirs chers au coeur du vrai Parisien. C'est là que madame de la
Sablière vint loger quand, ayant renoncé au monde, elle se voua au
service des malades. Cette charmante femme, qui avait aimé beaucoup de
choses dans la vie, n'apporta à Dieu dans sa pénitence, que les ruines
de son coeur et de sa beauté; elle lui vint sans jeunesse, abandonnée de
son amant et le sein déjà mordu par le cancer qui devait la dévorer.
À vingt pas de la chambre où l'amie de La Fare pleurait, il y a deux
cents ans, sur les ruines encore fumantes de sa vie brûlée, devant une
fenêtre ouverte sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai
jeté bien des paroles toutes fraîches de jeunesse et d'espérance. C'est
là qu'habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rêves et de
projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros
romans ont tué. Il est mort récemment assommé comme un boeuf. Mais, en
ce temps-là, l'infini était devant nous. De cette fenêtre, nous voyions
la maison où François Coppée composait, dans un petit jardin, des vers
vrais, simples, aimables comme lui-même. Paul Bourget y était assidu. Il
sortait du collège, le front assombri de métaphysique sous sa chevelure
d'adolescent. Coppée et Bourget fréquentaient Barbey d'Aurévilly et lui
apportaient cette chose délicieuse: une jeune admiration. Le parfum des
fleurs qui descendait des vieux murs, la jeunesse, la poésie, l'art! Ô
charmantes images de la vie! Ô rue Rousselet!
Barbey d'Aurévilly, vêtu de rouge dans sa pauvre chambre fanée et nue,
se dressait superbe et magnifique. Il fallait l'entendre quand il
disait, mensonge touchant:
--J'ai envoyé mes meubles et mes tapisseries à la campagne!
Sa conversation était éblouissante d'images et d'un tour unique.
--Vous savez, cet homme qui se met en espalier, sur son mur, au
soleil... Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer... Vous
regardez la lune, mademoiselle: c'est l'astre des polissons... Vous
l'avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d'un vieux
canon... Il est heureux pour Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un
dieu; comme homme il eût manqué de caractère: il n'était pas râblé comme
Annibal... Je me suis enroué en écoutant cette dame... J'ai aimé deux
mortes dans ma vie...
Tout cela dit d'une voix grave, avec je ne sais quoi d'effroyablement
satanique et d'adorablement enfantin.
Et c'était un vieux monsieur du meilleur ton, d'une belle politesse, à
grandes formes. C'est tout ce que je puis vous dire: il est trop mêlé à
mes souvenirs, sa mort est trop récente, je suis trop étonné de l'idée
de ne plus le revoir, pour essayer quoi que ce soit qui ressemble à un
portrait.
Il était extraordinaire, sans doute; mais, comme Henri IV sur le pont
Neuf ou le palmier de la Samaritaine, il n'étonnait plus. Ses limousines
doublées de velours rouge semblaient quelque chose, je ne dis pas
d'ordinaire, mais de nécessaire.
Au fond, et c'est ce qui le rendait tout à fait aimable, il n'a jamais
cherché à étonner ni à amuser que lui-même. C'est pour lui seul qu'il
portait des cravates de dentelle et des manchettes à la mousquetaire. Il
n'éprouvait pas, comme Baudelaire, l'horrible tentation de surprendre,
de contrarier, de déplaire. Ses bizarreries ne furent jamais
malveillantes. Il était excentrique avec un heureux naturel.
Il y a des parties obscures dans sa vie: on dit qu'il fut pendant
quelque temps l'associé d'un marchand d'objets religieux du quartier
Saint-Sulpice. Je ne sais si cela est vrai. Mais je le voudrais. Il me
plairait que ce templier eût vendu des chasubles. J'y trouverais une
revanche amusante de la réalité sur la convention. Un soir, voilà une
quinzaine d'années, je vis un vieux tragédien de l'Odéon qui, le front
ceint du bandeau royal et le sceptre à la main, représentait Agamemnon.
J'éprouvai une joie perverse à penser que le roi des rois avait épousé
une ouvreuse du théâtre. Il y aurait un plaisir beaucoup plus exquis à
se figurer Barbey d'Aurévilly recevant des commandes de lingerie
ecclésiastique.
Une chose merveilleuse, quand on y songe, ce n'est pas que M.
d'Aurévilly ait vendu des surplis, c'est qu'il ait fait de la critique.
Un jour, Baudelaire, qu'il avait traité de criminel et de grand poète,
le vint trouver et, déguisant son entière satisfaction, lui dit:
--Monsieur, vous avez attaqué mon caractère. Si je vous demandais
raison, je vous mettrais dans une situation délicate, car, étant
catholique, vous ne pouvez vous battre.
--Monsieur, répondit Barbey, j'ai toujours mis mes passions au-dessus de
mes convictions. Je suis à vos ordres.
Il se flattait un peu en parlant de ses passions. Mais il faut lui
rendre cette justice qu'il n'hésita jamais à mettre ses fantaisies
au-dessus de la raison. Sa critique est, en douze volumes, ce que le
caprice a inspiré de plus extravagant. Elle est emportée et furieuse,
pleine d'injures, d'imprécations, d'exécrations et d'excommunications.
Elle fulmine sans cesse. Au demeurant, la plus innocente créature du
monde. Là encore, M. d'Aurévilly est sauvé par son bon génie, par son
enfantillage heureux. Il écrit comme un ange et comme un diable, mais il
ne sait ce qu'il dit.
Quant à ses romans, ils comptent parmi les ouvrages les plus singuliers
de ce temps, et il y en a deux pour le moins qui sont, dans leur genre,
des chefs-d'oeuvre: je veux parler de l'_Ensorcelée_ et du _Chevalier
Destouches_.
On sait que le _Chevalier Destouches_ contient le récit de plusieurs
épisodes de la chouannerie normande. Or, le hasard me le fit lire par
une lugubre nuit d'hiver dans cette petite ville de Valognes qui y est
décrite. J'en reçus une impression très forte. Je crus voir renaître
cette ville rétrécie et morte. Je vis les figures à la fois héroïques et
brutales des hobereaux repeupler ces hôtels noirs, silencieux, aux toits
affaissés, que la moisissure dévore lentement. Je crus entendre siffler
les balles des brigands parmi les plaintes du vent. Ce livre me donna le
frisson.
Le style de Barbey d'Aurévilly est quelque chose qui m'a toujours
étonné. Il est violent et il est délicat, il est brutal et il est
exquis. N'est-ce pas Saint-Victor qui le comparait à ces breuvages de la
sorcellerie où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang
de tigre et du miel? C'est un mets d'enfer; du moins, il n'est pas fade.
Quant à la philosophie de Barbey, qui fut le moins philosophe des
hommes, c'était à peu près celle de Joseph de Maistre. Il n'y ajouta
guère que le blasphème. Il affirmait sa foi en toute rencontre, mais
c'est par le blasphème qu'il la confessait de préférence. L'impiété chez
lui semble un condiment à la foi. Comme Baudelaire, il adorait le péché.
Des passions il ne connut jamais que le masque et la grimace. Il se
rattrapait sur le sacrilège et jamais croyant n'offensa Dieu avec tant
de zèle. N'en frissonnez pas. Ce grand blasphémateur sera sauvé. Il
garda dans son audace impie de tambour-major et de romantique une divine
innocence, une sainte candeur qui lui feront trouver grâce devant la
sagesse éternelle. Saint Pierre dira en le voyant: «Voici M. Barbey
d'Aurévilly. Il voulut avoir tous les vices, mais il n'a pas pu, parce
que c'est très difficile et qu'il y faut des dispositions particulières;
il eût aimé à se couvrir de crimes, parce que le crime est pittoresque;
mais il resta le plus galant homme du monde, et sa vie fut quasi
monastique. Il a dit parfois de vilaines choses, il est vrai; mais,
comme il ne les croyait pas et qu'il ne les faisait croire à personne,
ce ne fut jamais que de la littérature, et la faute est pardonnable.
Chateaubriand qui, lui aussi, était de notre parti, se moqua de nous
dans sa vie beaucoup plus sérieusement.»
PAUL ARÈNE[7]
[Note 7: _La Chèvre d'or_, 1 volume (Bibliothèque de l'_Illustré
moderne_).]
«Je vins au monde au pied d'un figuier, un jour que les cigales
chantaient.» C'est ce que rapporte de sa naissance, Jean des Figues,
dont M. Paul Arène a conté l'histoire ingénue. Un jour, quand M. Paul
Arène aura sa légende, on dira que c'est ainsi qu'il naquit lui-même, au
chant des cigales, tandis que les figues-fleurs, s'ouvrant au soleil,
égouttaient leur miel sur ses lèvres. On ajoutera, pour être vrai, qu'il
avait comme Jean des Figues, la main fine et l'âme fière, et l'on
gravera une cigale sur son tombeau, de goût presque antique, afin
d'exprimer qu'il était naturellement poète et qu'il aimait le soleil.
Il aime le soleil et tout ce que baigne le soleil. Son style clair et
chaud a, dans son élégante sécheresse, cette saveur de pierre à fusil
que le soleil donne aux vins qu'il mûrit avec amour. Il faut placer M.
Paul Arène à côté de M. Guy de Maupassant et ces deux princes des
conteurs auront pour emblème le premier l'olive, le second la pomme.
Ainsi, le sol de notre adorable patrie nous offre ici les lignes pures
des horizons bleus; là de grasses prairies sous un doux ciel humide, et
l'art reproduit, par les nuances de la langue et du style, cette
diversité charmante. Et la montagne, la côte, la forêt, la lande ont
aussi leurs peintres, leurs poètes, leurs conteurs. On pourrait faire
une bien belle étude sur la géographie littéraire de la France[8].
[Note 8: Mais n'avons-nous pas déjà un bien agréable livre de M. Charles
Fuster, _les Poètes du Clocher_.]
La Provence a ses félibres qui chantent en provençal. Je ne leur en fais
pas un reproche: il ne faut pas demander à tous les oiseaux de chanter
de la même manière. J'admire infiniment Mistral et s'il m'arrive de
regretter que le doux poème de _Mireille_ ne soit pas écrit dans le
dialecte de l'Île de France, c'est parce que je le comprendrais mieux et
le goûterais plus naturellement. Il n'y a là que de l'égoïsme. La
patriotisme n'est pas l'ennemi des dialectes et l'unité de la France
n'est point menacée par les chansons des félibres.
Mais, puisque M. Paul Arène parle le français, et le meilleur, j'en
profite pour l'entendre et le goûter. D'ailleurs, M. Arène est un
Provençal très parisien. On le rencontre plus souvent sous les platanes
du jardin du Luxembourg que dans les plaines de la Camargue, où
passaient les chevaux sarrasins. Il a des tendresses infinies pour les
vieux pavés de la place de l'Odéon, et si on lui en faisait un reproche,
il répondrait sans doute qu'il ne voit jamais si bien les maigres
feuilles des amandiers se découper dans l'azur de son ciel natal que
l'hiver, à Paris, dans les brumes du soir et à travers la fumée de sa
pipe. Ce serait bien vrai. On ne sait parler de ce qu'on aime que
lorsqu'on ne l'a plus, et tout l'art du poète n'est que d'assembler des
souvenirs et de convier des fantômes. Aussi y a-t-il une tristesse
attachée à tout ce que nous écrivons. Je ne parle, bien entendu, que de
ce qui est senti. Le reste n'est qu'un vain son.
Voilà pourquoi M. Paul Arène, qui parle si bien de sa belle province,
«la gueuse parfumée», fréquente dans le quartier Latin, où tout le monde
le connaît de vue. Il va tout d'une pièce, à tout petits pas, l'oeil vif
sur un visage immobile, et l'on ne peut s'empêcher de songer que ce
petit homme raide et tranquille, devait avoir l'air assez crâne, en
1870, dans sa vareuse de capitaine de mobiles. C'est un Méridional
contenu, dont l'abord étonne.
On n'a jamais vu bouger un muscle de son visage. Même quand il parle, sa
face au front large, à la barbe pointue, reste silencieuse. Il a l'air
de sa propre image modelée et peinte par un maître. Avec cela un tour de
conversation vif, rapide, exquis, et cet art souverain, qu'il montre
aussi dans ses livres, de s'arrêter à point et de ne pas trop achever.
Enfin, une figure tout à fait originale.
La dernière fois que j'ai rencontré M. Paul Arène, il s'en allait en
pèlerinage au tombeau de Florian et prenait le chemin de fer, tout seul
de sa bande, moins pour se conformer aux usages des félibres exilés
parmi nous que pour se contenter par un brin de campagne. Il faisait du
soleil; le ciel se montrait gai, spirituel, comme il n'est que sur les
coteaux des environs de Paris; et les bois de Sceaux, ce jour-là,
devaient être bien jolis. Florian est un saint qu'on ne chôme qu'au
printemps, en fredonnant _Plaisirs d'amour_. M. Paul Arène lui est
dévot. Il l'aime parce que le chevalier de Florian rappelle beaucoup de
coquets souvenirs d'antan. Sa mémoire est transparente, et l'on voit au
travers voltiger des couples de tourterelles, et des bergères nouer des
guirlandes de fleurs autour de leurs houlettes. Que les dames
d'autrefois, si charmantes sous la poudre et dans leur robe à ramages,
aient aimé dans des bosquets et puis qu'elles soient mortes, cela est
naturel et pourtant cela donne à songer aux poètes et c'est un sujet qui
a inspiré à l'auteur de _Jean des Figues_ quelques pages dont je goûte
plus que tout la grâce mélancolique et la tristesse voluptueuse. Un des
caractères singuliers de ce conteur est de s'attacher au passé et de
garder aux morts une amitié douce. Il les mêle aux vivants et c'est un
des charmes de ses récits.
Dans _la Chèvre d'or_, par exemple, les ombres des aïeux flottent comme
des nuées sur les acteurs du drame. Je viens de lire ce livre ravissant,
ces pages agrestes et fines, ces scènes simples, d'un style pur, et je
me sens encore environné d'images idylliques et parfumé de thym. Il n'y
a guère que les poètes grecs pour donner une impression de cette nature.
Et qu'on ne s'y trompe pas: la familiarité gracieuse, l'élégante
précision, la rusticité noble, toute la manière enfin de ce récit est
plus près qu'on ne croit de la beauté antique. Je trouve aussi beaucoup
de sens dans cette histoire d'un savant qui touche à la quarantaine et
qui, curieux sans ambition, poète sans orgueil, rêveur sans trouble, va
chercher dans un petit village rocheux de la côte de Provence le
souvenir des Sarrasins qui l'ont bâti, fouille un vieux grenier encombré
de parchemins illisibles et devient amoureux d'une belle jeune fille.
Adieu les Arabes! adieu l'émir et les magies de l'Orient! Il ne voit
plus que le profil jeune, les formes graciles et pures de Norette. Il
l'aime peu à peu, par insensible et profonde influence. Pour concilier
la science et son amour, il veut que Norette soit d'origine sarrasine.
Cela est bien possible. Mais, telle qu'il la dépeint, elle apparaît à
ceux qui n'ont aucun préjugé ethnographique dans la grâce svelte d'une
figurine de Tanagra.
C'est la chèvre de Norette, cette chèvre d'or, dont la clochette
d'argent, couverte de signes mystérieux, doit révéler la placé d'un
trésor caché. Mais finalement il ne reste de trésor que les yeux noirs,
les lèvres rouges et le sein gonflé de Norette.
Qu'est-ce que la science et qu'est-ce que la richesse au prix du sourire
d'une belle enfant? Et le conte finit par les noces de Norette. Le beau
conte, et qui se termine si heureusement! Pourvu que le mari de Norette,
après la lune de miel, ne se remette pas à chercher le trésor! Il y
perdrait la joie du coeur et la paix de l'âme. Plutôt, puisqu'il ne peut
rester toujours sous le doux étonnement de la beauté de Norette, plutôt
qu'il fouille de nouveau dans le grenier aux parchemins et qu'il y
cherche des vieux noms et des vieilles dates! Qu'il compose l'histoire
du Puget-Maure sous la domination arabe. C'est un beau sujet et propre à
remplir la longue paix des soirs. Un vieux scoliaste a dit, je ne sais
où, cette grave parole: «On se lasse de tout, excepté de comprendre.» La
vérité est que tout vaut mieux que de songer à soi-même et de considérer
sa propre condition. C'est pourquoi il y a d'honnêtes gens qui étudient
les poids et mesures des Assyriens ou la procédure civile en Égypte sous
les Lagides, ce qui est une grande preuve de la mélancolie de vivre.
Heureusement qu'il y a aussi, pour charmer la vie, des contes comme _la
Chèvre d'or_.
Je n'en veux détacher qu'une page, si belle et d'un si grand style que
je n'en sais pas de meilleure dans aucun conteur. C'est l'histoire,
rapportée par le curé du Puget, _des deux qui sont morts_.
Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se
trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils
l'aimassent. Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais,
aussi pauvres l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire
ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon, sous
prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du
trésor qu'ils désiraient d'elle. Aucun ne voulait céder. Ils se
querellèrent et le cadet souffleta l'aîné.
Puis, sans que personne les vit, un soir, tous deux Caïn, tous
deux Abel, ils allèrent dans la montagne du côté de la chapelle
que déjà un ermite gardait.
Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait
de grands coups à sa porte, et, s'éveillant, il entendit crier:
«Au secours! j'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à
la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme
étendu, dont un cavalier plus âgé, mais lui ressemblant
singulièrement, soutenait la tête.
Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et, quand
le jeune homme fut mort, le cavalier, qui se tenait debout
appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me
confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son
pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était
planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier
retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont
il baisait, en pleurant, les cheveux et les yeux.
Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si
étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu
briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans
la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui
sont morts.
Je le dis et le redis: je n'avais jamais lu un livre moderne qui me
donnât autant que _la Chèvre d'or_ l'idée de la beauté antique, de la
poésie grecque dans sa jeune fleur et sa fraîche nouveauté. Je n'étais
point seul à sentir ainsi, car un de mes amis, à qui j'avais prêté le
livre, me le renvoya avec cette épigramme de Méléagre écrite de sa main
au crayon sur la dernière page:
«Enivrée de gouttes de rosée, tu modules, ô cigale, un chant rustique
qui charme la solitude, et, sur les feuilles où tu te poses, tu imites,
avec tes pattes dentelées, sur ta peau luisante, les accords de la lyre.
Oh! je t'en prie, chante aux Nymphes des bois quelque chanson digne de
Pan, afin qu'ayant échappé à l'amour je goûte un doux sommeil ici couché
à l'ombre de ce beau platane.»
LA MORALE ET LA SCIENCE
M. PAUL BOURGET[9]
[Note 9: _Le Disciple_, 1. vol. in-18.]
I
M. Paul Bourget a une qualité d'esprit fort rare chez les écrivains
voués aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait
enchaîner les idées et conduire très longtemps sa pensée dans
l'abstrait. Cette qualité est sensible, non seulement dans ses études
critiques, mais aussi dans ses romans et même dans ses vers lyriques.
Par le tour général de l'intelligence, par la méthode, il se rattache à
l'école de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il
n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec M. Sully Prudhomme,
son aîné dans la poésie.
Mais il s'en faut qu'il ait dédaigné, comme le poète du _Bonheur_, le
monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les
formes et de toutes les couleurs changeantes que revêt la vie à nos
yeux. Et ce goût d'unir le concret à l'abstrait est si bien dans sa
nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant
de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six à garder dans les
souvenirs de notre première jeunesse ces entretiens du soir, sous les
grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du
Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait
ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le
culte de la métaphysique et l'amour des grâces mondaines, il passait
aisément dans ses propos de la théorie de la volonté aux prestiges de la
toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a
donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et
l'emportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions
parfois bien avant dans la nuit.