de bien des griefs. On a découvert dans ses poèmes des immoralités
neuves et une dépravation singulière. C'est le flatter et c'est flatter
son temps. En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il
ne restait plus rien à découvrir, et la bête humaine, sans beaucoup
d'imagination, avait tout imaginé. À y regarder de près, Baudelaire
n'est pas le poète du vice; il est le poète du péché, ce qui est bien
différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens.
Ses meilleurs vers semblent inspirés des vieilles proses de l'Église et
des hymnes du bréviaire.
Comme un moine, il éprouve devant les formes de ses rêves, une épouvante
fascinatrice. Comme un moine, il s'écrie chaque matin:
Cedant tenebræ lumini
Et nox diurno sideri,
Ut culpa quam nox intulit
Lucis labescat munere.
Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire
que la doctrine du péché originel a trouvé dans les _Fleurs du mal_ sa
dernière expression poétique. Baudelaire considère les troubles des sens
avec la sévérité minutieuse d'un casuiste et la gravité d'un docteur.
Pour lui, ces affaires sont considérables: ce sont des péchés et il y a
dans le moindre péché quelque chose d'énorme. La plus misérable créature
rencontrée la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revêt dans son
esprit une grandeur tragique: sept démons sont en elles et tout le ciel
mystique regarde cette pécheresse dont l'âme est en péril. Il se dit que
les plus vils baisers retentiront dans toute l'éternité, et il mêle aux
rencontres d'une heure dix-huit siècles de diableries.
Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient
d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très
mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de
se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse
divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la
damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en
faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne
serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie.
Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit
diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait
point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.
Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils
distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec
sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi
Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce
qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi
était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et
l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui
était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides.
On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un
manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse
taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre.
--Elle est bien laide, dit le marin.
Et il la rejeta dédaigneusement.
--Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu!
C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait
aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer.
Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion
tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir.
Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu
d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage
vraiment sincère.
Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se
trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui
de l'amour et de la mort.
Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de
corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la
chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il
respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis
est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes
des _Mille et une Nuits_ nous montre une femme belle comme le jour et
qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle
porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la
fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la
nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie
de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est
belle.
Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la
recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par
un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des
_Mille et une Nuits_.
Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie
contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse
lassitude?
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette
malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»?
Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles! Courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous.
Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai
montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste
d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont
nullement contaminées.
Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde,
visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny
ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux
paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs
enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat,
sous le charme de sa jeunesse.
Il y a, par exemple, des vers exquis à une _Malabaraise_:
...................................................
Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
...............................................
N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des
beautés exotiques?
Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands
peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin,
dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a
trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles
existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du
faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble
encore dans un chiffonnier ivre:
Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Buttant et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu,
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par la travail et tourmentés par l'âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris.
Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux,
--Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie!
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour.
.............................................
Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la
poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers
de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne
me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous
les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de
grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la
plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien
est odieux, mais les _Fleurs du mal_ sont et demeureront le charme de
tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers.
Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là
il est divin.
RABELAIS[6]
[Note 6: _Rabelais, sa personne, son génie, son oeuvre_, par Paul
Stapfer, professeur à la faculté des lettres de Bordeaux, 1 vol.]
Vous est-il arrivé de visiter quelque vieux et magnifique monument en
compagnie d'un savant qui se trouvât, d'aventure, un homme de goût et
d'esprit, capable de penser, de voir, de sentir et d'imaginer? Vous
êtes-vous promené, par exemple, dans les grandes ruines du château de
Coucy avec M. Anatole de Montaiglon, qui fait des chansons avec de
l'archéologie et de l'archéologie avec des chansons, sachant que tout
n'est que vanité? Avez-vous écouté les amis de M. Cherbuliez, tandis
qu'ils tenaient des propos doctes et familiers autour d'un cheval de
Phidias, ou d'une statue de la cathédrale de Chartres? Si ces nobles
joies vous ont été données, vous en retrouverez quelque ombre en lisant
le nouveau livre de M. Paul Stapfer, qui est proprement une promenade
autour de Rabelais, une savante, une heureuse, une belle promenade.
C'est une cathédrale que l'oeuvre de Rabelais, une cathédrale placée
sous le vocable des humanités, de la pensée libre, de la tolérance, mais
une cathédrale de style flamboyant où ne manquent ni les gargouilles, ni
les monstres, ni les scènes grotesques, chères aux imagiers du moyen
âge, et l'on risque de se perdre dans ce hérissement de clochers, de
clochetons, dans ce fouillis de pinacles qui abritent pêle-mêle des
figures de fous et de sages, d'hommes, d'animaux et de moines.
Et, pour comble de confusion, cette église de style ogival est, comme
Saint-Eustache, ornée de mascarons, de coquilles et de figurines dans le
style charmant de la Renaissance. Certes, on risquerait de s'y perdre,
et dans le fait, peu de personnes s'y sont aventurées. Mais avec un
guide comme M. Paul Stapfer, après mille circuits amusants, on se
retrouve toujours.
M. Paul Stapfer connaît son Rabelais. Ce ne serait point assez: il
l'aime, et c'est le grand point. Ajoutez qu'il n'a pas l'amour béat. Il
convient que sa chère cathédrale est bâtie sans ordre ni plan et que,
sous la moitié des arceaux, on n'y voit pas clair. Mais il l'aime comme
elle est, et il a bien raison. Il s'écrie: «Mon gentil Rabelais!» comme
Dante soupirait: «Mon beau Saint-Jean!»
Dans cette même ville où M. Paul Stapfer professe la littérature à côté
de M. Frédéric Plessis, poète et latiniste exquis, dans ce riant et
riche Bordeaux, je visitais l'an passé la crypte de Saint-Seurin. Le
sacristain qui m'y accompagnait me fit voir combien elle était touchante
dans sa vétusté, et comme sa barbarie parlait bien aux coeurs.
«Monsieur, ajouta-t-il, un grand malheur la menace: elle a été richement
dotée; on va l'embellir!»
Ce sacristain est de l'école de M. Paul Stapfer, qui ne veut point qu'on
embellisse Rabelais par de mirifiques illustrations et de fantastiques
commentaires. Naturellement M. Paul Stapfer, qui a beaucoup étudié son
auteur, n'y retrouve pas tout ce qu'y ont découvert ceux qui l'avaient à
peine lu. Ainsi il n'a pas vu que Rabelais eût jamais annoncé la
Révolution française. Je n'entrerai pas dans le détail de son livre et
ne ferai pas la critique de sa critique. À dire vrai, j'y éprouverais
quelque embarras, ayant pratiqué Rabelais beaucoup moins qu'il ne l'a
fait lui-même. Dieu merci! j'ai pantagruelisé tout comme un autre. Frère
Jean n'est pas pour moi un visage inconnu et je lui dois de bonnes
heures. Mais M. Stapfer a vécu pendant deux ans dans son intimité; il y
aurait quelque impertinence à disputer au pied levé avec un rabelaisien
si rabelaisant.
J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a
jamais été très sensible. Son auteur lui semble avant tout très gai. Il
en juge comme les contemporains et c'est signe qu'il ne se trompe guère.
Mais j'avoue que les incongruités de _Pantagruel_ ne me font pas plus
rire que celles des gargouilles du XIVe siècle. J'ai tort, sans doute:
mais il vaut mieux le dire. Je serai tout à fait franc: ce qui me fâche
dans le curé de Meudon, c'est qu'il soit resté à ce point moine et homme
d'église; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la
volupté et c'est leur plus grand tort.
Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un
honnête homme et j'y retrouve, avec M. Stapfer, un grand souffle
d'humanité, de bienveillance et de bonté. Oui, Rabelais était bon; il
détestait naturellement «les hypocrites, les traîtres qui regardent par
un pertuys, les cagots, escargots, malagots, hypocrites, caffars,
empantouflés, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles
sectes de gens qui se sont desguisés comme masques pour tromper le
monde».
«Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et haïssez autant que je fais.»
Le fanatisme et la violence étaient en horreur à sa riante, libre et
large nature. C'est par là encore qu'il fut excellent. Comme la soeur du
roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti
des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il
maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance,
avec Montaigne, que mourir pour une idée, c'est mettre à bien haut prix
des conjectures. Loin de l'en blâmer, je l'en louerai plutôt. Il faut
laisser le martyre à ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur
simplicité même l'excuse de leur entêtement. Il y a quelque impertinence
à se faire brûler pour une opinion. Avec le Sérénus de M. Jules
Lemaître, on est choqué que des hommes soient si sûrs de certaines
choses quand on a soi-même tant cherché sans trouver, et quand
finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et
c'est là un défaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait
comme une forêt sans oiseaux; l'ironie c'est la gaieté de la réflexion
et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les
martyrs de quelque fanatisme; je soupçonne entre eux et leurs bourreaux
une certaine parenté naturelle et je me figure qu'ils deviennent
volontiers bourreaux dès qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans
doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre
les bûchers qu'on lui prépare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry
Estienne échappé à grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur
dénonçant Rabelais comme digne de tous les supplices.
Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il
n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était
pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou
à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond--et M.
Stapfer le dit fort bien--Rabelais n'était ni un théologien ni un
philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a
trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il
étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec
et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait
personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître
enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres
antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour,
illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des
imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part
quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait
pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où
s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la
basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et
faiseur d'almanachs. Le _Gargantua_ et le _Pantagruel_ ne tinrent pas
plus de place dans sa vie que le _Don Quichotte_ dans celle de
Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce
qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y
faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout
nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des moeurs
littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour
vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous
efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant
la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je
confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans
vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit
candidement un des plus grands livres du monde.
Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni idée
quelconque. Son intention était d'abord de donner une suite à un conte
populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y réussit
pas du tout et ce qu'il avait préparé pour la canaille fut le régal des
meilleurs esprits. Voilà qui déconcerte la sagesse humaine, laquelle
d'ailleurs est toujours déconcertée.
Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un siècle de
raffinement, de grossièreté et de pédantisme il fut incomparablement
exquis, grossier et pédant. Son génie trouble ceux qui lui cherchent des
défauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun.
Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affecté; il est
raffiné et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit
sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est
prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'étranges aberrations, il
n'y a pas d'écrivain supérieur à lui, ni qui ait poussé plus avant l'art
de choisir et d'assembler les mots. Il écrit comme on se promène, par
amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il
les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrêter. Ce montreur de géants est
en tout démesuré. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et
d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les
bergers, ceux-ci seront appelés:
«Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts,
averlans, limes sourdes, faitnéans, friandeaux, bustarins,
traîne-gaînes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins,
besugars, tezés, gaubregeux, goguelus, claquedens... et autres telz
épithètes diffamatoires.»
Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui
l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots.
Il se plaît à des allitérations puériles: «Au son de ma musette mesuray
les musarderies des musards.»
Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur
de la terre natale, tout à coup il se met à parler grec et latin en
français, comme l'écolier limousin qu'il avait raillé tout en l'admirant
peut-être en secret, car c'est un des caractères de ce grand railleur de
chérir ce dont il se moque. Et le voilà qui appelle une chienne en
chaleur une _lyrisque orgoose_ et une jument borgne une _esgue orbe_.
Nos symbolistes, M. de Régnier et M. Jean Moréas lui-même, n'ont pas
imaginé, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon
Rabelais, une belle humeur et un sans façon tels qu'on ne peut que
s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le
plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agréable que
celle-ci, tirée un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte à la
politique à suivre avec les peuples récemment conquis?
Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer,
esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer,
asseurer, défendre de toutes vimères, injures et calamités.
Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à
convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer.
La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de
plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa
femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altère pas sa
joie immense.
«Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par
mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx
n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se
soucie plus de nos misères et calamités: autant nous en pend à l'oeil.
Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.»
Voulez-vous, pour finir, le récit de l'aventure qui termina la vie du
prêtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au delà.
La poultre, tout effrayée, se mit au trot, à petz, à bondz et au
gualop; à ruades, fressurades, doubles pédales et pétarrades;
tant qu'elle rua bas Tappècoue, quoy qu'il se tint à l'aube du
bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes:
du cousté hors le montonoir son soulier fenestré estoit si fort
entortillé qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisné à
escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades
contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et
fossés. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la
cervelle en tomba près la croix Osanière, puis, les bras en
pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des
boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent
arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier
entortillé. (IV, 13.)
Que cela est dit! et comme une énorme joie est répandue sur cette scène
de carnage, dont l'exagération même détruit l'horreur. Aimons donc, avec
M. Stapfer, le «docte et gentil Rabelais», pardonnons-lui ses
plaisanteries de curé et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant.
BARBEY D'AUREVILLY