J'ajouterai que c'était un poète très chrétien. On a chargé sa renommée

de bien des griefs. On a découvert dans ses poèmes des immoralités

neuves et une dépravation singulière. C'est le flatter et c'est flatter

son temps. En fait de vices, dès l'âge des cavernes et du mammouth, il

ne restait plus rien à découvrir, et la bête humaine, sans beaucoup

d'imagination, avait tout imaginé. À y regarder de près, Baudelaire

n'est pas le poète du vice; il est le poète du péché, ce qui est bien

différent. Sa morale ne diffère pas beaucoup de celle des théologiens.

Ses meilleurs vers semblent inspirés des vieilles proses de l'Église et

des hymnes du bréviaire.

Comme un moine, il éprouve devant les formes de ses rêves, une épouvante

fascinatrice. Comme un moine, il s'écrie chaque matin:

Cedant tenebræ lumini

Et nox diurno sideri,

Ut culpa quam nox intulit

Lucis labescat munere.

Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire

que la doctrine du péché originel a trouvé dans les _Fleurs du mal_ sa

dernière expression poétique. Baudelaire considère les troubles des sens

avec la sévérité minutieuse d'un casuiste et la gravité d'un docteur.

Pour lui, ces affaires sont considérables: ce sont des péchés et il y a

dans le moindre péché quelque chose d'énorme. La plus misérable créature

rencontrée la nuit dans l'ombre d'une ruelle suspecte revêt dans son

esprit une grandeur tragique: sept démons sont en elles et tout le ciel

mystique regarde cette pécheresse dont l'âme est en péril. Il se dit que

les plus vils baisers retentiront dans toute l'éternité, et il mêle aux

rencontres d'une heure dix-huit siècles de diableries.

Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient

d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très

mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de

se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse

divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la

damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en

faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne

serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie.

Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit

diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait

point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.

Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils

distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec

sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi

Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce

qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi

était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et

l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui

était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides.

On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un

manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse

taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre.

--Elle est bien laide, dit le marin.

Et il la rejeta dédaigneusement.

--Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu!

C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait

aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer.

Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion

tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir.

Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu

d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage

vraiment sincère.

Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se

trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui

de l'amour et de la mort.

Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de

corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la

chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il

respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis

est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes

des _Mille et une Nuits_ nous montre une femme belle comme le jour et

qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle

porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la

fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la

nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie

de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est

belle.

Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la

recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par

un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des

_Mille et une Nuits_.

Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie

contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse

lassitude?

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,

L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,

Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,

Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette

malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»?

Descendez, descendez, lamentables victimes,

Descendez le chemin de l'enfer éternel!

Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,

Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.

Ombres folles! Courez au but de vos désirs;

Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,

Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,

À travers les déserts courez comme les loups;

Faites votre destin, âmes désordonnées,

Et fuyez l'infini que vous portez en vous.

Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai

montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste

d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont

nullement contaminées.

Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde,

visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny

ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux

paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs

enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat,

sous le charme de sa jeunesse.

Il y a, par exemple, des vers exquis à une _Malabaraise_:

...................................................

Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,

Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,

De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,

De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,

Et, dès que le matin fait chanter les platanes,

D'acheter au bazar ananas et bananes.

Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus

Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;

Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate,

Tu poses doucement ton corps sur une natte,

Où tes rêves flottants sont pleins de colibris

Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.

...............................................

N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des

beautés exotiques?

Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands

peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin,

dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a

trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles

existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du

faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble

encore dans un chiffonnier ivre:

Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère

Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,

Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux

Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,

Buttant et se cognant aux murs comme un poète,

Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,

Épanche tout son coeur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,

Terrasse les méchants, relève les victimes,

Et sous le firmament comme un dais suspendu,

S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,

Moulus par la travail et tourmentés par l'âge,

Éreintés et pliant sous un tas de débris.

Vomissement confus de l'énorme Paris,

Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,

Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,

Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux,

--Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie!

Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie

Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,

Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour.

.............................................

Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la

poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers

de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne

me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous

les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de

grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la

plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien

est odieux, mais les _Fleurs du mal_ sont et demeureront le charme de

tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers.

Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là

il est divin.

RABELAIS[6]

[Note 6: _Rabelais, sa personne, son génie, son oeuvre_, par Paul

Stapfer, professeur à la faculté des lettres de Bordeaux, 1 vol.]

Vous est-il arrivé de visiter quelque vieux et magnifique monument en

compagnie d'un savant qui se trouvât, d'aventure, un homme de goût et

d'esprit, capable de penser, de voir, de sentir et d'imaginer? Vous

êtes-vous promené, par exemple, dans les grandes ruines du château de

Coucy avec M. Anatole de Montaiglon, qui fait des chansons avec de

l'archéologie et de l'archéologie avec des chansons, sachant que tout

n'est que vanité? Avez-vous écouté les amis de M. Cherbuliez, tandis

qu'ils tenaient des propos doctes et familiers autour d'un cheval de

Phidias, ou d'une statue de la cathédrale de Chartres? Si ces nobles

joies vous ont été données, vous en retrouverez quelque ombre en lisant

le nouveau livre de M. Paul Stapfer, qui est proprement une promenade

autour de Rabelais, une savante, une heureuse, une belle promenade.

C'est une cathédrale que l'oeuvre de Rabelais, une cathédrale placée

sous le vocable des humanités, de la pensée libre, de la tolérance, mais

une cathédrale de style flamboyant où ne manquent ni les gargouilles, ni

les monstres, ni les scènes grotesques, chères aux imagiers du moyen

âge, et l'on risque de se perdre dans ce hérissement de clochers, de

clochetons, dans ce fouillis de pinacles qui abritent pêle-mêle des

figures de fous et de sages, d'hommes, d'animaux et de moines.

Et, pour comble de confusion, cette église de style ogival est, comme

Saint-Eustache, ornée de mascarons, de coquilles et de figurines dans le

style charmant de la Renaissance. Certes, on risquerait de s'y perdre,

et dans le fait, peu de personnes s'y sont aventurées. Mais avec un

guide comme M. Paul Stapfer, après mille circuits amusants, on se

retrouve toujours.

M. Paul Stapfer connaît son Rabelais. Ce ne serait point assez: il

l'aime, et c'est le grand point. Ajoutez qu'il n'a pas l'amour béat. Il

convient que sa chère cathédrale est bâtie sans ordre ni plan et que,

sous la moitié des arceaux, on n'y voit pas clair. Mais il l'aime comme

elle est, et il a bien raison. Il s'écrie: «Mon gentil Rabelais!» comme

Dante soupirait: «Mon beau Saint-Jean!»

Dans cette même ville où M. Paul Stapfer professe la littérature à côté

de M. Frédéric Plessis, poète et latiniste exquis, dans ce riant et

riche Bordeaux, je visitais l'an passé la crypte de Saint-Seurin. Le

sacristain qui m'y accompagnait me fit voir combien elle était touchante

dans sa vétusté, et comme sa barbarie parlait bien aux coeurs.

«Monsieur, ajouta-t-il, un grand malheur la menace: elle a été richement

dotée; on va l'embellir!»

Ce sacristain est de l'école de M. Paul Stapfer, qui ne veut point qu'on

embellisse Rabelais par de mirifiques illustrations et de fantastiques

commentaires. Naturellement M. Paul Stapfer, qui a beaucoup étudié son

auteur, n'y retrouve pas tout ce qu'y ont découvert ceux qui l'avaient à

peine lu. Ainsi il n'a pas vu que Rabelais eût jamais annoncé la

Révolution française. Je n'entrerai pas dans le détail de son livre et

ne ferai pas la critique de sa critique. À dire vrai, j'y éprouverais

quelque embarras, ayant pratiqué Rabelais beaucoup moins qu'il ne l'a

fait lui-même. Dieu merci! j'ai pantagruelisé tout comme un autre. Frère

Jean n'est pas pour moi un visage inconnu et je lui dois de bonnes

heures. Mais M. Stapfer a vécu pendant deux ans dans son intimité; il y

aurait quelque impertinence à disputer au pied levé avec un rabelaisien

si rabelaisant.

J'avoue pourtant que ce qui le frappe le plus dans Rabelais ne m'a

jamais été très sensible. Son auteur lui semble avant tout très gai. Il

en juge comme les contemporains et c'est signe qu'il ne se trompe guère.

Mais j'avoue que les incongruités de _Pantagruel_ ne me font pas plus

rire que celles des gargouilles du XIVe siècle. J'ai tort, sans doute:

mais il vaut mieux le dire. Je serai tout à fait franc: ce qui me fâche

dans le curé de Meudon, c'est qu'il soit resté à ce point moine et homme

d'église; ses plaisanteries sont trop innocentes; elles offensent la

volupté et c'est leur plus grand tort.

Pour ce qui est de la morale, je le tiens quitte; ses livres sont d'un

honnête homme et j'y retrouve, avec M. Stapfer, un grand souffle

d'humanité, de bienveillance et de bonté. Oui, Rabelais était bon; il

détestait naturellement «les hypocrites, les traîtres qui regardent par

un pertuys, les cagots, escargots, malagots, hypocrites, caffars,

empantouflés, papelards, chattemites, pattes pelues et autres telles

sectes de gens qui se sont desguisés comme masques pour tromper le

monde».

«Iceux, disait-il, fuyez, abhorrissez et haïssez autant que je fais.»

Le fanatisme et la violence étaient en horreur à sa riante, libre et

large nature. C'est par là encore qu'il fut excellent. Comme la soeur du

roi, cette bonne Marguerite de Navarre, il ne passa jamais dans le parti

des bourreaux, tout en se gardant de rester dans celui des martyrs. Il

maintint ses opinions, jusqu'au feu exclusivement, estimant par avance,

avec Montaigne, que mourir pour une idée, c'est mettre à bien haut prix

des conjectures. Loin de l'en blâmer, je l'en louerai plutôt. Il faut

laisser le martyre à ceux qui, ne sachant point douter, ont dans leur

simplicité même l'excuse de leur entêtement. Il y a quelque impertinence

à se faire brûler pour une opinion. Avec le Sérénus de M. Jules

Lemaître, on est choqué que des hommes soient si sûrs de certaines

choses quand on a soi-même tant cherché sans trouver, et quand

finalement on s'en tient au doute. Les martyrs manquent d'ironie et

c'est là un défaut impardonnable, car sans l'ironie le monde serait

comme une forêt sans oiseaux; l'ironie c'est la gaieté de la réflexion

et la joie de la sagesse. Que vous dirai-je encore? J'accuserai les

martyrs de quelque fanatisme; je soupçonne entre eux et leurs bourreaux

une certaine parenté naturelle et je me figure qu'ils deviennent

volontiers bourreaux dès qu'ils sont les plus forts. J'ai tort, sans

doute. Pourtant l'histoire me donne raison. Elle me montre Calvin entre

les bûchers qu'on lui prépare et ceux qu'il allume; elle me montre Henry

Estienne échappé à grand'peine aux bourreaux de la Sorbonne et leur

dénonçant Rabelais comme digne de tous les supplices.

Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il

n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était

pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou

à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond--et M.

Stapfer le dit fort bien--Rabelais n'était ni un théologien ni un

philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a

trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il

étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec

et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait

personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître

enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres

antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour,

illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des

imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part

quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait

pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où

s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la

basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et

faiseur d'almanachs. Le _Gargantua_ et le _Pantagruel_ ne tinrent pas

plus de place dans sa vie que le _Don Quichotte_ dans celle de

Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce

qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y

faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout

nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des moeurs

littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour

vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous

efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant

la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je

confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans

vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit

candidement un des plus grands livres du monde.

Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni idée

quelconque. Son intention était d'abord de donner une suite à un conte

populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y réussit

pas du tout et ce qu'il avait préparé pour la canaille fut le régal des

meilleurs esprits. Voilà qui déconcerte la sagesse humaine, laquelle

d'ailleurs est toujours déconcertée.

Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un siècle de

raffinement, de grossièreté et de pédantisme il fut incomparablement

exquis, grossier et pédant. Son génie trouble ceux qui lui cherchent des

défauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun.

Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affecté; il est

raffiné et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit

sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est

prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'étranges aberrations, il

n'y a pas d'écrivain supérieur à lui, ni qui ait poussé plus avant l'art

de choisir et d'assembler les mots. Il écrit comme on se promène, par

amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il

les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrêter. Ce montreur de géants est

en tout démesuré. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et

d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les

bergers, ceux-ci seront appelés:

«Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts,

averlans, limes sourdes, faitnéans, friandeaux, bustarins,

traîne-gaînes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins,

besugars, tezés, gaubregeux, goguelus, claquedens... et autres telz

épithètes diffamatoires.»

Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui

l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots.

Il se plaît à des allitérations puériles: «Au son de ma musette mesuray

les musarderies des musards.»

Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur

de la terre natale, tout à coup il se met à parler grec et latin en

français, comme l'écolier limousin qu'il avait raillé tout en l'admirant

peut-être en secret, car c'est un des caractères de ce grand railleur de

chérir ce dont il se moque. Et le voilà qui appelle une chienne en

chaleur une _lyrisque orgoose_ et une jument borgne une _esgue orbe_.

Nos symbolistes, M. de Régnier et M. Jean Moréas lui-même, n'ont pas

imaginé, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon

Rabelais, une belle humeur et un sans façon tels qu'on ne peut que

s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le

plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agréable que

celle-ci, tirée un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte à la

politique à suivre avec les peuples récemment conquis?

Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer,

esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer,

asseurer, défendre de toutes vimères, injures et calamités.

Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à

convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer.

La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de

plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa

femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altère pas sa

joie immense.

«Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par

mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx

n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se

soucie plus de nos misères et calamités: autant nous en pend à l'oeil.

Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.»

Voulez-vous, pour finir, le récit de l'aventure qui termina la vie du

prêtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au delà.

La poultre, tout effrayée, se mit au trot, à petz, à bondz et au

gualop; à ruades, fressurades, doubles pédales et pétarrades;

tant qu'elle rua bas Tappècoue, quoy qu'il se tint à l'aube du

bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes:

du cousté hors le montonoir son soulier fenestré estoit si fort

entortillé qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisné à

escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades

contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et

fossés. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la

cervelle en tomba près la croix Osanière, puis, les bras en

pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des

boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent

arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier

entortillé. (IV, 13.)

Que cela est dit! et comme une énorme joie est répandue sur cette scène

de carnage, dont l'exagération même détruit l'horreur. Aimons donc, avec

M. Stapfer, le «docte et gentil Rabelais», pardonnons-lui ses

plaisanteries de curé et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant.

BARBEY D'AUREVILLY

La vie littéraire. Troisième série · 第 2 / 23 段