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ANATOLE FRANCE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LA
VIE LITTÉRAIRE
TROISIÈME SÉRIE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
PRÉFACE
M. Ferdinand Brunetière, que j'aime beaucoup, me fait une grande
querelle[1]. Il me reproche de méconnaître les lois mêmes de la
critique, de n'avoir pas de critérium pour juger les choses de l'esprit,
de flotter, au gré de mes instincts, parmi les contradictions, de ne pas
sortir de moi-même, d'être enfermé dans ma subjectivité comme dans une
prison obscure. Loin de me plaindre d'être ainsi attaqué, je me réjouis
de cette dispute honorable où tout me flatte: le mérite de mon
adversaire, la sévérité d'une censure qui cache beaucoup d'indulgence,
la grandeur des intérêts qui sont mis en cause, car il n'y va pas moins,
selon M. Brunetière, que de l'avenir intellectuel de notre pays, et
enfin le choix de mes complices, M. Jules Lemaître et M. Paul Desjardins
étant dénoncés avec moi comme coupables de critique subjective et
personnelle, et comme corrupteurs de la jeunesse. J'ai un goût ancien et
toujours nouveau pour l'esprit de M. Jules Lemaître, pour son
intelligence agile, sa poésie ailée et sa clarté charmante. M. Paul
Desjardins m'intéresse par les belles lueurs tremblantes de sa
sensibilité. Si j'étais le moins du monde habile, je me garderais bien
de séparer ma cause de la leur. Mais la vérité me force à déclarer que
je ne vois pas en quoi mes crimes sont leur crime et mes iniquités leur
iniquité. M. Lemaître se dédouble avec une facilité merveilleuse; il
voit le pour et le contre, il se place successivement aux points de vue
les plus opposés; il a tour à tour les raffinements d'un esprit
ingénieux et la bonne volonté d'un coeur simple. Il dialogue avec
lui-même et fait parler l'un après l'autre les personnages les plus
divers. Il a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Il est humaniste
et moderne. Il respecte les traditions et il aime les nouveautés. Il a
l'esprit libre avec le goût des croyances. Sa critique, indulgente
jusque dans l'ironie, est, à la bien prendre, assez objective. Et si,
quand il a tout dit, il ajoute: «Que sais-je?» n'est-ce pas gentillesse
philosophique? Je ne démêle pas bien dans sa manière ce qui mécontente
M. Brunetière, sinon, peut-être, une certaine gaieté inquiétante de
jeune faune.
[Note 1: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1891, la
critique impersonnelle par M. Ferdinand Brunetière, pp. 210 à 224.]
Quant à M. Paul Desjardins, ce qu'on peut lui reprocher, ce n'est point
une gaieté trop légère. Je ne crois pas lui déplaire en disant qu'il se
donne la figure d'un apôtre, plutôt que celle d'un critique. C'est un
esprit distingué, mais c'est surtout un prophète. Il est sévère. Il
n'aime point qu'on écrive. Pour lui, la littérature est la bête de
l'Apocalypse. Une phrase bien faite lui semble un danger public. Il me
fait songer à ce sombre Tertullien, qui disait que la sainte Vierge
n'avait jamais été belle, sans quoi on l'eût désirée, ce qui ne peut
s'imaginer. Selon M. Paul Desjardins, le style, c'est le mal. Et
pourtant M. Paul Desjardins a du style, tant il est vrai que l'âme
humaine est un abîme de contradictions. De l'humeur dont il est, il ne
faut pas lui demander son avis sur des sujets aussi frivoles et profanes
que la littérature. Il ne critique point; il anathématise sans haine.
Pâle et mélancolique, il va semant les malédictions attendries. Par quel
coup du sort se trouve-t-il chargé d'une part des griefs qui pèsent sur
moi, au moment même où il déclare dans ses articles et dans ses
conférences que je suis le figuier stérile de l'Écriture? Dans quels
frémissements, avec quelle horreur ne doit-il pas crier à celui qui nous
accuse tous deux: _Judica me, et discerne causam meam de gente non
sancta?_
Il est donc plus juste que je me défende tout seul. J'essayerai de le
faire, mais non pas sans avoir d'abord rendu hommage à la vaillance de
mon adversaire. M. Brunetière est un critique guerrier d'une intrépidité
rare. Il est, en polémique, de l'école de Napoléon et des grands
capitaines qui savent qu'on ne se défend victorieusement qu'en prenant
l'offensive et que, se laisser attaquer, c'est être déjà à demi vaincu.
Et il est venu m'attaquer dans mon petit bois, au bord de mon onde pure.
C'est un rude assaillant. Il y va de l'ongle et des dents, sans compter
les feintes et les ruses. J'entends par là qu'en polémique il a diverses
méthodes et qu'il ne dédaigne point l'intuitive, quand la déductive ne
suffit pas. Je ne troublais point son eau. Mais il est contrariant et
même un peu querelleur. C'est le défaut des braves. Je l'aime beaucoup
ainsi. N'est-ce point Nicolas, son maître et le mien, qui a dit:
Achille déplairait moins bouillant et moins prompt.
J'ai beaucoup de désavantages s'il me faut absolument combattre M.
Brunetière. Je ne signalerai pas les inégalités trop certaines et qui
sautent aux yeux. J'en indiquerai seulement une qui est d'une nature
toute particulière; c'est que, tandis qu'il trouve ma critique fâcheuse,
je trouve la sienne excellente. Je suis par cela même réduit à cet état
de défensive qui, comme nous le disions tout à l'heure, est jugé mauvais
par tous les tacticiens. Je tiens en très haute estime les fortes
constructions critiques de M. Brunetière. J'admire la solidité des
matériaux et la grandeur du plan. Je viens de lire les leçons professées
à l'École normale par cet habile maître de conférences, sur l'Évolution
de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, et je n'éprouve
aucun déplaisir à dire très haut que les idées y sont conduites avec
beaucoup de méthode et mises dans un ordre heureux, imposant, nouveau.
Leur marche, pesante mais sûre, rappelle cette manoeuvre fameuse des
légionnaires s'avançant serrés l'un contre l'autre et couverts de leurs
boucliers, à l'assaut d'une ville. Cela se nommait faire la tortue, et
c'était formidable. Il se mêle, peut-être, quelque surprise à mon
admiration quand je vois où va cette armée d'idées. M. Ferdinand
Brunetière se propose d'appliquer à la critique littéraire les théories
de l'évolution. Et, si l'entreprise en elle-même semble intéressante et
louable, on n'a pas oublié l'énergie déployée récemment par le critique
de la _Revue des Deux Mondes_ pour subordonner la science à la morale et
pour infirmer l'autorité de toute doctrine fondée sur les sciences
naturelles. C'était à l'occasion du _Disciple_ et l'on sait si M.
Brunetière ménageait alors les remontrances à ceux qui prétendaient
introduire les théories transformistes dans quelque canton de la
psychologie ou de la sociologie. Il repoussait les idées darwiniennes au
nom de la morale immuable. «Ces idées, disait-il expressément, doivent
être fausses, puisqu'elles sont dangereuses.» Et maintenant, il fonde la
critique nouvelle sur l'hypothèse de l'évolution. «Notre projet, dit-il,
n'est autre que d'emprunter de Darwin et de Hæckel le secours que M.
Taine a emprunté de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier.» Je sais bien
qu'autre chose est de professer, comme M. Sixte, l'irresponsabilité des
criminels et l'indifférence absolue en matière de morale, autre chose
est d'appliquer aux genres littéraires les lois qui président à
l'évolution des espèces animales et végétales. Je ne dis pas du tout que
M. Brunetière se démente et se contredise. Je marque un trait de sa
nature, un tour de son caractère, qui est, avec beaucoup d'esprit de
suite, de donner volontiers dans l'inattendu et dans l'imprévu. On a
dit, un jour, qu'il était paradoxal, et il semblait bien que ce fût par
antiphrase, tant sa réputation de bon raisonneur était solidement
établie. Mais on a vu à la réflexion qu'il est, en effet, un peu
paradoxal à sa manière. Il est prodigieusement habile dans la
démonstration: il faut qu'il démontre toujours, et il aime parfois à
soutenir fortement des opinions extraordinaires et même stupéfiantes.
Par quel sort cruel devais-je aimer et admirer un critique qui
correspond si peu à mes sentiments! Pour M. Ferdinand Brunetière, il y a
simplement deux sortes de critiques, la subjective, qui est mauvaise et
l'objective, qui est bonne. Selon lui, M. Jules Lemaître, M. Paul
Desjardins, et moi-même, nous sommes atteints de subjectivité, et c'est
le pire des maux; car, de la subjectivité, on tombe dans l'illusion,
dans la sensualité et dans la concupiscence, et l'on juge les oeuvres
humaines par le plaisir qu'on en reçoit, ce qui est abominable. Car il
ne faut pas se plaire à quelque ouvrage d'esprit avant de savoir si l'on
a raison de s'y plaire; car, l'homme étant un animal raisonnable, il
faut d'abord qu'il raisonne; car il est nécessaire d'avoir raison et il
n'est pas nécessaire de trouver de l'agrément; car le propre de l'homme
est de chercher à s'instruire par le moyen de la dialectique, lequel est
infaillible; car on doit toujours mettre une vérité au bout d'un
raisonnement, comme un noeud au bout d'une natte; car, sans cela, le
raisonnement ne tiendrait pas, et il faut qu'il tienne; car on attache
ensuite plusieurs raisonnements ensemble de manière à former un système
indestructible, qui dure une dizaine d'années. Et c'est pourquoi la
critique objective est la seule bonne.
M. Ferdinand Brunetière tient l'autre pour fallacieuse et décevante. Et
il en donne diverses raisons. Mais je suis bien forcé de reproduire
d'abord le texte incriminé. C'est un endroit de la _Vie littéraire_ où
on lit ceci:
Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art
objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose
qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse
philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même.
C'est une de nos grandes misères. Que ne donnerions-nous pas
pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à
facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le
cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est
bien défendu. Nous sommes enfermés dans notre personne comme
dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire,
ce semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse
condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes chaque fois
que nous n'avons pas la force de nous taire[2].
[Note 2: _La Vie littéraire_, 1re série, p. IV.]
M. Brunetière, après avoir cité ces lignes, remarque tout de suite
«qu'on ne peut affirmer avec plus d'assurance que rien n'est assuré». Je
pourrais peut-être lui répondre qu'il n'y a aucune contradiction, comme
aucune nouveauté à dire que nous sommes condamnés à ne connaître les
choses que par l'impression qu'elles font sur nous. C'est une vérité que
l'observation peut établir, et si frappante que tout le monde en est
touché. C'est un lieu commun de philosophie naturelle. Il n'y faut pas
faire trop d'attention, et surtout il n'y faut pas voir de pyrrhonisme
doctrinal. J'ai regardé, je l'avoue, plus d'une fois du côté du
scepticisme absolu. Mais je n'y suis jamais entré; j'ai eu peur de poser
le pied sur cette base qui engloutit tout ce qu'on y met. J'ai eu peur
de ces deux mots, d'une stérilité formidable: «Je doute». Leur force est
telle que la bouche qui les a une fois convenablement prononcés est
scellée à jamais et ne peut plus s'ouvrir. Si l'on doute, il faut se
taire; car, quelque discours qu'on puisse tenir, parler, c'est affirmer.
Et puisque je n'avais pas le courage du silence et du renoncement, j'ai
voulu croire, j'ai cru. J'ai cru du moins à la relativité des choses et
à la succession des phénomènes.
En fait, réalités et apparences, c'est tout un. Pour aimer et pour
souffrir en ce monde, les images suffisent; il n'est pas besoin que leur
objectivité soit démontrée. De quelque façon que l'on conçoive la vie,
et la connût-on pour le rêve d'un rêve, on vit. C'est tout ce qu'il faut
pour fonder les sciences, les arts, les morales, la critique
impressionniste et, si l'on veut, la critique objective. M. Brunetière
estime qu'on se quitte soi-même et qu'on sort de soi tant que l'on veut,
à l'exemple de ce vieux professeur de Nuremberg dont M. Joséphin
Péladan, qui est mage, nous a conté récemment l'aventure surprenante. Ce
professeur, très occupé d'esthétique, sortait nuitamment de son corps
visible pour aller, en corps astral, comparer les jambes des belles
dormeuses à celles de la Vénus de Praxitèle. «La duperie, affirme M.
Brunetière, la duperie, s'il faut qu'il y en ait une, c'est de croire et
d'enseigner que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes quand, au
contraire, la vie ne s'emploie qu'à cela. Et la raison, sans doute, en
paraîtra assez forte, si l'on se rend compte qu'il n'y aurait autrement
ni société, ni langage, ni littérature, ni art.» Et il ajoute:
«Nous sommes hommes... et nous le sommes surtout par le pouvoir que nous
avons de sortir de nous-mêmes pour nous chercher, nous retrouver et nous
reconnaître chez les autres.»
Sortir, c'est beaucoup dire. Nous sommes dans la caverne et nous voyons
les fantômes de la caverne. La vie serait trop triste sans cela. Elle
n'a de charme et de prix que par les ombres qui passent sur les parois
des murs dans lesquels nous sommes enfermés, ombres qui nous
ressemblent, que nous nous efforçons de connaître au passage et parfois
d'aimer.
En réalité, nous ne voyons le monde qu'à travers nos sens, qui le
déforment et le colorent à leur gré, et M. Brunetière ne le conteste
pas. Il s'appuie, au contraire, sur ces conditions de la connaissance
pour fonder sa critique objective. S'avisant que les sens apportent à
tous les hommes des impressions à peu près semblables de la nature, de
sorte que ce qui est rond pour l'un ne saurait être carré pour l'autre,
et que les fonctions de l'entendement s'accomplissent de la même
manière, sinon au même degré dans toutes les intelligences, ce qui est
l'origine du sens commun, il assied sa critique sur le consentement
universel. Mais il n'est pas sans s'apercevoir lui-même qu'elle y est
mal assise. Car ce consentement, qui suffit pour former et conserver les
sociétés, ne suffit plus s'il s'agit d'établir la supériorité d'un poète
sur un autre. Que les hommes soient assez semblables entre eux pour que
chacun trouve dans le marché d'une grande ville et dans les bazars ce
qui est nécessaire à son existence, cela n'est pas douteux; mais que
dans le même pays deux hommes sentent absolument de la même façon tel
vers de Virgile, rien n'est moins probable.
Il y a en mathématiques une sorte de vérité supérieure que nous
acceptons tous, par cela même qu'elle n'est point sensible. Mais les
physiciens sont obligés de compter avec ce qu'on nomme, dans les
sciences d'observation, l'équation personnelle. Un phénomène n'est
jamais perçu absolument de la même façon par deux observateurs.
M. Brunetière ne peut se dissimuler que l'équation personnelle ne se
joue nulle part plus à son aise que dans les domaines prestigieux des
arts et de la littérature.
Là jamais de consentement unanime ni d'opinion stable. Il en convient,
ou du moins commence par en convenir: «Pour ne rien dire de nos
contemporains, qu'il est convenu que nous ne voyons pas d'assez loin, ni
d'assez haut, combien de jugements, combien divers, depuis trois ou
quatre cents ans, les hommes n'ont-ils point portés sur un Corneille ou
sur un Shakespeare, sur un Cervantes ou sur un Rabelais, sur un Raphaël
ou sur un Michel-Ange! De même qu'il n'y a point d'opinion extravagante
ou absurde que n'ait soutenue quelque philosophe, de même il n'y en a
pas de scandaleuse ou d'attentatoire au génie qui ne se puisse autoriser
du nom de quelque critique.» Et pour prouver que les grands hommes ne
peuvent attendre plus de justice de leurs pairs, il nous montre Rabelais
insulté par Ronsard, et Corneille préférant publiquement Boursault à
Racine. Il devait nous montrer encore Lamartine méprisant La Fontaine.
Il pouvait aussi nous montrer Victor Hugo jugeant fort mal tous nos
classiques, hors Boileau, pour qui, sur le déclin de l'âge, il
nourrissait quelque tendresse.
Bref, M. Brunetière reconnaît qu'il est beaucoup d'avis contraires les
uns aux autres dans la république des lettres. En vain, il se ravise
ensuite et nous déclare avec assurance qu'«il n'est pas vrai que les
opinions y soient si diverses ni les divisions si profondes». En vain,
il s'autorise d'une opinion de M. Jules Lemaître pour affirmer qu'il est
admis par tous les lettrés que certains écrivains _existent_, malgré
leurs défauts, tandis que d'autres _n'existent pas_. Que, par exemple,
Voltaire tragique existe, et que Campistron n'existe pas, ni l'abbé
Leblanc, ni M. de Jouy. C'est un premier point qu'il veut qu'on lui
accorde, mais on ne le lui accordera pas, car, s'il s'agissait de
dresser les deux listes, on ne s'entendrait guère.
Le second point auquel il s'attache est qu'il y a des degrés, qui sont
proprement les grades conférés au génie dans les facultés de
grammairiens et dans les universités de rhéteurs. On conçoit que de tels
diplômes seraient avantageux pour le bon ordre et la régularité de la
gloire. Malheureusement ils perdent beaucoup de leur valeur par l'effet
des contradictions humaines; et ces doctorats, ces licences, que M.
Brunetière croit universellement reconnus ne font guère autorité que
pour ceux qui les confèrent.
En théorie pure, on peut concevoir une critique qui, procédant de la
science, participe de sa certitude. De l'idée que nous nous faisons des
forces cosmiques et de la mécanique céleste dépend peut-être notre
sentiment sur l'éthique de M. Maurice Barrès et sur la prosodie de M.
Jean Moréas. Tout s'enchaîne dans l'univers. Mais en réalité, les
anneaux sont, par endroits, si brouillés que le diable lui-même ne les
démêlerait pas, bien qu'il soit logicien. Et puis, il faut en convenir
de bonne grâce: ce que l'humanité sait le moins bien, au rebours de
Petit Jean, c'est son commencement. Les principes nous manquent en
toutes choses et particulièrement dans la connaissance des ouvrages de
l'esprit. On ne peut prévoir aujourd'hui, quoi qu'on dise, le temps où
la critique aura la rigueur d'une science positive et même on peut
croire assez raisonnablement que cette heure ne viendra jamais. Pourtant
les grands philosophes de l'antiquité couronnaient leur système du monde
par une poétique, et ils faisaient sagement. Il vaut mieux encore parler
avec incertitude des belles pensées et des belles formes, que de s'en
taire à jamais. Peu d'objets au monde sont absolument soumis à la
science, jusqu'à se laisser ou reproduire ou prédire par elle. Sans
doute, un poème ne sera jamais de ces objets-là, ni un poète. Les choses
qui nous touchent le plus, qui nous semblent les plus belles et les plus
désirables sont précisément celles qui demeurent toujours vagues pour
nous et en partie mystérieuses. La beauté, la vertu, le génie garderont
à jamais leur secret. Ni le charme de Cléopâtre, ni la douceur de Saint
François-d'Assise, ni la poésie de Racine ne se laisseront réduire en
formules et, si ces objets relèvent de la science, c'est d'une science
mêlée d'art, intuitive, inquiète et toujours inachevée. Cette science,
ou plutôt cet art existe: c'est la philosophie, la morale, l'histoire,
la critique, enfin tout le beau roman de l'humanité.
Toute oeuvre de poésie ou d'art a été de tout temps un sujet de disputes
et c'est peut-être un des plus grands attraits des belles choses que de
rester ainsi douteuses, car, toutes, on a beau le nier, toutes sont
douteuses. M. Brunetière ne veut pas convenir tout à fait de cette
universelle et fatale incertitude. Elle répugne trop à son esprit
autoritaire et méthodique, qui veut toujours classer et toujours juger.
Qu'il juge donc, puisqu'il est judicieux! Et qu'il pousse ses arguments
serrés dans l'ordre effrayant de la tortue, puisqu'enfin il est un
critique guerrier!
Mais ne peut-il pardonner à quelque innocent esprit de se mêler des
choses de l'art avec moins de rigueur et de suite qu'il n'en a lui-même,
et d'y déployer moins de raison, surtout moins de raisonnement; de
garder dans la critique le ton familier de la causerie et le pas léger
de la promenade; de s'arrêter où l'on se plaît et de faire parfois des
confidences; de suivre ses goûts, ses fantaisies et même son caprice, à
la condition d'être toujours vrai, sincère et bienveillant; de ne pas
tout savoir et de ne pas tout expliquer; de croire à l'irrémédiable
diversité des opinions et des sentiments et de parler plus volontiers de
ce qu'il faut aimer.
A. F.
LA VIE LITTÉRAIRE
POURQUOI SOMMES-NOUS TRISTES[3]?
[Note 3: Pierre Loti: _Japoneries d'automne_, 1 vol.--Guy de Maupassant:
_La Main gauche_. 1 vol.]
Pierre Loti nous a donné le journal des dernières semaines qu'il a
passées au Japon; ce sont des pages exquises, infiniment tristes. Qu'il
décrive Kioto, la ville sainte, et ses temples habités par des monstres
séculaires, qu'il nous montre la belle société d'Yeddo déguisée à
l'européenne et dansant nos quadrilles, ou qu'il évoque l'impératrice
Harou-Ko dans sa grâce hiératique et bizarre, Loti répand une tristesse
vague, subtile et pénétrante qui vous enveloppe comme une brume et dont
le goût âcre, l'amer parfum, vous restent au coeur. D'où vient qu'il est
désolé et qu'il nous désole? Qu'est-ce qui lui fait sentir ainsi le mal
de vivre? Est-ce la monotonie sans fin des formes et des couleurs que
déroule ce peuple falot au milieu duquel il passe en regardant? Est-ce
le rire éternel de ces jolies petites bêtes aux yeux bridés, de ces
_mousmés_ toutes semblables les unes aux autres avec leur coiffure aux
longues épingles et le grand noeud de leur ceinture? Est-ce
l'inexprimable odeur de cette race jaune, le je ne sais quoi qui fait
que l'âme nippone est en horreur à la nôtre? Est-il triste parce qu'il
se sent seul parmi des milliers d'êtres ou parce qu'il passe et va
quitter tout ce qu'il voit, mourir à toutes ces choses? Sans doute tout
cela le trouble et l'afflige. Il s'inquiète en voyant des êtres qui sont
des hommes et qui, pourtant, ne sont point ses semblables. Un ennui
charmant et cruel le prend au milieu de ces signes étranges dont le sens
profond lui sera à jamais caché.
En contemplant, dans le temple des «huit drapeaux», la robe semée
d'oiseaux que portait, il y a dix-huit siècles, Gziné-you-Koyo, la reine
guerrière, il souffre du désir de ressaisir tout le charme héroïque de
cette ombre insaisissable; il se sent malheureux de ne pouvoir embrasser
ce merveilleux fantôme. Ce sont là, sans doute, des souffrances assez
rares, mais il les éprouve, et les jeunes Japonaises, les _mousmés_ ne
l'ont point consolé. Il demanda, on le sait, à madame Chrysanthème des
rêves qu'elle ne put lui donner. D'ailleurs, les amours d'un blanc avec
ces petites bêtes jaunes, un peu femmes et un peu potiches, ne sont pas
de nature à donner au coeur une paisible allégresse. Ce sont des hymens
impies. On ne commet point impunément le crime des anges qui s'unirent
aux filles des hommes.
L'antipathie de la race blanche pour la race jaune est si naturelle
qu'il y a presque de la monstruosité à la vaincre. Et pourtant nous
avons un tel besoin de sympathie, nous sommes si bien faits pour nous
attacher et prendre racine, que nous ne pouvons rien quitter sans
arrachement et que tout départ sans retour nous a un goût amer. Comme ce
sentiment est inconscient et rapide, il est de ceux que Loti a le mieux
éprouvés; son âme mobile, peu capable d'impressions durables, est sans
cesse agitée par de petits frissons, et c'est là encore une cause de
mélancolie, que cette infinité de sensations courtes et heurtées comme
ces petites lames dures que craignent les marins. Avec quelle
délicatesse il sent, il exprime la tristesse du départ, cette immense
tristesse contenue dans ces seuls mots: «Je ne reverrai plus jamais
cela!»
Par une nuit froide et sombre, comme il va rejoindre son navire en rade,
il est forcé de s'arrêter en chemin, pour une heure, dans un petit
village où il n'a que faire. Découvrant une maisonnette au bout d'un
sentier, il entre; il est reçu par une jolie _mousmé_; très hospitalière
qui lui donne du riz et des cigarettes. Et le voilà qui songe:
Il est affreux, mon dîner!... Dans le réchaud, de détestables
braises fument et ne répandent pas de chaleur; j'ai les doigts
si engourdis que je ne sais plus me servir de mes baguettes. Et
autour de nous, derrière la mince paroi de papier, il y a la
tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais
si glaciale et si noire. Mais la _mousmé_ est là qui me sert
avec des révérences de marquise Louis XV, avec des sourires qui
plissent ses yeux de chats à longs cils, qui retroussent son
petit nez déjà retroussé par lui-même--et elle est exquise à
regarder...
Parce qu'elle est jolie, parce qu'elle est très jeune, surtout
parce qu'elle est extraordinairement fraîche et saine, et qu'un
je ne sais quoi dans son regard attire le mien, voici qu'il y a
un charme subitement jeté sur l'auberge misérable où elle vit:
je m'y attarderais presque; je ne m'y sens plus seul ni dépaysé;
un alanguissement me vient, qui sera oublié dans une heure, mais
qui ressemble beaucoup trop, hélas! à ces choses que nous
appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions
tâcher de croire grandes et nobles.
Et il emporte un regret d'une heure. Comment ne serait-il pas
mortellement triste? Avec une exquise délicatesse d'épiderme, il ne sent
rien à fond. Pendant que toutes les voluptés et toutes les douleurs du
monde dansent autour de lui comme des bayadères devant un rajah, son âme
reste vide, morne, oisive, inoccupée. Rien n'y a pénétré. Cette
disposition est excellente pour écrire des pages qui troublent le
lecteur. Chateaubriand, sans son éternel ennui, n'aurait pas fait
_René_.
En même temps que Pierre Loti donnait ses _Japoneries d'automne_, M. Guy
de Maupassant publiait un recueil de nouvelles intitulé la _Main gauche_
et ce titre s'explique de lui-même. Ces nouvelles sont fort diverses de
ton et d'allure. Il s'en faut qu'elles aient toutes la même valeur, mais
toutes portent la marque du maître; la fermeté, la brièveté forte de
l'expression, et cette sobriété puissante qui est le premier caractère
du talent de M. de Maupassant.
Ce recueil aussi, qu'on lit avidement, laisse une impression de
tristesse. M. de Maupassant n'exprime pas comme l'auteur du _Mariage de
Loti_ la mélancolie des choses et ne semble pas frappé de la
disproportion de nos forces, de nos espérances et de la réalité. Il est
sans inquiétude; pourtant il n'est pas gai. La tristesse qu'il donne est
une tristesse simple, rude et claire. Il nous montre la laideur, la
brutalité, la bêtise épaisse, la ruse sauvage de la bête humaine, et
cela nous touche. Ses personnages sont en général peu intelligents,
assez vulgaires, terriblement vrais. Ses femmes sont instinctives,
naïvement perverses, mal sûres, et par là tragiques. Ce qu'elles font,
elles le font par pur instinct, en cédant aux suggestions obscures de la
chair et du sang. Parisiennes raffinées comme madame Haggan (_le
Rendez-vous_) ou créatures sauvages comme Allouma (la première nouvelle
du recueil), elles sont les jouets de la nature et elles ignorent
elles-mêmes la force qui les mène. Pourquoi madame Haggan change-t-elle
d'amour? Parce que c'est le printemps. Pourquoi Allouma s'en est-elle
allée avec un berger du Sud? Parce que le siroco soufflait.
Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus
souvent, même les plus fines et les plus compliquées, pourquoi
elles agissent? Pas plus qu'une girouette qui tourne au vent.
Une brise insensible fait pivoter la flèche de fer, de cuivre,
de tôle ou de bois, de même qu'une influence imperceptible, une
impression insaisissable remue et pousse aux résolutions le
coeur changeant des femmes, qu'elles soient des villes, des
champs, des faubourgs ou du désert.
Elles peuvent sentir ensuite, si elles raisonnent ou
comprennent, pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais,
sur le moment, elles l'ignorent, car elles sont les jouets de
leur sensibilité à surprises, les esclaves étourdies des
événements, des milieux, des émotions, des rencontres et de tous
les effleurements dont tressaillent leur âme et leur chair!
(Page 62.)
Tel est le sentiment d'un des personnages de M. de Maupassant et il
semble bien que ce soit le sentiment de M. de Maupassant lui-même. Cela
n'est pas nouveau et nos pères connaissaient la fragilité des femmes.
Mais ils en faisaient des fabliaux. Il faut bien qu'il y ait quelque
chose de changé, puisque nous gémissons de ce qui les faisait tant rire.
Nous sommes plus affinés, plus délicats, plus ingénieux à nous
tourmenter, plus habiles à souffrir. En ornant nos voluptés nous avons
perfectionné nos douleurs. Et voilà pourquoi M. de Maupassant ne fait
point de fabliaux, et fait des contes cruels.
Ne nous flattons pas d'avoir entièrement inventé aucune de nos misères.
Il y a longtemps que le prêtre murmure en montant à l'autel: «Pourquoi
êtes-vous triste, ô mon âme, et pourquoi me troublez-vous?» Une femme
voilée est en chemin depuis la naissance du monde: elle se nomme la
Mélancolie. Pourtant, il faut être juste. Nous avons ajouté, certes,
quelque chose au deuil de l'âme et apporté notre part au trésor
universel du mal moral.
J'ai déjà parlé[4] de ma vieille bible en estampes et du paradis
terrestre que j'admirais dans ma tendre et sage enfance, le soir, à la
table de famille, sous la lampe qui brûlait avec une douceur infinie. Ce
paradis était un paysage de Hollande et il y avait sur les collines des
chênes tordus par le vent de la mer. Les prairies, admirablement
drainées, étaient coupées par des lignes de saules creux. L'arbre de la
science était un pommier aux branches moussues.
[Note 4: Voir _la Vie littéraire_, t. II, p. 319.]
Tout cela me ravissait. Mais je ne comprenais pas pourquoi Dieu avait
défendu à cette bonne Flamande d'Ève de toucher aux fruits de l'arbre
qui donnait de belles connaissances. Je le sais maintenant, et je suis
bien près de croire que le Dieu de ma vieille bible avait raison. Ce bon
vieillard, amateur de jardins, se disait sans doute: «La science ne fait
pas le bonheur, et quand les hommes sauront beaucoup d'histoire et de
géographie, ils deviendront tristes.» Et il ne se trompait point. Si
d'aventure il vit encore, il doit se féliciter de sa longue
perspicacité. Nous avons mangé les fruits de l'arbre de la science, et
il nous est resté dans la bouche un goût de cendre. Nous avons exploré
la terre; nous nous sommes mêlés aux races noires, rouges et jaunes, et
nous avons découvert avec effroi que l'humanité était plus diverse que
nous ne pensions, et nous nous sommes trouvés en face de frères étranges
dont l'âme ne ressemble pas plus à la nôtre que celle des animaux. Et
nous avons songé: qu'est-ce donc que l'humanité, qui change ainsi, selon
les climats, de visage, d'âme et de dieux? Quand nous ne connaissions de
la terre que les champs qui nous nourrissaient, elle nous semblait
grande; nous avons reconnu sa place dans l'univers, et nous l'avons
trouvée petite. Nous avons reconnu que ce n'était qu'une goutte de boue,
et cela nous a humiliés. Nous avons été amenés à croire que les formes
de la vie et de l'intelligence étaient infiniment plus nombreuses que
nous ne le soupçonnions d'abord et qu'il y avait des êtres pensants dans
toutes les planètes, dans tous les mondes. Et nous avons compris que
notre intelligence était misérablement petite. La vie n'est, par
elle-même, ni longue ni courte et les hommes simples qui la mesurent à
sa durée moyenne disent justement que c'est avoir assez vécu que de
mourir en cheveux blancs. Nous, qu'avons-nous fait? Nous avons voulu
deviner l'âge immémorial de la terre, l'âge même du soleil, et c'est aux
périodes géologiques et aux âges cosmiques que nous mesurons à présent
la vie humaine, qui, sur cette mesure, nous semble ridiculement courte.
Noyés dans l'océan du temps et de l'espace, nous avons vu que nous
n'étions rien, et cela nous a désolés. Dans notre orgueil, nous n'avons
voulu rien dire, mais nous avons pâli. Le plus grand mal (et sans doute
le vieux jardinier à la barbe blanche de ma vieille bible l'avait
prévu), c'est qu'avec la bonne ignorance la foi s'en est allée. Nous
n'avons plus d'espérances et nous ne croyons plus à ce qui consolait nos
pères. Cela surtout nous est pénible. Car il était doux de croire même à
l'enfer.
Enfin, pour comble de misère, les conditions de la vie matérielle sont
devenues plus pénibles qu'autrefois. La société nouvelle, en autorisant
toutes les espérances excite toutes les énergies. Le combat pour
l'existence est plus acharné que jamais, la victoire plus insolente, la
défaite plus inexorable. Avec la foi et l'espérance nous avons perdu la
charité; les trois vertus qui, comme trois nefs ayant à la proue l'image
d'une vierge céleste, portaient les pauvres âmes sur l'océan du monde
ont sombré dans la même tempête. Qui nous apportera une foi, une
espérance, une charité nouvelles?
HROTSWITHA AUX MARIONNETTES
J'en ai déjà fait l'aveu: j'aime les marionnettes, et celles de M.
Signoret me plaisent singulièrement. Ce sont des artistes qui les
taillent; ce sont des poètes qui les montrent. Elles ont une grâce
naïve, une gaucherie divine de statues qui consentent à faire les
poupées, et l'on est ravi de voir ces petites idoles jouer la comédie.
Considérez encore qu'elles furent faites pour ce qu'elles font, que leur
nature est conforme à leur destinée, qu'elles sont parfaites sans
effort.
J'ai vu, certain soir, sur un grand théâtre, une dame de beaucoup de
talent et tout à fait respectable qui, habillée en reine et récitant des
vers, voulait se faire passer pour la soeur d'Hélène et des célestes
Gémeaux. Mais elle a le nez camard, et j'ai connu tout de suite à ce
signe qu'elle n'était pas la fille de Léda. C'est pourquoi elle avait
beau dire et beau faire, je ne la croyais pas. Tout mon plaisir était
gâté. Avec les marionnettes, on n'a jamais à craindre un semblable
malaise. Elles sont faites à l'image des filles du rêve. Et puis elles
ont mille autres qualités que je ne saurais exprimer tant elles sont
subtiles, mais que je goûte avec délices. Tenez, ce que je vais dire est
à peu près inintelligible; je le dirai tout de même parce que cela
répond à une sensation vraie. Ces marionnettes ressemblent à des
hiéroglyphes égyptiens, c'est-à-dire à quelque chose de mystérieux, et
de pur, et, quand elles représentent un drame de Shakespeare ou
d'Aristophane, je crois voir la pensée du poète se dérouler en
caractères sacrés sur les murailles d'un temple. Enfin, je vénère leur
divine innocence et je suis bien sûr que, si le vieil Eschyle, qui était
très mystique, revenait sur la terre et visitait la France à l'occasion
de notre Exposition universelle, il ferait jouer ses tragédies par la
troupe de M. Signoret.
J'avais à coeur de dire ces choses, parce que je crois, sans me flatter,
qu'un autre ne les dirait pas, et je soupçonne fort que ma folie est
unique. Les marionnettes répondent exactement à l'idée que je me fais du
théâtre, et je confesse que cette idée est particulière. Je voudrais
qu'une représentation dramatique rappelât en quelque chose, pour rester
véritablement un jeu, les boîtes de Nuremberg, les arches de Noé et les
tableaux à horloge. Mais je voudrais aussi que ces images naïves fussent
des symboles, qu'une magie animât ces formes simples et que ce fût enfin
des joujoux enchantés. Ce goût semble bizarre; pourtant, il faut
considérer que Shakespeare et Sophocle le contentent assez bien.
Les marionnettes nous ont donné dernièrement une comédie qui fut écrite
au temps de l'empereur Othon, dans un couvent de la Saxe, à Gandersheim,
par une jeune religieuse nommée Hrotswitha, c'est-à-dire la _Rose
blanche_, ou plutôt la _Voix claire_, car les savants hésitent, et le
vieux saxon ne se lit pas très facilement, ce dont vous me voyez désolé.
En ce temps-là la figure de l'Europe était brumeuse et chevelue. Les
choses étaient sombres, les âmes rudes. Les hommes, vêtus de chemises
d'acier et coiffés de casques pointus qui leur donnaient l'air de grands
brochets, s'en allaient tous en guerre et ce n'était dans la chrétienté
que coups de lance et d'épée. On bâtissait des églises très sombres,
décorées de figures épouvantables et touchantes comme en font les petits
enfants quand ils s'efforcent de représenter des hommes et des animaux.
Les vieux tailleurs de pierre du temps de l'empereur Othon et du roi
Louis d'Outre-mer avaient, comme les enfants, toutes les surprises et
toutes les joies de l'ignorance. Aux chapiteaux des colonnes, ils
mettaient des anges dont les mains étaient plus grosses que le corps
parce qu'il est très difficile de faire tenir cinq doigts dans un petit
espace, et ces mains n'en étaient pas moins quelque chose de
merveilleux. Aussi devaient-ils être satisfaits, ces bons imagiers, en
contemplant leur ouvrage qui ne ressemblait à rien et faisait penser à
tout.
Les gros oiseaux, les dragons et les petits hommes monstrueux de la
sculpture romane, ce fut avec les enluminures féroces, pleines de
diableries, des manuscrits, tout ce que Hrotswitha put connaître de la
beauté des arts. Mais elle lisait Térence et Virgile dans sa cellule, et
elle avait l'âme douce, riante et pure. Elle composait des poèmes qui
rappellent quelque peu ces anges dont les mains étaient plus grandes que
les corps, mais qui nous touchent par je ne sais quoi de candide,
d'innocent, et d'heureux.
C'était, pour ces femmes enfermées dans un monastère, un grand amusement
que de jouer la comédie. Les représentations dramatiques étaient
fréquentes dans les couvents de filles nobles et lettrées. Ni décors ni
costumes. Seulement des fausses barbes pour représenter les hommes.
Hrotswitha composa des comédies qu'elle jouait sans doute avec ses
soeurs; et ces pièces, écrites dans un latin un peu mièvre et court,
assez joli, sont bien les plus gracieuses curiosités dont puisse
s'amuser aujourd'hui un esprit ouvert aux souffles, aux parfums, aux
ombres du passé.
C'était une honnête créature, que Hrotswitha; attachée à son état, ne
concevant rien de plus beau que la vie religieuse, elle n'eut d'autre
objet, en écrivant des comédies, que de célébrer les louanges de la
chasteté. Mais elle n'ignorait aucun des périls que courait dans le
monde sa vertu préférée, et son théâtre nous montre la pureté des
vierges exposées à toutes les offenses. Les légendes pieuses qui lui
servaient de thème fournissaient à cet égard une riche matière. On sait
quels assauts durent soutenir les Agnès, les Barbe, les Catherine et
toutes ces épouses de Jésus-Christ qui mirent sur la robe blanche de la
virginité la rose rouge du martyre. La pieuse Hrotswitha ne craignait
pas de dévoiler les fureurs des hommes sensuels. Elle les raillait
parfois avec une gaucherie charmante. Elle nous montre, par exemple, le
païen Dulcitius prêt à se jeter comme un lion dévorant sur trois vierges
chrétiennes dont il est indistinctement épris. Par bonheur, il se
précipite dans une cuisine, croyant entrer dans la chambre où elles sont
renfermées. Ses sens s'égarent, et, dans sa folie, c'est la vaisselle
qu'il couvre de caresses. Une des jeunes filles l'observe à travers les
fentes de la porte et décrit à ses compagnes la scène dont elle est
témoin.
«Tantôt, dit-elle, il presse tendrement les marmites sur son sein,
tantôt il embrasse des chaudrons et des poèles à frire et leur donne
d'amoureux baisers... Déjà son visage, ses mains, ses vêtements sont
tellement salis et noircis qu'il ressemble tout à fait à un Éthiopien.»
C'est là sans doute une peinture des passions que les religieuses de
Gandersheim pouvaient contempler sans danger. Mais parfois Hrotswitha
donne au désir un visage plus tragique. Son drame de _Callimaque_ est
plein, dans sa sécheresse gothique, des troubles d'un amour plus
puissant que la mort. Le héros de la tragédie, Callimaque, aime avec
violence Drusiana, la plus belle et la plus vertueuse des dames
d'Éphèse. Drusiana est chrétienne: prête à succomber, elle demande au
Christ qu'il la sauve. Et Dieu l'exauce en la faisant mourir. Callimaque
n'apprend la mort de celle qu'il aime qu'après qu'on l'a ensevelie. Il
va la nuit, dans le cimetière; il ouvre le cercueil, il écarte le
linceul. Il dit:
--Comme je t'aimais sincèrement! Et toi, tu m'as toujours repoussé!
Toujours tu as contredit mes voeux.
Puis, arrachant la morte à son lit de repos, il la presse dans ses bras
en poussant un horrible cri de triomphe:
--Maintenant elle est en mon pouvoir!
Callimaque devient ensuite un grand saint et n'aime plus que Dieu. Il
n'en avait pas moins donné aux vierges de Gandersheim un effroyable
exemple du délire des sens et des troubles de l'âme. Les religieuses du
temps d'Othon le Grand ne mettaient pas assurément leur pureté sous la
garde de l'ignorance: deux des pieuses comédies de leur soeur Hrotswitha
les transportaient en imagination dans les cloîtres du vice. Je veux
parler de _Panuphtius_ et de cet _Abraham_ dont les marionnettes de la
rue Vivienne nous ont donné deux représentations. On voit, dans l'un et
l'autre de ces drames tirés de l'hagiographie orientale, un saint homme
qui n'a point craint de se rendre chez une courtisane pour la ramener au
bien.
C'était assez l'usage des bons moines d'Égypte et de Syrie, qui
devançaient ainsi de plusieurs siècles les prédications du bienheureux
Robert d'Arbrissel. Le Panuphtius de la poétesse saxonne est un bon
copte du nom de Paphnuti, que M. Amélineau, de qui nous nous
entretiendrons bientôt, connaît intimement. Quant à saint Abraham, c'est
un anachorète de Syrie dont la vie a été écrite en syriaque par saint
Ephrem.
Étant vieux, il vivait seul dans une petite cabane, lorsque son frère
mourut, laissant une fille d'une grande beauté, nommée Marie. Abraham,
assuré que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nièce, fit
bâtir pour elle une cellule proche de la sienne, d'où il l'instruisait
par une petite fenêtre qu'il avait percée.
Il avait soin qu'elle jeûnât, veillât et chantât des psaumes. Mais un
moine, qu'on croit être un faux moine, s'étant approché de Marie pendant
que le saint homme Abraham méditait sur les saintes Écritures, induisit
en péché la jeune fille, qui se dit ensuite:
--Il vaut bien mieux, puisque je suis morte à Dieu, que j'aille dans un
pays où je ne sois connue de personne.
Et, quittant sa cellule, elle s'en alla dans une ville voisine qu'on
croit être Édesse, où il y avait des jardins délicieux et de fraîches
fontaines, et qui est encore aujourd'hui la plus agréable des villes de
Syrie.
Cependant le saint homme Abraham était plongé dans une méditation
profonde. Sa nièce était déjà partie depuis plusieurs jours quand,
ouvrant sa petite fenêtre, il demanda:
--Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si
bien?
Et, ne recevant pas de réponse, il soupçonna la vérité et s'écria:
--Un loup cruel a enlevé ma brebis!
Il demeura dans l'affliction pendant deux ans; après quoi, il apprit que
sa nièce menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de
ses amis d'aller à la ville pour reconnaître exactement ce qui en était.
Le rapport de cet ami fut qu'en effet Marie menait une très mauvaise
vie. À cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prêter un
habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tête,
afin de n'être point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le
visage, il se rendit dans l'hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce
était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s'il ne
l'apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit à
l'hôtelier en feignant de sourire:
--Mon maître, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je
pas la voir?
L'hôtelier, qui était obligeant, la fit appeler, et Marie se présenta
dans un costume qui, selon la propre expression de saint Éphrem,
suffisait à révéler sa conduite. L'homme de Dieu en fut pénétré de
douleur. Il affecta pourtant la gaieté et commanda un bon repas. Marie
était, ce jour-là, d'une humeur sombre, et la vue de ce vieillard,
qu'elle ne reconnaissait pas, car il n'avait point tiré son chapeau, ne
la tournait nullement à la joie. L'hôtelier lui faisait honte d'une si
méchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais
elle dit en soupirant:
--Plût à Dieu que je fusse morte il y a trois ans!
Le saint homme Abraham s'efforça de prendre le langage d'un cavalier
comme il en avait pris l'habit:
--Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes péchés, mais pour
partager ton amour.
Mais, quand l'hôtelier l'eut laissé seul avec Marie, il cessa de feindre
et, levant son chapeau, il dit en pleurant:
--Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham
qui vous ai tenu lieu de père?
Il lui toucha la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et à la
pénitence. Surtout craignant de la désespérer, il lui répétait sans
cesse:
--Ma fille, il n'y a que Dieu d'impeccable!
Marie avait l'âme naturellement douce. Elle consentit à retourner auprès
de lui. Elle voulait emporter ses robes et ses bijoux. Mais Abraham lui
fit entendre qu'il était plus convenable de les laisser. Il la fit
monter sur son cheval et la ramena aux cellules où ils reprirent tous
deux leur vie passée. Seulement le saint homme prit soin, cette fois,
que la chambre de Marie ne communiquât point avec le dehors et qu'on
n'en pût sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-même,
moyennant quoi, avec la grâce de Dieu, il garda sa brebis. Le judicieux
Tillemont non seulement rapporte ces faits dans son histoire, mais
encore en établit exactement la chronologie. Marie pécha avec le faux
moine et s'engagea dans une hôtellerie d'Édesse en l'an 358. Elle fut
ramenée dans sa cellule en l'an 360, et elle y mourut saintement après
une vie pleine de mérites en 370. Ce sont là des dates précises. Les
Grecs célèbrent le 29 d'octobre la fête de sainte Marie la Recluse.
Cette fête est marquée dans le _Martyrologe romain_ au 16 de mars.
Sur ce sujet, la Rose blanche de Gandersheim, dans le dessein de montrer
le triomphe final de la chasteté, a fait une comédie pleine à la fois de
naïveté et d'audace, de barbarie et de subtilité, et que pouvaient
seules représenter les religieuses saxonnes du temps d'Othon le Grand et
les marionnettes de la rue Vivienne.
CHARLES BAUDELAIRE[5]
[Note 5: _Oeuvres complètes de Chartes Baudelaire_, Édition Lemerre.
(Petite Bibliothèque littéraire.)]
Baudelaire a été traité récemment avec une rudesse vraiment excessive
par un critique dont l'autorité est forte, parce qu'elle est fondée sur
la probité de l'esprit. M. Brunetière n'a vu dans l'auteur des _Fleurs
du mal_ qu'un extravagant et un fou. Il l'a dit avec sa franchise
coutumière. Et ce jour-là, il a, par mégarde, offensé les muses, car
Baudelaire est poète. Il a, je le reconnais, des manies odieuses; dans
ses mauvais moments, il grimace comme un vieux macaque. Il affectait
dans sa personne une sorte de dandysme satanique qui semble aujourd'hui
assez ridicule. Il mettait sa joie à déplaire et son orgueil à paraître
odieux. Cela est pitoyable et sa légende, faite par ses admirateurs et
ses amis, abonde en traits de mauvais goût.
--Avez-vous mangé de la cervelle de petit enfant? disait-il un jour à un
honnête fonctionnaire. Mangez-en; cela ressemble à des cerneaux et c'est
excellent.
Une autre fois, dans la salle commune d'un restaurant fréquenté par des
provinciaux, il commença à haute voix un récit en ces termes:
--Après avoir assassiné mon pauvre père...
En admettant, ce qui est probable, que ces historiettes ne soient pas
réellement vraies, elles sont dans l'esprit du personnage, elles ont le
tour baudelairien, et je ne sais rien de plus agaçant au monde. Tout
cela n'est pas douteux, mais il faut dire aussi que Baudelaire était
poète.