CHAPITRE V

Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait de

laisser à l'Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier adieu qui

rappelât le temps où son génie brillait dans tout son éclat. C'est une

faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour et la gloire s'étaient

toujours confondus dans son esprit; et, jusqu'au moment où son coeur fit

le sacrifice de tous les attachements de la terre, elle désira que

l'ingrat qui l'avait abandonnée sentît encore une fois que c'était à la

femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donné

la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais dans la

solitude elle composait encore des vers, et depuis l'arrivée d'Oswald

elle semblait avoir repris un intérêt plus vif à cette occupation.

Peut-être désirait-elle de lui rappeler, avant de mourir, son talent et

ses succès; enfin, tout ce que le malheur et l'amour lui faisaient

perdre. Elle choisit donc un jour pour réunir dans une des salles de

l'académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre ce qu'elle

avait écrit. Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d'amener son

époux. «Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'état où je suis.»

Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution de Corinne.

Lirait-elle ces vers elle-même? quel sujet voulait-elle traiter? Enfin

il suffisait de la possibilité de la voir pour bouleverser entièrement

l'âme d'Oswald. Le matin du jour désigné, l'hiver, qui se fait si

rarement sentir en Italie, s'y montra pour un moment comme dans les

climats du Nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons.

La pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres; et, par

une singularité dont il y a cependant plus d'exemples en Italie que

partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de

janvier et mêlait un sentiment de terreur à la tristesse du mauvais

temps. Oswald ne prononçait pas un seul mot, mais toutes les sensations

extérieures semblaient augmenter le frisson de son âme.

Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y était

rassemblée. A l'extrémité, dans un endroit fort obscur, un fauteuil

était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne

devait s'y placer, parce qu'elle était si malade qu'elle ne pourrait pas

réciter elle-même ses vers. Craignant de se montrer, tant elle était

changée, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald sans être vue. Dès

qu'elle sut qu'il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut

la soutenir pour qu'elle pût avancer; sa démarche était chancelante.

Elle s'arrêtait de temps en temps pour respirer, et l'on eût dit que ce

court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie

sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit, chercha des yeux à

découvrir Oswald, l'aperçut, et, par un mouvement tout à fait

involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba

l'instant d'après en détournant son visage, comme Didon lorsqu'elle

rencontre Énée dans un monde où les passions humaines ne doivent plus

pénétrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait

hors de lui, voulait se précipiter à ses pieds; il le contint par le

respect qu'il devait à Corinne en présence de tant de monde.

Une jeune fille vêtue de blanc, et couronnée de fleurs, parut sur une

espèce d'amphithéâtre qu'on avait préparé. C'était elle qui devait

chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce

visage si paisible et si doux, ce visage où les peines de la vie

n'avaient encore laissé aucune trace, et les paroles qu'elle allait

prononcer. Mais ce contraste même avait plu à Corinne; il répandait

quelque chose de serein sur les pensées trop sombres de son âme abattue.

Une musique noble et sensible prépara les auditeurs à l'impression

qu'ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher ses

regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition

cruelle dans une nuit de délire; et ce fut à travers ses sanglots qu'il

entendit ce chant du cygne, que la femme envers laquelle il était si

coupable lui adressait encore au fond du coeur.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 164 / 167 题