Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait de
laisser à l'Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier adieu qui
rappelât le temps où son génie brillait dans tout son éclat. C'est une
faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour et la gloire s'étaient
toujours confondus dans son esprit; et, jusqu'au moment où son coeur fit
le sacrifice de tous les attachements de la terre, elle désira que
l'ingrat qui l'avait abandonnée sentît encore une fois que c'était à la
femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donné
la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais dans la
solitude elle composait encore des vers, et depuis l'arrivée d'Oswald
elle semblait avoir repris un intérêt plus vif à cette occupation.
Peut-être désirait-elle de lui rappeler, avant de mourir, son talent et
ses succès; enfin, tout ce que le malheur et l'amour lui faisaient
perdre. Elle choisit donc un jour pour réunir dans une des salles de
l'académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre ce qu'elle
avait écrit. Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d'amener son
époux. «Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'état où je suis.»
Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution de Corinne.
Lirait-elle ces vers elle-même? quel sujet voulait-elle traiter? Enfin
il suffisait de la possibilité de la voir pour bouleverser entièrement
l'âme d'Oswald. Le matin du jour désigné, l'hiver, qui se fait si
rarement sentir en Italie, s'y montra pour un moment comme dans les
climats du Nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons.
La pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres; et, par
une singularité dont il y a cependant plus d'exemples en Italie que
partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de
janvier et mêlait un sentiment de terreur à la tristesse du mauvais
temps. Oswald ne prononçait pas un seul mot, mais toutes les sensations
extérieures semblaient augmenter le frisson de son âme.
Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y était
rassemblée. A l'extrémité, dans un endroit fort obscur, un fauteuil
était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne
devait s'y placer, parce qu'elle était si malade qu'elle ne pourrait pas
réciter elle-même ses vers. Craignant de se montrer, tant elle était
changée, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald sans être vue. Dès
qu'elle sut qu'il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut
la soutenir pour qu'elle pût avancer; sa démarche était chancelante.
Elle s'arrêtait de temps en temps pour respirer, et l'on eût dit que ce
court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie
sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit, chercha des yeux à
découvrir Oswald, l'aperçut, et, par un mouvement tout à fait
involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba
l'instant d'après en détournant son visage, comme Didon lorsqu'elle
rencontre Énée dans un monde où les passions humaines ne doivent plus
pénétrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait
hors de lui, voulait se précipiter à ses pieds; il le contint par le
respect qu'il devait à Corinne en présence de tant de monde.
Une jeune fille vêtue de blanc, et couronnée de fleurs, parut sur une
espèce d'amphithéâtre qu'on avait préparé. C'était elle qui devait
chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce
visage si paisible et si doux, ce visage où les peines de la vie
n'avaient encore laissé aucune trace, et les paroles qu'elle allait
prononcer. Mais ce contraste même avait plu à Corinne; il répandait
quelque chose de serein sur les pensées trop sombres de son âme abattue.
Une musique noble et sensible prépara les auditeurs à l'impression
qu'ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher ses
regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition
cruelle dans une nuit de délire; et ce fut à travers ses sanglots qu'il
entendit ce chant du cygne, que la femme envers laquelle il était si
coupable lui adressait encore au fond du coeur.