CHAPITRE IV

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver du calme après

l'impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il

fuyait la présence de Lucile, il passait les heures entières sur le bord

de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut

tenté de se jeter dans les flots pour être au moins porté, quand il ne

serait plus, vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant

sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de voir sa

soeur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait envie de le

satisfaire. Mais comment aborder cette question auprès de Lucile? Il

apercevait bien qu'elle était blessée de sa tristesse; il aurait voulu

qu'elle l'interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le

premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d'amener la conversation

sur des sujets indifférents, de proposer une promenade, afin de

détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle

parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir

Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; seulement il

demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait

avec une expression de physionomie digne et froide.

Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna

secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de

l'enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente

de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa

prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir

Oswald. «Qui vous a appris cela, ma fille? dit-il.--La dame que je viens

de voir, répondit-elle.--Et comment vous a-t-elle reçue?--Elle a

beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne sais pourquoi. Elle

m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien

malade.--Et vous plaît-elle cette dame, ma fille? continua lord

Nelvil.--Beaucoup, répondit Juliette; j'y veux aller tous les jours.

Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle

veut que je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon

père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne répondit

plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous

les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne;

et peut-être eut-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille

sans son consentement. Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès

inconcevables dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi de

sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers

essais.

Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine à Lucile

que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation de sa fille. Elle

savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et

de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l'instruire et lui

communiquer tous ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à

lui léguer de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas

cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil;

mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule

sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui enlever des leçons

qui ajoutaient à ses agréments d'une manière si remarquable. Un jour

lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de

musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa

taille, de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses jolis

regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau

tableau, avec la grâce de l'enfance de plus, qui mêle à tout un charme

innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu'il ne pouvait

prononcer un mot, et il s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur

sa harpe un air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à

Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, en

l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière lui sans qu'il

l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et

lui dit: «La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris à

jouer ainsi?--Oui, répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour

le faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je

l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; et

seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans,

un certain jour, le 17 novembre, je crois.--Ah! mon Dieu!» s'écria lord

Nelvil; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.

Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, elle dit à son

époux en anglais: «C'est trop, milord, de vouloir ainsi détourner de moi

l'affection de ma fille; cette consolation m'était due dans mon

malheur.» En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut

en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il

apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans

dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son absence,

lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans

la physionomie, tout à fait différente de ce qu'il attendait. Il voulut

enfin lui parler avec confiance, et tâcher d'obtenir d'elle son pardon

par la sincérité; mais elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette

explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous

saurez dans peu les motifs de ma prière.»

Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup plus d'intérêt

que de coutume. Plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels

Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu'à

l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce changement.

Voici quelle en était la cause: Lucile avait été très-blessée des

visites de sa fille chez Corinne, et de l'intérêt que lord Nelvil

paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire

à cette enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son coeur depuis si

longtemps s'était échappé dans ce moment; et, comme il arrive aux

personnes qui sortent de leur caractère, elle prit tout à coup une

résolution très-vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander

si elle était résolue à la troubler toujours dans son sentiment pour son

époux. Lucile se parlait à elle-même avec force jusqu'au moment où elle

arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel

mouvement de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à entrer,

si Corinne, qui l'aperçut de sa fenêtre, ne lui avait envoyé Thérésine

pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de

Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant; elle

se sentit au contraire profondément attendrie par l'état déplorable de

la santé de sa soeur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.

Alors commença entre les deux soeurs un entretien plein de franchise de

part et d'autre. Corinne donna la première l'exemple de cette franchise;

mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça

sur sa soeur l'ascendant qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait

conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha

point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus que peu de

temps à vivre; et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop.

Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d'entretien les plus

délicats; elle lui parla de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle

savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et

mieux encore par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la

froideur existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant alors de

l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont

elle était menacée, elle s'occupa généreusement de rendre Lucile plus

heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de

celui-ci, elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de

trouver dans celle qu'il aimait une manière d'être, à quelques égards,

différente de la sienne; une confiance spontanée, parce que sa réserve

naturelle l'empêchait de la solliciter; plus d'intérêt, parce qu'il

était susceptible de découragement; et de la gaieté, précisément parce

qu'il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même

dans les jours brillants de sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu

juger une étrangère, et montra vivement à Lucile combien serait agréable

une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité la

plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l'abandon, tout le

désir de plaire qu'inspire quelquefois le besoin de réparer des torts.

«On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement malgré

leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. La raison de cette

bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus

aimables, pour se les faire pardonner, et n'imposaient point de gêne,

parce qu'elles avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile,

fière de votre perfection; que votre charme consiste à l'oublier, à ne

vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout à la

fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais à la plus légère

négligence pour vos agréments, et que vous ne vous fassiez point un

titre de ces vertus, pour vous permettre l'orgueil et la froideur. Si

cet orgueil n'était pas fondé, il blesserait peut-être moins; car user

de ses droits refroidit le coeur plus que les prétentions injustes: le

sentiment se plaît surtout à donner ce qui n'est pas dû.»

Lucile remerciait sa soeur avec tendresse de la bonté qu'elle lui

témoignait, et Corinne lui disait: «Si je devais vivre, je n'en serais

pas capable; mais, puisque je dois bientôt mourir, mon seul désir

personnel est encore qu'Oswald retrouve dans vous et dans sa fille

quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse

avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile

revint tous les jours chez sa soeur, et s'étudiait par une modestie bien

aimable, et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, à

ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La curiosité de

lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant les grâces

nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu'elle avait vu Corinne; mais

il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier

entretien avec Lucile, avait exigé le secret de leurs rapports ensemble.

Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais

seulement, à ce qu'il paraît, quand elle se croirait assurée de n'avoir

plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver

à la fois; et elle enveloppait ce projet d'un tel mystère, que Lucile

elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de

l'accomplir.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 163 / 167 题