Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver du calme après
l'impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il
fuyait la présence de Lucile, il passait les heures entières sur le bord
de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut
tenté de se jeter dans les flots pour être au moins porté, quand il ne
serait plus, vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant
sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de voir sa
soeur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait envie de le
satisfaire. Mais comment aborder cette question auprès de Lucile? Il
apercevait bien qu'elle était blessée de sa tristesse; il aurait voulu
qu'elle l'interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le
premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d'amener la conversation
sur des sujets indifférents, de proposer une promenade, afin de
détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle
parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir
Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; seulement il
demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait
avec une expression de physionomie digne et froide.
Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna
secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de
l'enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente
de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa
prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir
Oswald. «Qui vous a appris cela, ma fille? dit-il.--La dame que je viens
de voir, répondit-elle.--Et comment vous a-t-elle reçue?--Elle a
beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne sais pourquoi. Elle
m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien
malade.--Et vous plaît-elle cette dame, ma fille? continua lord
Nelvil.--Beaucoup, répondit Juliette; j'y veux aller tous les jours.
Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle
veut que je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon
père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne répondit
plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous
les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne;
et peut-être eut-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille
sans son consentement. Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès
inconcevables dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi de
sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers
essais.
Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine à Lucile
que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation de sa fille. Elle
savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et
de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l'instruire et lui
communiquer tous ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à
lui léguer de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas
cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil;
mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule
sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui enlever des leçons
qui ajoutaient à ses agréments d'une manière si remarquable. Un jour
lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de
musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa
taille, de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses jolis
regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau
tableau, avec la grâce de l'enfance de plus, qui mêle à tout un charme
innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu'il ne pouvait
prononcer un mot, et il s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur
sa harpe un air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à
Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, en
l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière lui sans qu'il
l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et
lui dit: «La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris à
jouer ainsi?--Oui, répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour
le faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je
l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; et
seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans,
un certain jour, le 17 novembre, je crois.--Ah! mon Dieu!» s'écria lord
Nelvil; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.
Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, elle dit à son
époux en anglais: «C'est trop, milord, de vouloir ainsi détourner de moi
l'affection de ma fille; cette consolation m'était due dans mon
malheur.» En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut
en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il
apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans
dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son absence,
lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans
la physionomie, tout à fait différente de ce qu'il attendait. Il voulut
enfin lui parler avec confiance, et tâcher d'obtenir d'elle son pardon
par la sincérité; mais elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette
explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous
saurez dans peu les motifs de ma prière.»
Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup plus d'intérêt
que de coutume. Plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels
Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu'à
l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce changement.
Voici quelle en était la cause: Lucile avait été très-blessée des
visites de sa fille chez Corinne, et de l'intérêt que lord Nelvil
paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire
à cette enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son coeur depuis si
longtemps s'était échappé dans ce moment; et, comme il arrive aux
personnes qui sortent de leur caractère, elle prit tout à coup une
résolution très-vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander
si elle était résolue à la troubler toujours dans son sentiment pour son
époux. Lucile se parlait à elle-même avec force jusqu'au moment où elle
arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel
mouvement de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à entrer,
si Corinne, qui l'aperçut de sa fenêtre, ne lui avait envoyé Thérésine
pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de
Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant; elle
se sentit au contraire profondément attendrie par l'état déplorable de
la santé de sa soeur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.
Alors commença entre les deux soeurs un entretien plein de franchise de
part et d'autre. Corinne donna la première l'exemple de cette franchise;
mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça
sur sa soeur l'ascendant qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait
conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha
point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus que peu de
temps à vivre; et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop.
Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d'entretien les plus
délicats; elle lui parla de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle
savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et
mieux encore par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la
froideur existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant alors de
l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont
elle était menacée, elle s'occupa généreusement de rendre Lucile plus
heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de
celui-ci, elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de
trouver dans celle qu'il aimait une manière d'être, à quelques égards,
différente de la sienne; une confiance spontanée, parce que sa réserve
naturelle l'empêchait de la solliciter; plus d'intérêt, parce qu'il
était susceptible de découragement; et de la gaieté, précisément parce
qu'il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même
dans les jours brillants de sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu
juger une étrangère, et montra vivement à Lucile combien serait agréable
une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité la
plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l'abandon, tout le
désir de plaire qu'inspire quelquefois le besoin de réparer des torts.
«On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement malgré
leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. La raison de cette
bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus
aimables, pour se les faire pardonner, et n'imposaient point de gêne,
parce qu'elles avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile,
fière de votre perfection; que votre charme consiste à l'oublier, à ne
vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout à la
fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais à la plus légère
négligence pour vos agréments, et que vous ne vous fassiez point un
titre de ces vertus, pour vous permettre l'orgueil et la froideur. Si
cet orgueil n'était pas fondé, il blesserait peut-être moins; car user
de ses droits refroidit le coeur plus que les prétentions injustes: le
sentiment se plaît surtout à donner ce qui n'est pas dû.»
Lucile remerciait sa soeur avec tendresse de la bonté qu'elle lui
témoignait, et Corinne lui disait: «Si je devais vivre, je n'en serais
pas capable; mais, puisque je dois bientôt mourir, mon seul désir
personnel est encore qu'Oswald retrouve dans vous et dans sa fille
quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse
avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile
revint tous les jours chez sa soeur, et s'étudiait par une modestie bien
aimable, et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, à
ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La curiosité de
lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant les grâces
nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu'elle avait vu Corinne; mais
il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier
entretien avec Lucile, avait exigé le secret de leurs rapports ensemble.
Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais
seulement, à ce qu'il paraît, quand elle se croirait assurée de n'avoir
plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver
à la fois; et elle enveloppait ce projet d'un tel mystère, que Lucile
elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de
l'accomplir.