«Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens! Déjà la nuit s'avance
à mes regards, mais le ciel n'est-il pas plus beau pendant la nuit?
Des milliers d'étoiles le décorent; il n'est de jour qu'un désert.
Ainsi les ombres éternelles révèlent d'innombrables pensées que
l'éclat de la prospérité faisait oublier. Mais la voix qui pourrait en
instruire s'affaiblit par degrés; l'âme se retire en elle-même, et
cherche à rassembler sa dernière chaleur.
«Dès le premier jour de ma jeunesse, je promis d'honorer ce nom de
Romaine, qui fait encore tressaillir le coeur. Vous m'avez permis la
gloire, ô vous, nation libérale, qui ne bannissez point les femmes de
son temple, vous qui ne sacrifiez point des talents immortels aux
jalousies passagères, vous qui toujours applaudissez à l'essor du
génie: ce vainqueur sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles, qui
puise dans l'éternité pour enrichir le temps.
«Quelle confiance m'inspiraient jadis la nature et la vie! Je croyais
que tous les malheurs venaient de ne pas assez penser, de ne pas assez
sentir, et que déjà sur la terre on pouvait goûter d'avance la
félicité céleste, qui n'est que la durée dans l'enthousiasme et la
constance dans l'amour.
«Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse; non, ce
n'est point elle qui m'a fait verser les pleurs dont la poussière qui
m'attend est arrosée. J'aurais rempli ma destinée, j'aurais été digne
des bienfaits du ciel, si j'avais consacré ma lyre retentissante à
célébrer la bonté divine, manifestée par l'univers.
«Vous ne rejetez point, ô mon Dieu! le tribut des talents. L'hommage
de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée servent à se
rapprocher de vous.
«Il n'y a rien d'étroit, rien d'asservi, rien de limité dans la
religion. Elle est l'immense, l'infini, l'éternel; et loin que le
génie puisse détourner d'elle, l'imagination, de son premier élan,
dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre est un
reflet de la Divinité.
«Ah! si je n'avais aimé qu'elle, si j'avais placé ma tête dans le
ciel, à l'abri des affections orageuses, je ne serais pas brisée avant
le temps; des fantômes n'auraient pas pris la place de mes brillantes
chimères. Malheureuse! mon génie, s'il subsiste encore, se fait sentir
seulement par la force de ma douleur; c'est sous les traits d'une
puissance ennemie qu'on peut encore le reconnaître.
«Adieu donc, mon pays; adieu donc, la contrée où je reçus le jour.
Souvenirs de l'enfance, adieu. Qu'avez-vous à faire avec la mort? Vous
qui dans mes écrits avez trouvé des sentiments qui répondaient à votre
âme, ô mes amis, dans quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n'est
point pour une indigne cause que Corinne a tant souffert; elle n'a pas
du moins perdu ses droits à la pitié.
«Belle Italie! c'est en vain que vous me promettez tous vos charmes:
que pourriez-vous pour un coeur délaissé? Ranimeriez-vous mes souhaits
pour accroître mes peines? Me rappelleriez-vous le bonheur pour me
révolter contre mon sort?
«C'est avec douleur que je m'y soumets. O vous qui me survivrez! quand
le printemps reviendra, souvenez-vous combien j'aimais sa beauté; que
de fois j'ai vanté son air et ses parfums! Rappelez-vous quelquefois
mes vers, mon âme y est empreinte; mais des muses fatales, l'amour et
le malheur, ont inspiré mes derniers chants.
«Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur nous, une
musique intérieure nous prépare à l'arrivée de l'ange de la mort. Il
n'a rien d'effrayant, rien de terrible; il porte des ailes blanches,
bien qu'il marche entouré de la nuit; mais, avant sa venue, mille
présages l'annoncent.
«Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le jour tombe,
il y a de grandes ombres dans la campagne, qui semblent les replis de
sa robe traînante. A midi, quand les possesseurs de la vie ne voient
qu'un ciel serein, ne sentent qu'un beau soleil, celui que l'ange de
la mort réclame aperçoit dans le lointain un nuage qui va bientôt
couvrir la nature entière à ses yeux.
«Espérance, jeunesse, émotions du coeur, c'en est donc fait! Loin de
moi des regrets trompeurs! si j'obtiens encore quelques larmes, si je
me crois encore aimée, c'est parce que je vais disparaître; mais si je
ressaisissais la vie, elle retournerait bientôt contre moi tous ses
poignards.
«Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez, vous
qui avez tant vu mourir, si je rejoins d'un pas tremblant vos ombres
illustres; pardonnez-moi de me plaindre. Des sentiments, des pensées,
peut-être nobles, peut-être fécondes, s'éteignent avec moi; et, de
toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de
souffrir est la seule que j'aie exercée tout entière.
«N'importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel qu'il soit,
doit donner du calme. Vous m'en répondez, tombeaux silencieux! vous
m'en répondez, divinité bienfaisante! J'avais choisi sur la terre, et
mon coeur n'a plus d'asile. Vous décidez pour moi; mon sort en vaudra
mieux.»
Ainsi finit le dernier chant de Corinne; la salle retentit d'un triste
et profond murmure d'applaudissements. Lord Nelvil, ne pouvant soutenir
la violence de son émotion, perdit entièrement connaissance. Corinne, en
le voyant dans cet état, voulut aller vers lui, mais ses forces lui
manquèrent au moment où elle essayait de se lever: on la rapporta chez
elle; et depuis ce moment il n'y eut plus d'espoir de la sauver.
Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait une grande
confiance, et s'entretint longtemps avec lui. Lucile se rendit auprès
d'elle; la douleur d'Oswald l'avait tellement émue, qu'elle se jeta
elle-même aux pieds de sa soeur pour la conjurer de le recevoir. Corinne
s'y refusa, sans qu'aucun ressentiment en fût la cause. «Je lui
pardonne, dit-elle, d'avoir déchiré mon coeur; les hommes ne savent pas
le mal qu'ils font, et la société leur persuade que c'est un jeu de
remplir une âme de bonheur, et d'y faire ensuite succéder le désespoir.
Mais, au moment de mourir, Dieu m'a fait la grâce de retrouver du calme,
et je sens que la vue d'Oswald remplirait mon âme de sentiments qui ne
s'accordent point avec les angoisses de la mort. La religion seule a des
secrets pour ce terrible passage. Je pardonne à celui que j'ai tant
aimé, continua-t-elle d'une voix affaiblie; qu'il vive heureux avec
vous! Mais quand le temps viendra qu'à son tour il sera près de quitter
la vie, qu'il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur
lui, si Dieu le permet; car on ne cesse point d'aimer quand ce sentiment
est assez fort pour coûter la vie.»
Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant entrer malgré
la défense positive de Corinne, quelquefois anéanti par la douleur.
Lucile allait de l'un à l'autre: ange de paix entre le désespoir et
l'agonie.
Un soir, on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint d'Oswald
qu'ils iraient ensemble passer quelques instants auprès de leur fille:
ils ne l'avaient pas vue depuis trois jours. Corinne, pendant ce temps,
se trouva plus mal, et remplit tous les devoirs de sa religion. On
assure qu'elle dit au vieillard vénérable qui reçut ses aveux solennels:
«Mon père, vous connaissez maintenant ma triste destinée; jugez-moi. Je
ne me suis jamais vengée du mal qu'on m'a fait; jamais une douleur vraie
ne m'a trouvée insensible; mes fautes ont été celles des passions, qui
n'auraient pas été condamnables en elles-mêmes, si l'orgueil et la
faiblesse humaine n'y avaient pas mêlé l'erreur et l'excès. Croyez-vous,
ô mon père! vous que la vie a plus longtemps éprouvé que moi,
croyez-vous que Dieu me pardonnera?--Oui, ma fille, lui dit le
vieillard, je l'espère; votre coeur est-il maintenant tout à lui?--Je le
crois, mon père, répondit-elle; écartez loin de moi ce portrait (c'était
celui d'Oswald), et mettez sur mon coeur l'image de Celui qui descendit
sur la terre, non pour la puissance, non pour le génie, mais pour la
souffrance et la mort; elles en avaient grand besoin.» Corinne aperçut
alors le prince Castel-Forte qui pleurait auprès de son lit. «Mon ami,
lui dit-elle en lui tendant la main, il n'y a que vous près de moi dans
ce moment. J'ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule.» Et ses
larmes coulèrent à ces mots; puis elle dit encore: «Au reste, ce moment
se passe de secours; nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu'au seuil
de la vie. Là commencent des pensées dont le trouble et la profondeur ne
sauraient se confier.»
Elle se fit transporter sur un fauteuil près de la fenêtre, pour voir
encore le ciel. Lucile revint alors; et le malheureux Oswald, ne pouvant
plus se contenir, la suivit, et tomba sur ses genoux en approchant de
Corinne. Elle voulut lui parler, et n'en eut pas la force. Elle leva ses
regards vers le ciel, et vit la lune qui se couvrait du même nuage
qu'elle avait fait remarquer à lord Nelvil quand ils s'arrêtèrent sur le
bord de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de sa main
mourante, et son dernier soupir fit retomber cette main.
Que devint Oswald? Il fut dans un tel égarement, qu'on craignait d'abord
pour sa raison et sa vie. Il suivit à Rome la pompe funèbre de Corinne.
Il s'enferma longtemps à Tivoli, sans vouloir que sa femme ni sa fille
l'y accompagnassent. Enfin l'attachement et le devoir le ramenèrent
auprès d'elles. Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil
donna l'exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure.
Mais se pardonna-t-il sa conduite passée? le monde, qui l'approuva, le
consola-t-il? se contenta-t-il d'un sort commun après ce qu'il avait
perdu? Je l'ignore; je ne veux à cet égard ni le blâmer ni l'absoudre.