«S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y serais
pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai point de
ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m'avez causée
me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour
n'avoir aucun mouvement de haine; la religion seule ne suffirait pas
pour me désarmer ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était
altérée; d'autres, et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir
avant la fin du jour, par le serrement de coeur qui m'oppressait;
d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous étiez
pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes
pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi
l'admiration et l'amour.
«Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien dans ce
monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me
restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue. Mes forces physiques vont
en décroissant; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me
soutient. Se rendre digne de l'immortalité est, je me plais à le
croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est
moyen pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la
terre: j'y tenais par un lien trop fort.
«Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu votre
écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la rivière, j'ai
senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans
cesse que ma soeur était votre femme pour combattre ce que
j'éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un
bonheur, une émotion indéfinissable, que mon coeur enivré de nouveau
préférait à des siècles de calme; mais la Providence ne m'a point
abandonnée dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que
pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis de mourir
entre vos bras? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne
faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une
dernière heure! Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec
plus de confiance, puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande
résolution apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand
vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il agite, il
inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle, une
rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se
décider dans tout par le sentiment du devoir, est un état doux, et je
ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire
dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait
beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah! ce
n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi qui souffre avec
vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord; soyez heureux mais soyez-le
par la piété. Une communication secrète avec la Divinité semble placer
en nous-mêmes l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle
fait deux amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on
appelle le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse?
Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j'aurais béni mon
sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? Savez-vous que je vous
aurais servi comme une esclave? Savez-vous que je me serais prosternée
devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement
aimée? Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous fait
de cette affection unique en ce monde? un malheur unique comme elle.
Ne prétendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas en croyant
l'obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos pensées se
rencontrent dans le ciel.
«Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, peut-être
me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le
ferais-je pas? Certainement quand mes yeux se troubleront, quand je ne
verrai plus rien au dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais
revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte?
Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à la mort;
je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite qu'un souvenir
récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon âme
défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que j'ai dit? vous voyez ce que
je suis quand je m'abandonne à votre souvenir.
«Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre femme,
mais c'est aussi ma soeur. J'ai des paroles douces, j'en ai même de
généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m'a-t-elle pas
été amenée? Je ne dois pas vous voir; mais ce qui vous entoure est ma
famille: en suis-je donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite
Juliette ne s'attriste en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une
ombre; mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu.
Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère? mais ce serait
parce que vous êtes l'époux de ma soeur. Ah! du moins, vous serez en
deuil quand je mourrai, vous assisterez comme parent à mes
funérailles. C'est à Rome que mes cendres seront d'abord transportées.
Faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char
de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma
couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui vous
afflige: je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel,
où je vous attendrai.»