«Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu'aurais-je
à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos reproches et, ce qui est
plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un
monstre, Corinne, puisque j'ai fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah!
je souffre tellement, que je ne puis me croire tout à fait barbare.
Vous savez, quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le
chagrin qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur.
J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Enfin,
quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours gardé dans mon âme un
sentiment de tristesse, présage d'un malheureux sort. Tantôt je
croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le
ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette
terre comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je
désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m'écartant
de la ligne tracée par mes devoirs et par ma situation. Ce dernier
sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand
j'appris que mon père avait condamné d'avance mon sentiment pour vous.
S'il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter à cet égard
contre son autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous
entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et
sacré.
«Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie; je
rencontrai votre soeur, que mon père m'avait destinée, et qui
convenait si bien au besoin du repos, au projet d'une vie régulière.
J'ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce
qui agite l'existence. Mon esprit est séduit par des espérances
nouvelles; mais j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint
tout ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions
pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées
avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre,
jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette admirable preuve de
tendresse eût entraîné mon coeur incertain. Ah! pourquoi dire ce que
j'aurais fait? Serions-nous heureux, suis-je capable de l'être?
Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau
qu'il fût, sans en regretter un autre?
«Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous; je
rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous
voyant. Je me dis qu'une personne aussi supérieure se passerait
facilement de moi. Corinne, j'ai déchiré votre coeur, je le sais; mais
je croyais n'immoler que moi. Je pensais que j'étais plus que vous
inconsolable, et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais
toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne veux point
nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu'elle m'inspire, et
de bien mieux encore. Mais, dès que je sus votre voyage en Angleterre
et le malheur que je vous avais causé, il n'y eut plus dans ma vie
qu'une peine continuelle. J'ai cherché la mort pendant quatre ans au
milieu de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus, vous
me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer une vie de
regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la
méritait pas; mais songez que la destinée des hommes se complique de
mille rapports divers qui troublent la constance du coeur. Cependant,
s'il est vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est
vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je ne
parle du fond de mon coeur, que la mère de mon enfant, que celle que
je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à
mes pensées; s'il est vrai qu'un état habituel de tristesse m'ait
replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m'avaient
autrefois tiré; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir,
vous ne croyez pas que j'aime la vie, mais pour vous dire adieu,
refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite,
parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre
souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien misérable!
qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais sur mon coeur, si je m'en
vais d'ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon
pardon! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai.
Mais il me semble que votre coeur serait soulagé si vous pouviez
penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes
chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent d'Oswald,
de ce criminel dont le sort est plus changé que le coeur.
«Je respecte mes liens, j'aime votre soeur; mais le coeur humain,
bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer et cette
tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je n'ai rien à vous dire
de moi qui puisse s'écrire; tout ce qu'il faut expliquer me condamne.
Néanmoins, si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous
pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous
êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment
doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne
crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous
deux qui précédera l'autre se sente regretté, se sente aimé de l'ami
qu'il laissera dans ce monde! L'innocent devrait seul avoir cette
jouissance; mais qu'elle soit aussi accordée au coupable!
«Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les coeurs, devinez ce que
je ne puis dire; entendez-moi comme vous m'entendiez. Laissez-moi vous
voir; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies:
ah! ce n'est pas moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment
qui nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a frappé deux
êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un d'eux au crime, et
celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le moins à plaindre!»