Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond, dans le
Northumberland; il fallait qu'il fît de nouveau connaissance avec sa
famille, dont il avait perdu l'habitude depuis quatre ans. Lucile lui
présenta sa fille, âgée de plus de trois ans, avec autant de timidité
qu'une femme coupable pourrait en éprouver. Cette petite ressemblait à
Corinne: l'imagination de Lucile avait été fort occupée du souvenir de
sa soeur pendant sa grossesse; et Juliette, c'était ainsi qu'elle se
nommait, avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le
remarqua, et en fut troublé; il la prit dans ses bras, et la serra
contre son coeur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu'un
souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne jouit pas sans mélange
de l'affection que lord Nelvil témoignait à Juliette.
Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. Sa beauté
avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord Nelvil un
sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus en état de sortir de
son lit, et sa situation lui donnait beaucoup d'humeur et de chagrin.
Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil, car elle était
très-tourmentée par la crainte de mourir en son absence, et de laisser
sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris
l'habitude d'une vie active, qu'il lui en coûtait beaucoup de rester
presque tout le jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait
plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours
beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se croire
aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses sentiments
pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. Cette contrainte
ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la rendait plus froide et
plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement. Lorsque son époux
voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu'elle aurait pu
répandre dans la conversation en y mettant plus d'intérêt, elle croyait
voir dans ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu
d'en profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais sa
mère lui avait donné des idées positives sur tous les points; et quand
lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le charme des
beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait les souvenirs de
l'Italie, et rabattait assez sèchement l'enthousiasme de lord Nelvil,
parce qu'elle pensait que Corinne en était l'unique cause. Dans une
autre disposition, elle eût recueilli avec soin les paroles de son
époux, pour étudier tous les moyens de lui plaire.
Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les défauts, montrait une
antipathie croissante pour tout ce qui sortait de la monotonie et de la
règle habituelle de la vie. Elle voyait du mal à tout; et son
imagination, irritée par la souffrance, était importunée de tous les
bruits, au moral comme au physique. Elle eût voulu réduire l'existence
aux moindres frais possibles, peut-être pour ne pas regretter vivement
ce qu'elle était près de quitter; mais comme personne n'avoue le motif
personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes généraux
d'une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter la vie, en
faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant un devoir à chaque
emploi des heures qui pouvait différer un peu de ce qu'on avait fait la
veille. Lucile, qui, bien qu'elle fût soumise à sa mère, avait cependant
plus d'esprit qu'elle, et plus de flexibilité dans le caractère, se
serait réunie à son époux pour combattre doucement l'austérité de
l'exigence toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne lui
avait pas persuadé qu'elle se conduisait ainsi seulement pour s'opposer
au penchant de lord Nelvil pour le séjour de l'Italie. «Il faut lutter
sans cesse, disait-elle, par la puissance du devoir contre le retour
possible d'une inclination si funeste.» Lord Nelvil avait certainement
aussi un grand respect pour le devoir, mais il le considérait sous des
rapports plus étendus que lady Edgermond. Il aimait à remonter à sa
source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos véritables
penchants, et pensait qu'il n'exigeait point de nous des sacrifices et
des combats continuels. Il lui semblait enfin que la vertu, loin de
tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on
pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme
sur cette terre.
Quelquefois Oswald, en développant ses idées, se livrait au plaisir
d'employer des expressions de Corinne; il s'écoutait avec complaisance
quand il empruntait son langage. Lady Edgermond montrait de l'humeur dès
qu'il se laissait aller à cette manière de penser et de parler: les
idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées; elles aiment à se
persuader que le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir, depuis
qu'elles ont cessé d'être jeunes. Lucile, par l'instinct du coeur,
reconnaissait, dans l'intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses
propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne; elle
baissait les yeux pour ne pas laisser voir à son époux ce qui se passait
dans son âme; et lui, ne se doutant pas qu'elle fût instruite de ses
rapports avec Corinne, attribuait à la froideur du caractère de sa femme
son immobile silence pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc
à qui s'adresser pour trouver un esprit qui répondît au sien, les
regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais dans son âme,
et il tombait dans la plus profonde mélancolie. Il écrivit au prince
Castel-Forte pour avoir des nouvelles de Corinne. Sa lettre n'arriva
point, à cause de la guerre. Sa santé souffrait extrêmement du climat
d'Angleterre, et les médecins ne cessaient de lui répéter que sa
poitrine serait attaquée de nouveau, s'il ne passait pas l'hiver en
Italie; mais il était impossible d'y songer, puisque la paix n'était pas
faite entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa
belle-mère et sa femme des conseils que les médecins lui avaient donnés,
et de l'obstacle qui s'y opposait. «Quand la paix serait faite, lui dit
lady Edgermond, je ne pense pas, milord, que vous vous permissiez à
vous-même de revoir l'Italie.--Si la santé de milord l'exigeait,
interrompit Lucile, il ferait très-bien d'y aller.» Ce mot parut assez
doux à lord Nelvil, et il se hâta d'en témoigner sa reconnaissance à
Lucile; mais cette reconnaissance même la blessa: elle crut y voir le
dessein de la préparer au voyage.
La paix se fit au printemps, et le voyage d'Italie devint possible.
Chaque fois que lord Nelvil laissait échapper quelques réflexions sur le
mauvais état de sa santé, Lucile était combattue entre l'inquiétude
qu'elle éprouvait et la crainte que lord Nelvil ne voulût insinuer par
là qu'il devrait passer l'hiver en Italie; et, tandis que son sentiment
l'aurait portée à s'exagérer la maladie de son époux, la jalousie, qui
naissait aussi de ce sentiment, l'engageait à chercher des raisons pour
atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu'il courait en
restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette conduite de Lucile à
l'indifférence et à l'égoïsme, et ils se blessaient réciproquement,
parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs sentiments avec franchise.
Enfin lady Edgermond tomba dans un état si dangereux, qu'il n'y eut
plus, entre Lucile et lord Nelvil, d'autre sujet d'entretien que sa
maladie; la pauvre femme perdit l'usage de la parole un mois avant de
mourir; l'on ne devinait plus qu'à ses larmes ou à sa façon de serrer la
main ce qu'elle voulait dire. Lucile était au désespoir; Oswald,
sincèrement touché, veillait toutes les nuits auprès d'elle; et comme
c'était au mois de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins
qu'il lui prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des témoignages de
l'affection de son gendre. Les défauts de son caractère disparaissaient
à mesure que son affreux état les eut rendus plus excusables, tant les
approches de la mort tranquillisent toutes les agitations de l'âme; et
la plupart des défauts ne viennent que de cette agitation.
La nuit de sa mort, elle prit la main de Lucile et celle de lord Nelvil,
et, les mettant l'une dans l'autre, elle les pressa toutes les deux
contre son coeur; alors elle leva les yeux au ciel, et ne parut point
regretter la parole, qui n'eût rien dit de plus que ce regard et ce
mouvement. Peu de minutes après elle expira.
Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être capable de
soigner sa belle-mère, devint dangereusement malade; et l'infortunée
Lucile, au moment d'une cruelle douleur, eut à souffrir la plus affreuse
inquiétude. Il paraît que dans son délire lord Nelvil prononça plusieurs
fois le nom de Corinne et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans
ses rêveries, _du soleil, le Midi, un air plus chaud_; quand le frisson
de la fièvre le prenait, il disait: _Il fait si froid dans ce Nord, que
jamais on ne pourra s'y réchauffer._ Quand il revint à lui, il fut bien
étonné d'apprendre que Lucile avait tout disposé pour le voyage
d'Italie; il s'en étonna: elle lui donna pour motif le conseil des
médecins. «Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma fille et moi nous
vous y accompagnerons: il ne faut pas qu'un enfant soit séparé de son
père ni de sa mère.--Sans doute, reprit lord Nelvil, il ne faut pas que
nous nous séparions. Mais ce voyage vous fait-il de la peine? parlez,
j'y renoncerai.--Non, reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la
peine...» Lord Nelvil la regarda, lui prit la main: elle allait
s'expliquer davantage; mais le souvenir de sa mère, qui lui avait
recommandé de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu'elle
ressentait, l'arrêta tout à coup, et elle reprit en disant: «Mon premier
intérêt, milord, vous devez le croire, c'est le rétablissement de votre
santé.--Vous avez une soeur en Italie, continua lord Nelvil.--Je le
sais, reprit Lucile; en avez-vous des nouvelles?--Non, dit lord Nelvil;
depuis que je suis parti pour l'Amérique, j'ignore absolument ce qu'elle
est devenue.--Eh bien! milord, nous le saurons en Italie.--Vous
intéresse-t-elle encore?--Oui, milord, répondit Lucile; je n'ai point
oublié la tendresse qu'elle m'a témoignée dans mon enfance.--Oh! il ne
faut rien oublier,» dit lord Nelvil en soupirant; et le silence de tous
les deux finit l'entretien.
Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler ses liens
avec Corinne; il avait trop de délicatesse pour se laisser approcher par
une telle idée; mais s'il ne devait pas se rétablir de la maladie de
poitrine dont il était menacé, il trouvait assez doux de mourir en
Italie, et d'obtenir, par un dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne
croyait pas que Lucile pût savoir la passion qu'il avait eue pour sa
soeur; encore moins se doutait-il qu'il eût trahi, dans son délire, les
regrets qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l'esprit de
sa femme, parce que cet esprit était stérile, et lui servait plutôt à
deviner ce que pensaient les autres qu'à les intéresser par ce qu'elle
pensait elle-même. Oswald s'était donc accoutumé à la considérer comme
une belle et froide personne qui remplissait ses devoirs, et l'aimait
autant qu'elle pouvait aimer; mais il ne connaissait pas la sensibilité
de Lucile: elle mettait le plus grand soin à la cacher. C'était par
fierté qu'elle dissimulait, dans cette circonstance, ce qui
l'affligeait; mais, dans une situation parfaitement heureuse, elle se
serait encore fait un reproche de laisser voir une affection vive, même
pour son époux. Il lui semblait que la pudeur était blessée par
l'expression de tout sentiment passionné; et comme elle était cependant
capable de ces sentiments, son éducation, en lui imposant la loi de se
contraindre, l'avait rendue triste et silencieuse: on l'avait bien
convaincue qu'il ne fallait pas révéler ce qu'elle éprouvait, mais elle
ne prenait aucun plaisir à dire autre chose.