CHAPITRE V

Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France: il la

traversa donc rapidement; car, Lucile ne témoignant, dans ce voyage, ni

désir ni volonté sur rien, c'était lui seul qui décidait de tout. Ils

arrivèrent au pied des montagnes qui séparent le Dauphiné de la Savoie,

et montèrent à pied ce qu'on appelle _le pas des Échelles_: c'est une

route pratiquée dans le roc, et dont l'entrée ressemble à celle d'une

profonde caverne; elle est sombre dans toute sa longueur, même pendant

les plus beaux jours de l'été. On était alors au commencement de

décembre; il n'y avait point encore de neige; mais l'automne, saison de

décadence, touchait elle-même à sa fin, et faisait place à l'hiver.

Toute la route était couverte de feuilles mortes que le vent y avait

apportées, car il n'existait point d'arbres dans ce chemin rocailleux;

et, près des débris de la nature flétrie, on ne voyait point les

rameaux, espoir de l'année suivante. La vue des montagnes plaisait à

lord Nelvil: il semble, dans les pays de plaine, que la terre n'ait

d'autre but que de porter l'homme et de le nourrir; mais, dans les

contrées pittoresques, on croit reconnaître l'empreinte du génie du

Créateur et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiarisé

partout avec la nature, et les chemins qu'il s'est frayés gravissent les

monts et descendent dans les abîmes. Il n'y a plus pour lui rien

d'inaccessible que le grand mystère de lui-même.

Dans la Maurienne, l'hiver devint à chaque pas plus rigoureux. On eût

dit qu'on s'avançait vers le Nord en s'approchant du mont Cenis: Lucile,

qui n'avait jamais voyagé, était épouvantée par ces glaces qui rendent

les pas des chevaux si peu sûrs. Elle cachait ses craintes aux regards

d'Oswald, mais se reprochait souvent d'avoir emmené sa petite fille avec

elle; souvent elle se demandait si la moralité la plus parfaite avait

présidé à cette résolution, et si le goût très-vif qu'elle avait pour

cette enfant, et l'idée aussi qu'elle était plus aimée d'Oswald en se

montrant à lui toujours avec Juliette, ne l'avaient pas distraite des

périls d'un si long voyage. Lucile était une personne très-timorée, et

qui fatiguait souvent son âme à force de scrupules et d'interrogations

secrètes sur sa conduite. Plus on est vertueux, plus la délicatesse

s'accroît, et avec elle les inquiétudes de la conscience; Lucile n'avait

de refuge contre cette disposition que dans la piété, et de longues

prières intérieures la tranquillisaient.

Comme ils avançaient vers le mont Cenis, toute la nature semblait

prendre un caractère plus terrible; la neige tombait en abondance sur la

terre, déjà couverte de neige: on eût dit qu'on entrait dans l'enfer de

glace si bien décrit par le Dante. Toutes les productions de la terre

n'offraient plus qu'un aspect monotone, depuis le fond des précipices

jusqu'au sommet des montagnes; une même couleur faisait disparaître

toutes les variétés de la végétation: les rivières coulaient encore au

pied des monts; mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient dans

les eaux comme des spectres d'arbres. Oswald et Lucile regardaient ce

spectacle en silence: la parole semble étrangère à cette nature glacée,

et l'on se tait avec elle; lorsque tout à coup ils aperçurent, sur une

vaste plaine de neige, une longue file d'hommes habillés de noir, qui

portaient un cercueil vers une église. Ces prêtres, les seuls êtres

vivants qui parussent au milieu de cette campagne froide et déserte,

avaient une marche lente, que la rigueur du temps aurait hâtée si la

pensée de la mort n'eût pas imprimé sa gravité à tous leurs pas. Le

deuil de la nature et de l'homme, de la végétation et de la vie; ces

deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules frappaient les regards et

se faisaient ressortir l'une par l'autre, remplissaient l'âme d'effroi.

Lucile dit à voix basse: «Quel triste présage!--Lucile, interrompit

Oswald, croyez-moi, il n'est pas pour vous.» Hélas! pensa-t-il en

lui-même, ce n'est pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le

voyage d'Italie; qu'est-elle devenue maintenant? et tous ces objets

lugubres qui m'environnent m'annoncent-ils ce que je vais souffrir?

Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le voyage.

Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur, très-étranger à un homme,

et surtout à un caractère aussi intrépide que le sien. Lucile prenait

pour de l'indifférence ce qui venait uniquement de ce qu'il ne

soupçonnait pas dans cette occasion la possibilité de la crainte.

Cependant tout se réunissait pour accroître les anxiétés de Lucile: les

hommes du peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger,

c'est leur genre d'imagination; ils se plaisent dans l'effet qu'ils

produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe, dont ils se font

écouter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le mont Cenis pendant

l'hiver, les voyageurs, les aubergistes vous donnent à chaque instant

des nouvelles du passage du Mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on

dirait qu'on parle d'un monstre immobile, gardien des vallées qui

conduisent à la terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y

a rien à redouter, et lorsqu'on peut craindre le vent nommé _la

tourmente_, on conseille fortement aux étrangers de ne pas se risquer

sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un blanc nuage qui

s'étend comme un linceul dans les airs, et, peu d'heures après, tout

l'horizon en est obscurci.

Lucile avait pris secrètement toutes les informations possibles, à

l'insu de lord Nelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs, et se

livrait tout entier aux réflexions que faisait naître en lui le retour

en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait encore plus que le

voyage même, jugeait tout avec une prévention défavorable, et faisait

tacitement un tort à lord Nelvil de sa parfaite sécurité sur elle et sur

sa fille. Le matin du passage du mont Cenis, plusieurs paysans se

rassemblèrent autour de Lucile, et lui dirent que le temps menaçait _la

tourmente_. Néanmoins ceux qui devaient la porter, elle et sa fille,

assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre. Lucile regarda lord Nelvil;

elle vit qu'il se moquait de la peur qu'on voulait leur faire; et, de

nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de déclarer qu'elle voulait

partir. Oswald ne s'aperçut pas du sentiment qui avait dicté cette

résolution, et suivit à cheval le brancard sur lequel étaient portées sa

femme et sa fille. Ils montèrent assez facilement; mais quand ils furent

à la moitié de la plaine qui sépare la montée de la descente, un

horrible ouragan s'éleva. Des tourbillons de neige aveuglaient les

conducteurs, et plusieurs fois Lucile n'apercevait plus Oswald, que la

tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux. Les

respectables religieux qui se consacrent, sur le sommet des Alpes, au

salut des voyageurs, commencèrent à sonner leurs cloches d'alarme; et

bien que ce signal annonçât la pitié des hommes bienfaisants qui le

faisaient entendre, ce son en lui-même avait quelque chose de

très-sombre, et les coups précipités de l'airain exprimaient mieux

encore l'effroi que le secours.

Lucile espérait qu'Oswald proposerait de s'arrêter dans le couvent et

d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu'elle le

désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter d'arriver avant la fin du

jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent avec inquiétude s'il

fallait commencer la descente. «Oui, répondit-elle, puisque milord ne

s'y oppose pas.» Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car

sa fille était avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas

aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur,

et presque une humiliation. Oswald restait à cheval, bien que ce fût la

plus dangereuse manière de descendre; mais il se croyait ainsi plus sûr

de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille.

Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette

route si rapide qu'on la prendrait elle-même pour un précipice, si les

abîmes qui sont à côté n'en faisaient sentir la différence, elle serra

sa fille contre son coeur avec une émotion très-vive. Oswald le

remarqua; et, laissant son cheval, il vint lui-même se joindre aux

porteurs pour soutenir le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout

ce qu'il faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de

Juliette avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés de

larmes; puis à l'instant il s'éleva un coup de vent si terrible, que les

porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et s'écrièrent: _O mon Dieu,

secourez-nous!_ Alors Lucile reprit tout son courage; et, se soulevant

sur le brancard, elle tendit Juliette à lord Nelvil, en lui disant: «Mon

ami, prenez votre fille.» Oswald la saisit, et dit à Lucile: «Et vous

aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.--Non, répondit Lucile,

sauvez seulement votre fille.--Comment, sauver! répéta lord Nelvil;

est-il question de danger?» Et se retournant vers les porteurs, il

s'écria: «Malheureux! que ne disiez-vous...--Ils m'en avaient avertie,

interrompit Lucile...--Et vous me l'avez caché! dit lord Nelvil;

qu'ai-je fait pour mériter ce cruel silence?» En prononçant ces mots, il

enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers la terre

dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur de Lucile, fit

paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa la tempête, et découvrit

aux regards les fertiles plaines du Piémont. Dans une heure toute la

caravane arriva sans accident à la Novalaise, la première ville de

l'Italie par delà le mont Cenis.

En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses bras, monta

dans une chambre, se mit à genoux et remercia Dieu avec ferveur. Oswald,

pendant qu'elle priait, était appuyé sur la cheminée d'un air pensif; et

quand Lucile se fut relevée, il lui dit: «Lucile, vous avez donc eu

peur?--Oui, mon ami, répondit-elle.--Et pourquoi vous êtes-vous mise en

route?--Vous paraissiez impatient de partir.--Ne savez-vous pas,

répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour vous ou le danger ou

la peine?--C'est pour Juliette qu'il faut les craindre,» dit Lucile.

Elle la prit sur ses genoux pour la réchauffer auprès du feu, et

bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la

neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère

et la fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec

tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un entretien qui

peut-être aurait conduit à une explication heureuse.

Ils arrivèrent à Turin. Cette année-là l'hiver était très-rigoureux. Les

vastes appartements de l'Italie sont destinés à recevoir le soleil, ils

paraissaient déserts pendant le froid. Les hommes sont bien petits sous

ces grandes voûtes. Elles font plaisir pendant l'été par la fraîcheur

qu'elles donnent, mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de

ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la

demeure des géants.

On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'était un deuil général

pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de leur patrie. Lord

Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la tristesse; il ne

reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait produite jadis sur

lui. L'absence de celle qu'il avait tant aimée désenchantait à ses yeux

la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne à Turin; on

lui dit que depuis cinq ans elle n'avait rien publié, et vivait dans la

retraite la plus profonde; mais on l'assura qu'elle était à Florence. Il

résolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection qu'il

devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même à Corinne comment

il avait ignoré son voyage en Écosse.

En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait: «Ah! que

cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient couverts de feuilles,

et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux!» Lucile se disait

en elle-même: «C'était beau quand Corinne était avec lui.» Un brouillard

humide, tel qu'il en fait souvent dans les plaines traversées par un si

grand nombre de rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On

entendait, pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces

pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les maisons en sont

pénétrées, et l'eau vous poursuit partout avec l'activité du feu. Lucile

cherchait en vain le charme de l'Italie: on eût dit que tout se

réunissait pour la couvrir d'un voile sombre, à ses regards comme à ceux

d'Oswald.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 153 / 167 题