CHAPITRE III

Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence qu'il

avait gardé avec elle, pendant les derniers temps de leur séjour

ensemble, avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu'elle ne put

se résoudre à lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux

îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l'avait caché

jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile très-froids;

il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa

douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se

sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait

faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que dura son absence,

elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille

put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un

autre chagrin aussi se joignit à cette inquiétude: elle découvrit par

degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil.

Le comte d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent

Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait pas révélé le

secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses

qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation

languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement

Lucile, qu'elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était,

elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant

il en fallait peu pour cela.

Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne

s'était pas doutée du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui

devait lui causer tant de douleur, mais, quand elle la vit si triste,

elle obtint d'elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond

s'exprima très-sévèrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile

en recevait une autre impression: elle était tour à tour jalouse de

Corinne et mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers

une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle devait

craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifié le

bonheur d'une autre. Elle avait toujours conservé de l'intérêt et de la

reconnaissance pour sa soeur, ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle

lui inspirait; et, loin d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait

fait, elle se tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce

que sa position dans le monde était meilleure que celle de Corinne; elle

se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours

après, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pensée que son

époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand

service dans cette disposition d'âme, si elle l'avait calmée; mais

c'était une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le

devoir et les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout

ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener par des

ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le seul moyen d'éveiller

les remords était de montrer du ressentiment: elle partageait trop

vivement les inquiétudes de Lucile, s'irritait de la pensée qu'une

charmante personne ne fût pas appréciée par son époux; et loin de lui

faire du bien, en lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le

croyait, elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter

davantage sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, ne

suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, mais il en

restait toujours quelques traces; et ses lettres à lord Nelvil étaient

bien moins sensibles que le fond de son coeur.

Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions

d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa vie, non-seulement par

l'enthousiasme de l'honneur, mais par goût pour le péril. On remarquait

que le danger était un plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus

animé, plus heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le

tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment seul qu'un poids

qu'il avait sur le coeur se soulevait et le laissait respirer à l'aise.

Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, il avait une existence

très-animée, qui, sans lui donner du bonheur, l'étourdissait au moins

sur le passé comme sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme,

qu'il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le

souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des

tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature et de son

auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient tous les jours sa

vie, il se croyait moins coupable, en étant si près de périr: on

pardonne à ses ennemis lorsque la mort les menace; on se sent aussi,

dans une situation semblable, de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil

pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il

n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait

répandre.

Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude de

la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile; ils avaient tant

parlé de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les

pensées les plus sérieuses, qu'il croyait encore s'entretenir avec

Corinne, quand il s'occupait des grandes idées que retrace le spectacle

habituel de la guerre et de ses dangers. C'était à elle qu'il

s'adressait quand il était seul, bien qu'il dût la croire irritée contre

lui. Il lui semblait qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence,

malgré l'infidélité même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait

pas offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une

personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner

toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord

Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre; il revint: déjà la

tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins que l'activité de la

guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, pour lui, les plaisirs de

l'imagination, qu'autrefois l'entretien de Corinne lui faisait goûter;

il n'avait pas encore essayé du repos loin d'elle. Il avait su tellement

se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement

et d'enthousiasme, que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent

encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la vie militaire. Cet

intérêt ne cessa complétement que quand on fut débarqué.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 151 / 167 题