Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence qu'il
avait gardé avec elle, pendant les derniers temps de leur séjour
ensemble, avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu'elle ne put
se résoudre à lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux
îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l'avait caché
jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile très-froids;
il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa
douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se
sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait
faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que dura son absence,
elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille
put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un
autre chagrin aussi se joignit à cette inquiétude: elle découvrit par
degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil.
Le comte d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent
Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait pas révélé le
secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses
qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation
languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement
Lucile, qu'elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était,
elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant
il en fallait peu pour cela.
Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne
s'était pas doutée du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui
devait lui causer tant de douleur, mais, quand elle la vit si triste,
elle obtint d'elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond
s'exprima très-sévèrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile
en recevait une autre impression: elle était tour à tour jalouse de
Corinne et mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers
une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle devait
craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifié le
bonheur d'une autre. Elle avait toujours conservé de l'intérêt et de la
reconnaissance pour sa soeur, ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle
lui inspirait; et, loin d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait
fait, elle se tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce
que sa position dans le monde était meilleure que celle de Corinne; elle
se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours
après, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pensée que son
époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand
service dans cette disposition d'âme, si elle l'avait calmée; mais
c'était une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le
devoir et les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout
ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener par des
ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le seul moyen d'éveiller
les remords était de montrer du ressentiment: elle partageait trop
vivement les inquiétudes de Lucile, s'irritait de la pensée qu'une
charmante personne ne fût pas appréciée par son époux; et loin de lui
faire du bien, en lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le
croyait, elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter
davantage sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, ne
suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, mais il en
restait toujours quelques traces; et ses lettres à lord Nelvil étaient
bien moins sensibles que le fond de son coeur.
Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions
d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa vie, non-seulement par
l'enthousiasme de l'honneur, mais par goût pour le péril. On remarquait
que le danger était un plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus
animé, plus heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le
tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment seul qu'un poids
qu'il avait sur le coeur se soulevait et le laissait respirer à l'aise.
Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, il avait une existence
très-animée, qui, sans lui donner du bonheur, l'étourdissait au moins
sur le passé comme sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme,
qu'il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le
souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des
tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature et de son
auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient tous les jours sa
vie, il se croyait moins coupable, en étant si près de périr: on
pardonne à ses ennemis lorsque la mort les menace; on se sent aussi,
dans une situation semblable, de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil
pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il
n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait
répandre.
Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude de
la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile; ils avaient tant
parlé de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les
pensées les plus sérieuses, qu'il croyait encore s'entretenir avec
Corinne, quand il s'occupait des grandes idées que retrace le spectacle
habituel de la guerre et de ses dangers. C'était à elle qu'il
s'adressait quand il était seul, bien qu'il dût la croire irritée contre
lui. Il lui semblait qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence,
malgré l'infidélité même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait
pas offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une
personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner
toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord
Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre; il revint: déjà la
tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins que l'activité de la
guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, pour lui, les plaisirs de
l'imagination, qu'autrefois l'entretien de Corinne lui faisait goûter;
il n'avait pas encore essayé du repos loin d'elle. Il avait su tellement
se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement
et d'enthousiasme, que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent
encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la vie militaire. Cet
intérêt ne cessa complétement que quand on fut débarqué.