M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa de n'avoir
point assisté à la noce, en racontant qu'il était resté longtemps malade
de l'ébranlement causé par une chute violente. Comme on lui parlait de
cette chute, il dit qu'il avait été secouru par une femme la plus
séduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec
Lucile. Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la regardait
et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d'un bout de la
chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement beaucoup entendu parler de
vous, la belle inconnue qui m'a secouru, car elle m'a fait bien des
questions sur votre sort.--De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en
continuant à jouer.--D'une femme charmante, reprit M. Dickson, bien
qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne pouvait
parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent cette fois l'attention
de lord Nelvil, et il se rapprocha de M. Dickson en le priant de les
répéter. Lucile, qui ne s'était point occupée de ce qu'on avait dit,
alla rejoindre sa mère, qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul
avec M. Dickson; il lui demanda quelle était cette femme dont il venait
de lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation m'a
prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu, parmi nos femmes,
une personne si obligeante et d'une conversation si facile. Elle s'est
occupée de moi, pauvre vieillard, comme si elle eût été ma fille; et
pendant tout le temps que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu
de toutes les contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald,
seriez-vous donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez été
en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait en
prononçant votre nom.--Juste ciel! de qui parlez-vous? Une Anglaise,
dites-vous!--Oui sans doute, répondit M. Dickson; vous savez bien que
les étrangers ne prononcent jamais notre langue sans accent.--Et sa
figure?--Oh! la plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et
maigre à faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point à
cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne devait-elle
pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en Angleterre, et si
elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait chercher? ces réflexions
frappèrent tout à coup Oswald, et il continua ses questions avec une
inquiétude extrême. M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue
parlait avec une grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans
aucune autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait dans
ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. Ce n'était
pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore une fois, ne
pouvait-elle pas être changée par la peine? «De quelle couleur sont ses
yeux et ses cheveux? dit lord Nelvil.--Du plus beau noir du monde.» Lord
Nelvil pâlit. «Est-elle animée en parlant?--Non, continua M. Dickson;
elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger et me
répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait avaient beaucoup de
charme.» Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile entrèrent.
Il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la
plus profonde rêverie et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût
retrouver M. Dickson seul.
Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya Lucile pour
demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque chose dans leur
conversation qui pût affliger son gendre: il lui raconta naïvement ce
qu'il avait dit. Lady Edgermond devina dans l'instant la vérité, et
frémit de la douleur qu'Oswald ressentirait, s'il savait avec certitude
que Corinne était venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il
interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait
répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En effet, dans un
second entretien, M. Dickson n'accrut pas son inquiétude à cet égard,
mais il ne la dissipa point; et la première idée d'Oswald fut de
demander à son domestique si toutes les lettres qu'il lui avait remises
depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s'il ne se
souvenait pas d'en avoir reçu autrement. Le domestique assura que non;
mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit à
lord Nelvil: «_Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m'a
remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était sans doute pour
implorer ses secours._--Un aveugle! reprit Oswald; non, je n'ai point
reçu de lettre de lui: pourriez-vous me le retrouver?--Oui,
très-facilement, reprit le domestique; il demeure dans le
village.--Allez le chercher,» dit lord Nelvil; et ne pouvant pas
attendre patiemment l'arrivée de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et
le rencontra au bout de l'avenue.
«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi le jour du bal
au château: qui vous l'avait remise?--Milord voit que je suis aveugle;
comment pourrais-je le lui dire?--Croyez-vous que ce soit une
femme?--Oui, milord, car elle avait un son de voix très-doux, autant
qu'on pouvait le remarquer malgré ses larmes, car j'entendais bien
qu'elle pleurait.--Elle pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle
dit?--_Vous remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon
vieillard_; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: _à lord
Nelvil._--Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé de s'appuyer
sur le vieillard, car il était près de s'évanouir. «Milord, continua le
vieillard aveugle, j'étais assis au pied d'un arbre quand elle me donna
cette commission; je voulus m'en acquitter tout de suite; mais comme
j'ai de la peine à me relever à mon âge, elle a daigné m'aider
elle-même, m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis
longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la
vôtre, milord, à présent.--C'en est assez, dit lord Nelvil; tenez, bon
vieillard, voilà aussi de l'argent, comme elle vous en a donné; priez
pour nous deux.» Et il s'éloigna.
Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme: il faisait de
tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment
il était possible que Corinne fût arrivée en Écosse sans demander à le
voir; il se tourmentait de mille manières sur les motifs de sa conduite;
et l'affliction qu'il ressentait était si grande, que, malgré ses
efforts pour la cacher, il était impossible que lady Edgermond ne la
devinât pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était
malheureux: sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie
continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors que
lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première lettre, que
celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et qui l'aurait sûrement
touchée par l'inquiétude profonde qu'elle exprimait.
Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit Corinne,
avant que la réponse du prince Castel-Forte à la lettre de lord Nelvil
fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord Nelvil tout ce qu'il savait
de Corinne, et cependant il était fâché qu'on ignorât qu'il savait un
secret important, et qu'il était assez discret pour le taire. Ses
insinuations, qui d'abord n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent
son attention dès qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport
avec Corinne; alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se
défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner.
Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière de Corinne,
par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter tout ce qu'il avait
fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours témoignée,
l'état affreux d'abandon et de douleur où il l'avait trouvée; enfin il
fit ce récit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il
produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que
d'être, comme disent les Anglais, _le héros de sa propre histoire_.
Quand le comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du
mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais tout à
coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait d'être le plus
barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait le dévouement,
la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité, dans le moment
même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la
légèreté dont il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne
ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de
quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait
partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure;
mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français; son
régiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'éloigner sans déshonneur;
il ne pouvait percer le coeur de sa femme, et réparer les torts par les
torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers
de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme.
Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte la
seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne.
Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais résignée; et
comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu'il
n'exagéra l'état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc
qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue
si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un
sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.