CHAPITRE II

M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa de n'avoir

point assisté à la noce, en racontant qu'il était resté longtemps malade

de l'ébranlement causé par une chute violente. Comme on lui parlait de

cette chute, il dit qu'il avait été secouru par une femme la plus

séduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec

Lucile. Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la regardait

et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d'un bout de la

chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement beaucoup entendu parler de

vous, la belle inconnue qui m'a secouru, car elle m'a fait bien des

questions sur votre sort.--De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en

continuant à jouer.--D'une femme charmante, reprit M. Dickson, bien

qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne pouvait

parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent cette fois l'attention

de lord Nelvil, et il se rapprocha de M. Dickson en le priant de les

répéter. Lucile, qui ne s'était point occupée de ce qu'on avait dit,

alla rejoindre sa mère, qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul

avec M. Dickson; il lui demanda quelle était cette femme dont il venait

de lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation m'a

prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu, parmi nos femmes,

une personne si obligeante et d'une conversation si facile. Elle s'est

occupée de moi, pauvre vieillard, comme si elle eût été ma fille; et

pendant tout le temps que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu

de toutes les contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald,

seriez-vous donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez été

en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait en

prononçant votre nom.--Juste ciel! de qui parlez-vous? Une Anglaise,

dites-vous!--Oui sans doute, répondit M. Dickson; vous savez bien que

les étrangers ne prononcent jamais notre langue sans accent.--Et sa

figure?--Oh! la plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et

maigre à faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point à

cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne devait-elle

pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en Angleterre, et si

elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait chercher? ces réflexions

frappèrent tout à coup Oswald, et il continua ses questions avec une

inquiétude extrême. M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue

parlait avec une grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans

aucune autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait dans

ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. Ce n'était

pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore une fois, ne

pouvait-elle pas être changée par la peine? «De quelle couleur sont ses

yeux et ses cheveux? dit lord Nelvil.--Du plus beau noir du monde.» Lord

Nelvil pâlit. «Est-elle animée en parlant?--Non, continua M. Dickson;

elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger et me

répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait avaient beaucoup de

charme.» Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile entrèrent.

Il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la

plus profonde rêverie et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût

retrouver M. Dickson seul.

Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya Lucile pour

demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque chose dans leur

conversation qui pût affliger son gendre: il lui raconta naïvement ce

qu'il avait dit. Lady Edgermond devina dans l'instant la vérité, et

frémit de la douleur qu'Oswald ressentirait, s'il savait avec certitude

que Corinne était venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il

interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait

répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En effet, dans un

second entretien, M. Dickson n'accrut pas son inquiétude à cet égard,

mais il ne la dissipa point; et la première idée d'Oswald fut de

demander à son domestique si toutes les lettres qu'il lui avait remises

depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s'il ne se

souvenait pas d'en avoir reçu autrement. Le domestique assura que non;

mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit à

lord Nelvil: «_Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m'a

remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était sans doute pour

implorer ses secours._--Un aveugle! reprit Oswald; non, je n'ai point

reçu de lettre de lui: pourriez-vous me le retrouver?--Oui,

très-facilement, reprit le domestique; il demeure dans le

village.--Allez le chercher,» dit lord Nelvil; et ne pouvant pas

attendre patiemment l'arrivée de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et

le rencontra au bout de l'avenue.

«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi le jour du bal

au château: qui vous l'avait remise?--Milord voit que je suis aveugle;

comment pourrais-je le lui dire?--Croyez-vous que ce soit une

femme?--Oui, milord, car elle avait un son de voix très-doux, autant

qu'on pouvait le remarquer malgré ses larmes, car j'entendais bien

qu'elle pleurait.--Elle pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle

dit?--_Vous remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon

vieillard_; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: _à lord

Nelvil._--Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé de s'appuyer

sur le vieillard, car il était près de s'évanouir. «Milord, continua le

vieillard aveugle, j'étais assis au pied d'un arbre quand elle me donna

cette commission; je voulus m'en acquitter tout de suite; mais comme

j'ai de la peine à me relever à mon âge, elle a daigné m'aider

elle-même, m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis

longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la

vôtre, milord, à présent.--C'en est assez, dit lord Nelvil; tenez, bon

vieillard, voilà aussi de l'argent, comme elle vous en a donné; priez

pour nous deux.» Et il s'éloigna.

Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme: il faisait de

tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment

il était possible que Corinne fût arrivée en Écosse sans demander à le

voir; il se tourmentait de mille manières sur les motifs de sa conduite;

et l'affliction qu'il ressentait était si grande, que, malgré ses

efforts pour la cacher, il était impossible que lady Edgermond ne la

devinât pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était

malheureux: sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie

continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors que

lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première lettre, que

celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et qui l'aurait sûrement

touchée par l'inquiétude profonde qu'elle exprimait.

Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit Corinne,

avant que la réponse du prince Castel-Forte à la lettre de lord Nelvil

fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord Nelvil tout ce qu'il savait

de Corinne, et cependant il était fâché qu'on ignorât qu'il savait un

secret important, et qu'il était assez discret pour le taire. Ses

insinuations, qui d'abord n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent

son attention dès qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport

avec Corinne; alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se

défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner.

Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière de Corinne,

par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter tout ce qu'il avait

fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours témoignée,

l'état affreux d'abandon et de douleur où il l'avait trouvée; enfin il

fit ce récit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il

produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que

d'être, comme disent les Anglais, _le héros de sa propre histoire_.

Quand le comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du

mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais tout à

coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait d'être le plus

barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait le dévouement,

la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité, dans le moment

même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la

légèreté dont il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne

ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de

quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait

partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure;

mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français; son

régiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'éloigner sans déshonneur;

il ne pouvait percer le coeur de sa femme, et réparer les torts par les

torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers

de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme.

Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte la

seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne.

Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais résignée; et

comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu'il

n'exagéra l'état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc

qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue

si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un

sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 150 / 167 题