Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles églises qui
décorent cette ville; elle se rappelait qu'à Rome quelques heures
passées dans Saint-Pierre calmaient toujours son âme, et elle espérait
le même secours des temples de Florence. Pour se rendre à la ville, elle
traversa le bois charmant qui est sur les bords de l'Arno: c'était une
soirée ravissante du mois de juin, l'air était embaumé par une
inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se
promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de
tristesse en se voyant exclue de cette félicité générale que la
Providence accorde à la plupart des êtres; mais cependant elle la bénit
avec douceur de faire du bien aux hommes. «Je suis une exception à
l'ordre universel, se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette
terrible faculté de souffrir qui me tue, c'est une manière de sentir
particulière à moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi m'avez-vous
choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je pas aussi demander,
comme votre divin Fils, _que cette coupe s'éloignât de moi?_»
L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. Depuis
qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne concevait pas ce
qui faisait avancer, revenir, se hâter; et traînant lentement ses pas
sur les larges pierres du pavé de Florence, elle perdait l'idée
d'arriver, ne se souvenant plus où elle avait l'intention d'aller;
enfin, elle se trouva devant les fameuses portes d'airain, sculptées par
Ghiberti pour le baptistère de Saint-Jean, qui est à côté de la
cathédrale de Florence.
Elle examina quelque temps ce travail immense, où des nations de bronze,
dans des proportions très-petites mais très-distinctes, offrent une
multitude de physionomies variées qui toutes expriment une pensée de
l'artiste, une conception de son esprit. «Quelle patience! s'écria
Corinne, quel respect pour la postérité! et cependant combien peu de
personnes examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule
passe avec distraction, ignorance ou dédain! Oh! qu'il est difficile à
l'homme d'échapper à l'oubli, et que la mort est puissante!»
C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné; non
loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit la chapelle en
marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux des Médicis et les
statues de Julien et de Laurent, par Michel-Ange. Celle de Laurent de
Médicis, méditant la vengeance de l'assassinat de son frère a mérité
l'honneur d'être appelée _la pensée de Michel-Ange_. Au pied de ces
statues sont l'Aurore et la Nuit; le réveil de l'une, et surtout le
sommeil de l'autre, ont une expression remarquable. Un poëte fit des
vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots: _Bien
qu'elle dorme, elle vit; réveille-la si tu ne le crois pas, elle te
parlera._ Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles
l'imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au nom de la Nuit:
_Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso.
Mentre che il danno e la vergogna dura,
Non veder, non sentir m'è gran ventura,
Però non mi destar, deh! parla basso[18]._
Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donné à la
figure humaine un caractère qui ne ressemble ni à la beauté antique ni à
l'affectation de nos jours. On croit y voir l'esprit du moyen âge, une
âme énergique et sombre, une activité constante, des formes
très-prononcées, des traits qui portent l'empreinte des passions, mais
ne retracent point l'idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa
propre école; car il n'a rien imité, pas même les anciens.
[18] Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi
longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand
bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne
m'éveille point; de grâce parle bas.
Son tombeau est dans l'église de _Santa-Croce_. Il a voulu qu'il fût
placé en face d'une fenêtre d'où l'on pouvait voir le dôme bâti par
Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres devaient tressaillir encore
sous les marbres à l'aspect de cette coupole, modèle de celle de
Saint-Pierre. Cette église de Santa-Croce contient la plus brillante
assemblée de morts qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit
profondément émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici
c'est Galilée, qui fut persécuté par les hommes pour avoir découvert les
secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui révéla l'art du crime, plutôt
en observateur qu'en criminel, mais dont les leçons profitent plus aux
oppresseurs qu'aux opprimés; l'Arétin, cet homme qui a consacré ses
jours à la plaisanterie, et n'a rien éprouvé sur la terre de sérieux que
la mort; Boccace, dont l'imagination riante a résisté aux fléaux réunis
de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur du Dante,
comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr dans le supplice de
l'exil, pouvaient encore se vanter de sa gloire; enfin, plusieurs autres
noms honorables se font aussi remarquer dans ce lieu; des noms célèbres
pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de générations
en générations, jusqu'à ce que leur bruit s'éteigne entièrement.
La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, réveilla
l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants l'avait découragée, la
présence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins, cette
émulation de gloire dont elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas
plus ferme dans l'église, et quelques pensées d'autrefois traversèrent
encore son âme. Elle vit venir sous les voûtes de jeunes prêtres qui
chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour du choeur;
elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette cérémonie. _Nous
prions pour nos morts_, lui répondit-il. «Oui, vous avez raison, pensa
Corinne, de les appeler _vos morts_: c'est la seule propriété glorieuse
qui vous reste. Oh! pourquoi donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que
j'avais reçus du ciel, et que je devais faire servir à exciter
l'enthousiasme dans les âmes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu!
s'écria-t-elle en se mettant à genoux, ce n'est point par un vain
orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous m'aviez
accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, ces saints obscurs
qui ont su vivre et mourir pour vous; mais il est différentes carrières
pour les mortels; et le génie qui célébrerait les vertus généreuses, le
génie qui se consacrerait à tout ce qui est noble, humain et vrai,
pourrait être reçu du moins dans les parvis extérieurs du ciel.» Les
yeux de Corinne étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards
furent frappés par cette inscription d'un tombeau sur lequel elle
s'était mise à genoux: _Seule à mon aurore, seule à mon couchant, je
suis encore seule ici._
«Ah! s'écria Corinne, c'est la réponse à ma prière! Quelle émulation
peut-on éprouver quand on est seule sur la terre? qui partagerait mes
succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse à mon sort? quel
sentiment pourrait encourager mon esprit au travail? il me fallait son
regard pour récompense.»
Une autre épitaphe aussi fixa son attention: _Ne me plaignez pas_,
disait un homme mort dans la jeunesse; _si vous saviez combien de peines
ce tombeau m'a épargnées!_ «Quel détachement de la vie ces paroles
inspirent! dit Corinne en versant des pleurs; tout à côté du tumulte de
la ville, il y a cette église, qui apprendrait aux hommes le secret de
tout, s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la
merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde.»