Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d'un mois. Elle
eut presque toujours la fièvre pendant ce temps; et son abattement était
tel, que, la douleur de l'âme se mêlant à la maladie, toutes ces
impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune
trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à
Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une répugnance
insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où elle avait connu
Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux
fois par jour en venant chez elle, et l'idée de se retrouver là sans lui
la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence; et
comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à
ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés
de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses
amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l'on
essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce
qu'elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait
tout effort odieux.
En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette
Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin l'Italie, Corinne
n'éprouva que de la tristesse; toutes ces beautés de la campagne, qui
l'avaient enivrée dans un autre temps, la remplissaient de mélancolie.
_Combien est terrible_, dit Milton, _le désespoir que cet air si doux ne
calme pas!_ Il faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et,
dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la
terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion seule peut
donner aux âmes sensibles et malheureuses.
La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il ne frappe
point l'imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien
effacé les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la
Toscane, qu'il n'y reste presque plus aucune des antiques traces qui
inspirent tant d'intérêt pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un
autre genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent
l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la place
publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son magistrat le
haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de réflexion; on
sent qu'il a existé là un gouvernement démocratique.
C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans, de la classe
même la plus inférieure: leurs expressions, pleines d'imagination et
d'élégance, donnent l'idée du plaisir qu'on devait goûter dans la ville
d'Athènes quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui était comme une
musique continuelle. C'est une sensation très-singulière de se croire au
milieu d'une nation dont tous les individus seraient également cultivés,
et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du moins l'illusion
que fait, pour quelques moments, la pureté du langage.
L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation des Médicis
à la souveraineté; les palais des familles principales sont bâtis comme
des espèces de forteresses d'où l'on pouvait se défendre; on voit encore
à l'extérieur les anneaux de fer auxquels les étendards de chaque parti
devaient être attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour
maintenir les forces individuelles que pour les réunir toutes dans
l'intérêt commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre
civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait
apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines entre les
familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement construits,
parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu qu'ils s'étendissent sur le
sol où des maisons ennemies avaient été rasées. Ici les Pazzi ont
conspiré contre les Médicis; là les Guelfes ont assassiné les Gibelins;
enfin les traces de la lutte et de la rivalité sont partout; mais à
présent tout est rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont
seules conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il n'y
a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme sans
puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie qu'on mène à
Florence, de nos jours, est singulièrement monotone; on va se promener
tous les après-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande
les uns aux autres si l'on y a été.
Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de distance de la
ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle voulait s'y fixer:
cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, car elle avait pris une
telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre
résolution à prendre, le moindre ordre à donner, lui causait un
redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une
inactivité complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait
un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des
heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait avec rapidité dans
son jardin; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant
à s'étourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l'existence la
poursuivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille
ressources pour calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui
présentait plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une
seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son coeur.