Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant quelques
instants la conduisit encore le lendemain à la galerie de Florence; elle
se flatta de retrouver son ancien goût pour les arts, et d'y puiser
quelque intérêt pour ses occupations d'autrefois. Les beaux-arts sont
encore très-républicains à Florence: l'on y montre les statues et les
tableaux à toutes les heures avec la plus grande facilité. Des hommes
instruits, payés par le gouvernement, sont préposés comme des
fonctionnaires publics à l'explication de tous ces chefs-d'oeuvre. C'est
un reste de respect pour les talents en tous genres, qui a toujours
existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, lorsque les
Médicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et
leur ascendant sur les actions par le libre essor qu'ils laissaient du
moins à la pensée. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts à
Florence, et mêlent ce goût à la dévotion, qui est plus régulière en
Toscane qu'en tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir
confondre les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne. Un
Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une Minerve qu'il
appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, et certifiait, en
expliquant un bas-relief qui représentait la prise de Troie, que
Cassandre _était une bonne chrétienne_.
C'est une immense collection que la galerie de Florence, et l'on
pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître. Corinne
parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et
indifférente. La statue de Niobé réveilla son intérêt: elle fut frappée
de ce calme, de cette dignité à travers la plus profonde douleur. Sans
doute, dans une semblable situation, la figure d'une véritable mère
serait entièrement bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté
dans le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages du
génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que l'âme
conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé est la tête
d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie donnent beaucoup à
penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement et l'indignation de n'avoir
pu vaincre la nature. Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans
tous les traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une
anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable figure porte
le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez les anciens, aucun
recours à l'âme religieuse. Niobé lève les yeux au ciel, mais sans
espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis.
Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce qu'elle
venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis; mais une
distraction invincible l'arrêtait à chaque page. Combien elle était loin
alors du talent d'improviser! Chaque mot lui coûtait à trouver, et
souvent elle traçait des paroles sans aucun sens, des paroles qui
l'effrayaient elle-même quand elle se mettait à les relire, comme si
l'on voyait écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de
détourner sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce qu'elle
souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, ces sentiments
universels qui répondent au coeur de tous les hommes; c'était le cri de
la douleur, cri monotone à la longue comme celui des oiseaux de la nuit;
il y avait trop d'ardeur dans les expressions, trop d'impétuosité, trop
peu de nuances: c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans
doute il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut pas
qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, et la poésie
la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui
suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La véritable
douleur n'a point de fécondité naturelle: ce qu'elle produit n'est
qu'une agitation sombre qui ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi,
ce chevalier poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille
détours, et se retrouvait toujours à la même place.
Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de troubler son
talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes des réflexions
qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce temps où elle faisait
d'inutiles efforts pour redevenir capable d'un travail suivi.