CHAPITRE PREMIER

Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse, et s'être

ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s'était fatigué des

beaux-arts à Rome, sentit tout à coup le désir d'aller en Angleterre, où

on l'avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée; et il

s'était persuadé un matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il

avait besoin. Ce troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les

deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à coup;

et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que dans

l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il alla d'abord chez lord

Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; mais ayant appris que c'était chez

lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à

cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir.

Comme il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme

étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de cheval, et se hâta de

la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers

sa mortelle pâleur! Une vive pitié le saisit; avec l'aide de son

domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son

dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque

Thérésine, qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne

pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que

lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans cet état, décida qu'il

fallait la porter à la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne,

et pendant huit jours que l'infortunée eut la fièvre et le délire, il ne

la quitta point; ainsi c'était l'homme frivole qui la soignait, et

l'homme sensible qui lui perçait le coeur.

Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia

le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion; il répondit en cherchant

vite à la consoler: il était plus capable de nobles actions que de

paroles sérieuses, et Corinne devait trouver en lui plutôt des secours

qu'un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui

s'était passé: longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce

qu'elle avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être

commençait-elle à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle à

dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de quitter

l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle avait repris

connaissance, elle vit, dans un papier public, que le hasard fit tomber

sous ses yeux, cet article-ci:

«Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, qu'elle croyait

morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le nom de Corinne, d'une

très-grande réputation littéraire. Lady Edgermond se fait honneur de

la reconnaître, et de partager avec elle l'héritage du frère de lord

Edgermond, qui vient de mourir aux Indes.

«Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond,

fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa

veuve. Le contrat a été signé hier.»

Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses sens en lisant

cette nouvelle; il se fit en elle une révolution subite, tous les

intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se sentit comme une personne

condamnée à mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera

exécutée; et depuis ce moment la résignation du désespoir fut le seul

sentiment de son âme.

Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus pâle encore

que quand elle était évanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec

anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir après-demain, qui

est dimanche, dit-elle avec solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je

m'embarquerai pour l'Italie.--Je vous accompagnerai, répondit vivement

le comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai

enchanté de faire ce voyage avec vous.--Vous êtes bon, reprit Corinne,

vraiment bon; il ne faut pas juger sur les apparences...» Puis

s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à Plymouth votre appui, car je

ne serais pas sûre de me guider jusque-là; mais, quand une fois on est

embarqué, le vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez;

c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser seule, et

pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa

douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse Corinne; les forces de

sa puissante vie étaient épuisées, et cet anéantissement, dont elle ne

pouvait elle-même se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur

l'avait vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles

courbent la tête sous son joug?

Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil. «C'est

aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa

voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger;

elle ne répondit point, et retomba dans le silence. Ils passèrent devant

une église, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y

entrer un moment: elle se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant

qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion

qu'elle ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela,

et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte

d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'église pour

la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. «J'ai donc l'air

bien malade? dit-elle au comte d'Erfeuil; il y a des personnes plus

jeunes et plus brillantes que moi qui à cette heure sortent de l'église

d'un pas triomphant.»

Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il était bon,

mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la route, tout en aimant

Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse, et il essayait de l'en tirer,

comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le

vouloir. Quelquefois il lui disait: _Je vous l'avais bien dit._

Singulière manière de consoler; satisfaction que la vanité se donne aux

dépens de la douleur!

Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle souffrait,

car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères; un

sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui n'est pas compris, à tout ce

qu'il faut expliquer, à ces secrets de l'âme enfin dont on ne vous

soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de

n'être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui

donnait le comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son

accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de

s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions

généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très-noble

de mettre peu de prix à ses bonnes actions; mais il pourrait arriver que

l'indifférence qu'on témoignerait pour ce qu'on aurait fait de bien,

cette indifférence si belle en elle-même, fût néanmoins, dans de

certains caractères, l'effet de la frivolité.

Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses secrets, et

les papiers publics avaient appris le reste au comte d'Erfeuil;

plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt avec lui de ce

qu'il appelait _ses affaires_; mais il suffisait de ce mot pour glacer

la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d'elle

qu'elle prononçât le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte

d'Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car

elle était à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se

séparer d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de

le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus parler,

qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond qu'elle

refusait en entier l'héritage de son oncle, et le pria de s'acquitter de

cette commission comme s'il l'avait reçue d'Italie, sans apprendre à sa

belle-mère qu'elle était venue en Angleterre.

«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil. Ces

mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle

reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt; oui, bientôt; mes amis de

Rome vous manderont quand vous le pourrez.--Soignez au moins votre

santé, dit le comte d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de

vous?--Vraiment? répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet

que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller

jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer elle se tourna vers

l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et

qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur: ses yeux se

remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en

présence du comte d'Erfeuil. «Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un

ingrat; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés; et,

croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez.»

Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, et fit quelques

pas loin de lui; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'était

livrée, elle revint, et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne

s'aperçut point de ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra

dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine;

s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui

pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant avec la

chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir aussi longtemps qu'il le

put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil: mais,

hélas! était-ce donc là l'ami sur lequel elle devait compter?

Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien ne les brise,

parce que rien ne les resserre; ils suivent les circonstances,

disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections

profondes se déchirent sans retour, et ne laissent à leur place qu'une

douloureuse blessure.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 138 / 167 题