CHAPITRE V

Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec émotion

qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé tant d'années. Il

sentait aussi quelque embarras par la nécessité de faire comprendre à

lady Edgermond qu'il était résolu à renoncer à sa fille; et le mélange

de ces divers sentiments l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il

voyait en s'avançant vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient

toujours plus l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à

sa mémoire, pénétrait encore plus avant dans son coeur. Lorsqu'il arriva

chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût qui régnait dans

l'arrangement du jardin et du château; et, comme la maîtresse de la

maison n'était pas encore prête pour le recevoir, il se promena dans le

parc, et aperçut de loin, à travers les feuilles, une jeune personne de

la taille la plus élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable

beauté qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec

beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu'il ne

l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé, dans cet intervalle,

de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment embellie. Il s'approcha

d'elle, la salua, et, oubliant qu'il était en Angleterre, il voulut lui

prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie;

la jeune personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une

profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir ma mère que

vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil resta frappé de cet air

imposant et modeste, de cette figure vraiment angélique.

C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année. Ses traits

étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille était presque trop

élancée, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa démarche;

son teint était d'une admirable beauté, et la pâleur et la rougeur s'y

succédaient en un instant. Ses yeux bleus étaient si souvent baissés,

que sa physionomie consistait surtout dans cette délicatesse de teint,

qui trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve cachait

de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait dans le Midi,

avait perdu l'idée d'une telle figure et d'une telle expression. Il fut

saisi d'un sentiment de respect; il se reprocha vivement de l'avoir

abordée avec une sorte de familiarité; et, regagnant le château

lorsqu'il vit que Lucile y était entrée, il rêvait à la pureté céleste

d'une jeune fille qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît

de la vie que la tendresse filiale.

Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil; il l'avait vue

deux fois avec son père quelques années auparavant; mais il l'avait

très-peu remarquée alors; il l'observa cette fois avec attention, pour

la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai

à beaucoup d'égards; mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le

regard de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne lui en

attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que lui

l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intérêt

auprès de lady Edgermond était de la décider à reconnaître Corinne, en

annulant tout ce qu'on avait arrangé pour la faire croire morte. Il

commença l'entretien en parlant de l'Italie et du plaisir qu'il y avait

trouvé. «C'est un séjour amusant pour un homme, répondit lady Edgermond;

mais je serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y plaire

longtemps.--J'y ai pourtant trouvé, répondit lord Nelvil blessé de cette

insinuation, la femme la plus distinguée que j'aie connue en ma

vie.--Cela se peut sous les rapports de l'esprit, reprit lady Edgermond;

mais un honnête homme cherche d'autres qualités que celle-là dans la

compagne de sa vie.--Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec

chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était

qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha de

l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit tout haut

lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd'hui; il

faut dîner ici avec lord Nelvil.» Lucile, à ces mots, rougit plus

vivement encore que dans le jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et

prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais

lever les yeux, ni se mêler de la conversation.

Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car il était

vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été question de leur

union; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappât toujours

plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l'effet

probable de l'éducation sévère que lady Edgermond donnait à sa fille. En

Angleterre, en général, les jeunes filles ont plus de liberté que les

femmes mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage; mais

lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, mais pour les

jeunes personnes: elle était d'avis que, dans toutes les situations, la

plus rigoureuse réserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait

déclarer à lady Edgermond ses intentions relativement à Corinne dès

qu'il se trouverait encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en

alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien sur

divers sujets avec une raison simple et ferme qui inspira du respect à

lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrêtées sur tous

les points, et qui souvent n'étaient pas d'accord avec les siennes; mais

il sentait que, s'il disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans

le sens de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne

pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable

auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances ni d'exceptions,

et jugeait tout par des règles générales et positives.

On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de sa mère pour

lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait

avec une grande difficulté. «J'ai, dit-elle à lord Nelvil, une maladie

très-douloureuse, et peut-être mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady

Edgermond le remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille,

néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront

peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour que son

attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la releva, ses yeux

étaient encore humides de pleurs; mais elle n'avait pas osé seulement

prendre la main de sa mère; tout s'était passé dans le fond de son

coeur, et elle n'avait songé aux autres que pour leur cacher ce qu'elle

éprouvait. Cependant Oswald était profondément ému par cette réserve,

par cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par

l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau de

l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage

modeste qui reposait délicieusement les regards.

Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres fatigues à sa

mère, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le

son de sa voix, seulement quand elle lui offrait les différents mets;

mais ces paroles insignifiantes étaient prononcées avec une douceur

enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il était possible que

les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent

révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même, ou le génie

de Corinne, qui dépasse tout ce que l'imagination peut désirer; ou ces

voiles mystérieux du silence et de la modestie, qui permettent à chaque

homme de supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady

Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut les

suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement fidèle à l'habitude

de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester à table jusqu'à ce

qu'elle et sa fille eussent préparé le thé dans le salon; et lord Nelvil

les rejoignit un quart d'heure après. La soirée se passa sans qu'il pût

être un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il

ne savait ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville

voisine, se proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond,

lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout

de suite, sans y attacher aucune importance; et néanmoins il se repentit

ensuite de l'avoir fait, parce qu'il crut remarquer dans les regards de

lady Edgermond, qu'elle considérait ce consentement comme une raison de

croire qu'il pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le

décider à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle lui accorda

pour la matinée du jour suivant.

Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s'offrit pour

l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis

elle dit: «Je le veux bien.» Lucile lui remit le bras de sa mère, et lui

dit à voix très-basse, dans la crainte que sa mère ne l'entendît:

«Milord, marchez doucement.» Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en

secret. C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée

par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les

affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion en cet

instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que c'était

seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. Ils rentrèrent au

moment de la prière du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans

sa maison avec tous ses domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans

la grande salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et

vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui de son

époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, qui lui rappelait ce

qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit à

genoux, excepté lady Edgermond, que sa maladie en empêchait, mais qui

joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.

Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui était

chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile, et puis

une prière adaptée à la vie rurale et domestique. Cette prière était

composée par lady Edgermond; et il y avait dans les expressions une

sorte de sévérité qui contrastait avec le son de voix doux et timide de

sa fille qui les lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des

dernières paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir prié

pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, et

pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi la grâce, ô mon Dieu! que

la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son âme ait été

souillée par une seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas

conforme à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner près

de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes, au nom des

vertus de son unique enfant!»

Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, en

présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, et des larmes

tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini la lecture, et qu'elle

pût, couvrant son visage de ses mains, dérober ses pleurs à tous les

regards. Mais Oswald les avait vus couler; et un attendrissement mêlé de

respect remplissait son coeur: il contemplait cet air de jeunesse qui

tenait de si près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore

le souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces

visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait

l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à cette vie si

austère et si retirée que Lucile avait menée, à cette beauté sans

pareille, privée ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages

du monde, et son âme fut pénétrée de l'émotion la plus pure. La mère de

Lucile aussi méritait le respect, et l'obtenait; c'était une personne

plus sévère encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes de son

esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur de ses

principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle; et, au milieu de tous

les liens qu'elle s'était imposés, de toute sa roideur acquise et

naturelle, il y avait une passion pour sa fille d'autant plus profonde,

que l'âpreté de son caractère venait d'une sensibilité réprimée, et

donnait une nouvelle force à l'unique affection qu'elle n'avait pas

étouffée.

A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans la maison.

Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui venait de se passer.

Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile avait fait impression sur

son coeur; peut-être cela n'était-il pas même encore vrai; mais, bien

que Corinne enchantât l'imagination de mille manières, il y avait

pourtant un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer

ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du bonheur

domestique s'unissaient plus facilement à la retraite de Northumberland

qu'au char triomphal de Corinne: enfin Oswald ne pouvait se dissimuler

que Lucile était la femme que son père aurait choisie pour lui; mais il

aimait Corinne, mais il en était aimé: il avait fait serment de ne

jamais former d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le

dessein de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait épouser

Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et, néanmoins, pendant son

sommeil, il crut voir Lucile qui passait légèrement devant lui sous la

forme d'un ange: il se réveilla et voulut écarter ce songe; mais le même

songe revint encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette

figure parut s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois

de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le jour

commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se promener.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 120 / 167 题