Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec émotion
qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé tant d'années. Il
sentait aussi quelque embarras par la nécessité de faire comprendre à
lady Edgermond qu'il était résolu à renoncer à sa fille; et le mélange
de ces divers sentiments l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il
voyait en s'avançant vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient
toujours plus l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à
sa mémoire, pénétrait encore plus avant dans son coeur. Lorsqu'il arriva
chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût qui régnait dans
l'arrangement du jardin et du château; et, comme la maîtresse de la
maison n'était pas encore prête pour le recevoir, il se promena dans le
parc, et aperçut de loin, à travers les feuilles, une jeune personne de
la taille la plus élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable
beauté qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec
beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu'il ne
l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé, dans cet intervalle,
de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment embellie. Il s'approcha
d'elle, la salua, et, oubliant qu'il était en Angleterre, il voulut lui
prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie;
la jeune personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une
profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir ma mère que
vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil resta frappé de cet air
imposant et modeste, de cette figure vraiment angélique.
C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année. Ses traits
étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille était presque trop
élancée, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa démarche;
son teint était d'une admirable beauté, et la pâleur et la rougeur s'y
succédaient en un instant. Ses yeux bleus étaient si souvent baissés,
que sa physionomie consistait surtout dans cette délicatesse de teint,
qui trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve cachait
de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait dans le Midi,
avait perdu l'idée d'une telle figure et d'une telle expression. Il fut
saisi d'un sentiment de respect; il se reprocha vivement de l'avoir
abordée avec une sorte de familiarité; et, regagnant le château
lorsqu'il vit que Lucile y était entrée, il rêvait à la pureté céleste
d'une jeune fille qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît
de la vie que la tendresse filiale.
Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil; il l'avait vue
deux fois avec son père quelques années auparavant; mais il l'avait
très-peu remarquée alors; il l'observa cette fois avec attention, pour
la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai
à beaucoup d'égards; mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le
regard de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne lui en
attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que lui
l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intérêt
auprès de lady Edgermond était de la décider à reconnaître Corinne, en
annulant tout ce qu'on avait arrangé pour la faire croire morte. Il
commença l'entretien en parlant de l'Italie et du plaisir qu'il y avait
trouvé. «C'est un séjour amusant pour un homme, répondit lady Edgermond;
mais je serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y plaire
longtemps.--J'y ai pourtant trouvé, répondit lord Nelvil blessé de cette
insinuation, la femme la plus distinguée que j'aie connue en ma
vie.--Cela se peut sous les rapports de l'esprit, reprit lady Edgermond;
mais un honnête homme cherche d'autres qualités que celle-là dans la
compagne de sa vie.--Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec
chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était
qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha de
l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit tout haut
lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd'hui; il
faut dîner ici avec lord Nelvil.» Lucile, à ces mots, rougit plus
vivement encore que dans le jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et
prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais
lever les yeux, ni se mêler de la conversation.
Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car il était
vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été question de leur
union; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappât toujours
plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l'effet
probable de l'éducation sévère que lady Edgermond donnait à sa fille. En
Angleterre, en général, les jeunes filles ont plus de liberté que les
femmes mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage; mais
lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, mais pour les
jeunes personnes: elle était d'avis que, dans toutes les situations, la
plus rigoureuse réserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait
déclarer à lady Edgermond ses intentions relativement à Corinne dès
qu'il se trouverait encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en
alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien sur
divers sujets avec une raison simple et ferme qui inspira du respect à
lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrêtées sur tous
les points, et qui souvent n'étaient pas d'accord avec les siennes; mais
il sentait que, s'il disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans
le sens de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne
pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable
auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances ni d'exceptions,
et jugeait tout par des règles générales et positives.
On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de sa mère pour
lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait
avec une grande difficulté. «J'ai, dit-elle à lord Nelvil, une maladie
très-douloureuse, et peut-être mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady
Edgermond le remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille,
néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront
peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour que son
attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la releva, ses yeux
étaient encore humides de pleurs; mais elle n'avait pas osé seulement
prendre la main de sa mère; tout s'était passé dans le fond de son
coeur, et elle n'avait songé aux autres que pour leur cacher ce qu'elle
éprouvait. Cependant Oswald était profondément ému par cette réserve,
par cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par
l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau de
l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage
modeste qui reposait délicieusement les regards.
Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres fatigues à sa
mère, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le
son de sa voix, seulement quand elle lui offrait les différents mets;
mais ces paroles insignifiantes étaient prononcées avec une douceur
enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il était possible que
les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent
révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même, ou le génie
de Corinne, qui dépasse tout ce que l'imagination peut désirer; ou ces
voiles mystérieux du silence et de la modestie, qui permettent à chaque
homme de supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady
Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut les
suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement fidèle à l'habitude
de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester à table jusqu'à ce
qu'elle et sa fille eussent préparé le thé dans le salon; et lord Nelvil
les rejoignit un quart d'heure après. La soirée se passa sans qu'il pût
être un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il
ne savait ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville
voisine, se proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond,
lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout
de suite, sans y attacher aucune importance; et néanmoins il se repentit
ensuite de l'avoir fait, parce qu'il crut remarquer dans les regards de
lady Edgermond, qu'elle considérait ce consentement comme une raison de
croire qu'il pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le
décider à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle lui accorda
pour la matinée du jour suivant.
Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s'offrit pour
l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis
elle dit: «Je le veux bien.» Lucile lui remit le bras de sa mère, et lui
dit à voix très-basse, dans la crainte que sa mère ne l'entendît:
«Milord, marchez doucement.» Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en
secret. C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée
par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les
affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion en cet
instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que c'était
seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. Ils rentrèrent au
moment de la prière du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans
sa maison avec tous ses domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans
la grande salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et
vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui de son
époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, qui lui rappelait ce
qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit à
genoux, excepté lady Edgermond, que sa maladie en empêchait, mais qui
joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.
Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui était
chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile, et puis
une prière adaptée à la vie rurale et domestique. Cette prière était
composée par lady Edgermond; et il y avait dans les expressions une
sorte de sévérité qui contrastait avec le son de voix doux et timide de
sa fille qui les lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des
dernières paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir prié
pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, et
pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi la grâce, ô mon Dieu! que
la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son âme ait été
souillée par une seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas
conforme à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner près
de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes, au nom des
vertus de son unique enfant!»
Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, en
présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, et des larmes
tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini la lecture, et qu'elle
pût, couvrant son visage de ses mains, dérober ses pleurs à tous les
regards. Mais Oswald les avait vus couler; et un attendrissement mêlé de
respect remplissait son coeur: il contemplait cet air de jeunesse qui
tenait de si près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore
le souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces
visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait
l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à cette vie si
austère et si retirée que Lucile avait menée, à cette beauté sans
pareille, privée ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages
du monde, et son âme fut pénétrée de l'émotion la plus pure. La mère de
Lucile aussi méritait le respect, et l'obtenait; c'était une personne
plus sévère encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes de son
esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur de ses
principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle; et, au milieu de tous
les liens qu'elle s'était imposés, de toute sa roideur acquise et
naturelle, il y avait une passion pour sa fille d'autant plus profonde,
que l'âpreté de son caractère venait d'une sensibilité réprimée, et
donnait une nouvelle force à l'unique affection qu'elle n'avait pas
étouffée.
A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans la maison.
Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui venait de se passer.
Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile avait fait impression sur
son coeur; peut-être cela n'était-il pas même encore vrai; mais, bien
que Corinne enchantât l'imagination de mille manières, il y avait
pourtant un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer
ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du bonheur
domestique s'unissaient plus facilement à la retraite de Northumberland
qu'au char triomphal de Corinne: enfin Oswald ne pouvait se dissimuler
que Lucile était la femme que son père aurait choisie pour lui; mais il
aimait Corinne, mais il en était aimé: il avait fait serment de ne
jamais former d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le
dessein de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait épouser
Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et, néanmoins, pendant son
sommeil, il crut voir Lucile qui passait légèrement devant lui sous la
forme d'un ange: il se réveilla et voulut écarter ce songe; mais le même
songe revint encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette
figure parut s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois
de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le jour
commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se promener.